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Quelle place pour le régionalisme monétaire à l’OCDE ? Étude sur la coopération monétaire au sein du WP3 (1970-1987)

Floriane GALEAZZI

Les années 1970-1980 sont celles de grands changements dans la gouvernance monétaire mondiale et européenne. Cependant, la construction de l’union économique et monétaire européenne est encore trop souvent considérée comme un processus indépendant des évolutions du système monétaire international. Or, l’instauration du régionalisme monétaire européen intervient dans un contexte international troublé. À contre-courant du mouvement mondial, les pays de la communauté décident de mettre en place un système de changes fixes, refusant l’évolution internationale qu’ils ont eux-même provoquée [1]. Du serpent monétaire à la mise en place de l’Acte unique réactivant le projet du marché unique, le projet européen d’union économique et monétaire évolue et se concrétise, passant d’une idée de solidarité monétaire à une véritable zone de libre-échange des capitaux [2].

Pour analyser les interrelations entre, d’une part, une gouvernance monétaire mondiale en pleine recomposition, et d’autre part l’instauration d’un régionalisme monétaire, il apparaît nécessaire d’adopter un point de vue englobant, qui prenne en compte les échelles européenne et internationale. Or, il existe un groupe dont le rôle reste à ce jour méconnu mais qui, par bien des aspects, permet d’adopter un tel point de vue : le groupe de Travail n° 3 du comité de politique économique de l’OCDE. Créé en 1961, il présente deux caractéristiques essentielles pour notre étude : tout d’abord il ne s’agit pas d’un lieu de décision politique, mais d’un lieu de réflexion sur le fonctionnement du système monétaire international. En outre, de par le passé de l’organisation – Organisation européenne pour la coopération économique (OECE) de 1948 à 1961 – et la réalité du marché monétaire des années 1960-1980, il se compose de dix délégations, dont huit nationales et deux multinationales ; à savoir la délégation néerlandaise qui représente les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg, ainsi que la délégation suédoise représentant pour sa part la Suède, le Danemark, la Finlande et la Norvège [3]. C’est donc un lieu privilégié de discussion entre les communautés européennes et leurs principaux partenaires monétaires. L’OCDE est devenue le cœur du néolibéralisme qui s’impose dans les années 1980 ; en ce sens, elle constitue un prisme d’étude pertinent, qui permet d’éclairer les expériences et les idées européennes et internationales qui s’y confrontent, afin de mettre en évidence les liens unissant les évolutions européennes et internationales.

Une communauté transnationale d’experts

Le groupe de Travail n° 3 du comité de politique économique de l’OCDE est chargé « d’assurer un meilleur équilibre des paiements internationaux » et son mandat précise qu’il

« analysera l’incidence des politiques monétaires, fiscales et autres sur les paiements internationaux et délibérera des mesures d’ordre national et international dans leurs relations avec l’équilibre des paiements internationaux » [4].

Pour y parvenir, il insiste sur un haut niveau de représentativité : les participants sont tous de hauts fonctionnaires ayant une large expérience dans le domaine monétaire au sein de leur administration nationale. S’ils ne doivent pas être des décideurs politiques, ils sont cependant impliqués dans la mise en place de la politique monétaire nationale et peuvent être amenés à la défendre.

Les délégations nationales se composent de quatre à six personnes occupant des fonctions auprès du ministère de l’Économie et des Finances ou de la banque centrale nationale. Parmi eux, deux groupes se distinguent : d’un côté, les « membres réguliers », soit les membres de chaque délégation participant au moins à la moitié des réunions annuelles du groupe ; de l’autre, les « membres épisodiques » qui participent plus sporadiquement aux réunions (une à deux fois par an). En ce qui concerne la délégation française, elle réunit, en qualité de « membres réguliers » : le directeur du Trésor, le directeur des Finances extérieures et un sous-gouverneur ou un conseiller du gouverneur de la Banque de France. Soit trois représentants puis deux, à la suite de la fusion entre les Finances extérieures et la direction du Trésor en 1965 [5]. Le poids de chacun au sein du groupe est lié à sa personnalité et à son parcours personnel plus qu’à sa position au sein de la délégation nationale qui l’abrite. Ainsi, chaque délégation connaît une dominante qui peut changer en fonction des individus qui la composent. Afin de souligner ces transferts d’influence, nous proposons une typologie des délégations nationales prenant en compte l’administration d’attache du personnel présent lors des réunions, mais également la fréquence de prise de parole de chacun au cours des réunions du groupe [6].

Synthèse de la composition des délégations nationales du groupe de Travail n° 3 de l’OCDE, 1961 : T = dominante Trésor ; C = dominante Banque centrale ; E = dominante équilibrée (Trésor/Banque centrale)

Cette étude est fondée sur un échantillon tenant compte de tous les « membres réguliers » des délégations nationales entre 1961 et 1980, soit un total de cent cinq personnes. Elle tient compte de leur fonction administrative et de la fréquence de leur apparition dans les procès-verbaux et les comptes rendus des réunions réalisés par le secrétariat de l’OCDE. Ces archives donnent un aperçu des membres qui prennent la parole au cours des réunions ainsi que des opinions prises en considération par le secrétariat. De plus, les banques centrales étant plus indépendantes que les directions du Trésor, une domination de leur représentant indique une plus grande autonomie vis-à-vis du pouvoir décisionnel, ainsi qu’une domination par le groupe social des banquiers centraux. En effet, une étude en cours de Frédéric Lebaron présente les banquiers centraux comme un groupe social spécifique et fait apparaître une communauté transnationale au sein de la Banque des règlements internationaux (BRI) dans le sens de Patricia Clavin, soit « une communauté d’intérêts, une communauté de caractères » qui traverse les frontières nationales [7]. Or, il apparaît que la France reste sous la domination du ministère des Finances, alors que la délégation allemande est dominée par la personnalité d’Emminger, rattaché à la Bundesbank. En Italie, la délégation est longtemps dominée par la personnalité de Rinaldo Ossola, de la Banque d’Italie, puis par Silvano Palumbo du Trésor italien. Par conséquent, et dans la mesure où les délégations dominées par une banque centrale ne sont pas majoritaires avant 1970, le groupe de Travail n° 3 semble être au cœur d’une autre logique que celle de la seule coopération entre banques centrales.

La mise en évidence d’une communauté transnationale d’experts est ardue alors que le transnationalisme est un concept encore en construction. Si nous utilisons les définitions de Nye et Keohane, pionniers dans l’approche transnationale des organisations internationales, et de Clavin, deux éléments majeurs se dégagent : « the not direct control by policy organs of government » [8] et « the ability to operate within and without political office, and in number of countries » [9]. En ce qui concerne le premier point, l’arrivée au sein du groupe de Travail n° 3 du Fond monétaire international (FMI) et de la BRI en 1964 peut marquer le début de la communauté transnationale avec la participation de membres non-étatiques aux débats. De plus, c’est en 1964 que le groupe des Dix [10] demande au WP3 de prendre en charge la surveillance multilatérale.

Le second point est plus difficile à déterminer. En effet, des témoignages comme celui d’André de Lattre, directeur des Finances extérieures entre 1962 et 1965, montrent que la délégation allemande était souvent divisée entre le docteur Emminger et le docteur Gocht :

« Cette diversité de point de vue était souhaitable mais n’allait pas quelques fois sans tiraillement. C’était particulièrement vrai de la délégation allemande composée du Dr Gocht pour le ministère de l’Économie et de notre ami Emminger pour la Bundesbank. Quand celui-ci intervenait dans le débat, on pouvait être sûr que son collègue prendrait la parole à sa suite… pour dire à peu près le contraire ! » [11].

Il apparaît une nette différence de conception entre les banquiers centraux et les représentants du Trésor, induisant une hétérogénéité des positions au sein des délégations nationales. Le lien entre les représentants ne peut être limité à leurs positions au sein des administrations nationales. Cela nous impose d’analyser plus précisément le parcours personnel des représentants afin de comprendre pleinement la réalité des réunions du groupe.

Il est important de déterminer si c’est leur fonction administrative ou leur position dans la communauté des économistes mondiaux qui influe sur leur poids et leurs convictions au cours de ces réunions. En effet, si le degré d’influence est lié à la fonction exercée, alors le groupe de Travail n° 3 demeure un lieu de coopération internationale parmi d’autres. En revanche, si le degré d’influence au sein du groupe est lié à un parcours et une reconnaissance personnelle, alors il devient un lieu de rencontre et de coopération entre économistes mondialement reconnus ayant des intérêts communs. Par conséquent, nous devons prendre en compte d’autres facteurs, en particulier leur formation d’économistes, afin de pouvoir déterminer si nous sommes en présence d’une communauté transnationale [12]. Cette partie demeure à l’étude, l’échantillon utilisé se limitant aux représentants réguliers des décennies 1960-1970 pour lesquels nous avons pu réunir suffisamment d’informations, soit une vingtaine de personnes parmi les représentants nationaux les plus emblématiques du groupe, sans prendre en considération les représentants des organisations internationales. Tous les membres du groupe entretiennent des liens étroits avec le milieu académique. Quinze d’entre eux sont docteurs en économie et poursuivent une carrière universitaire en parallèle de leur carrière administrative. Les plus célèbres étant Rinaldo Ossola, Otmar Emminger et Sir Rickett Cairncross parmi une pléthore d’exemples. Pour les quelques membres qui n’ont pas poursuivi leur formation universitaire, ils ont bénéficié de promotions internes grâce à l’acquisition d’une grande expérience pratique au sein des banques centrales ou des ministères des Finances. Seule exception à cette règle : les hauts fonctionnaires français dont la formation suit un modèle unique centré sur la science politique avec l’École libre de science politique. Ils n’ont pas la même connaissance des débats théoriques que nombre de leurs partenaires. Tous sont nés dans la première moitié du xxe siècle et ont poursuivi leurs études dans les années 1920-1930 ou dans l’immédiat après guerre. De leurs lieux de formations variés, il émerge une référence anglo-saxonne autour des universités de Cambridge, d’Oxford et de la London School of Economics pour le Royaume-Uni et autour du MIT et des universités de Yale, Princeton et Harvard pour les États-Unis [13]. Au-delà de l’identification géographique de leur parcours universitaire, il est important d’identifier les écoles de pensée auxquelles chacun se rattache. Ces différents centres universitaires ont déterminé l’approche des questions économiques des membres du groupe de Travail n° 3 et les ont reliés à un réseau d’économistes qui a émergé au cours du XIXe siècle. Ainsi, Cambridge a une tradition marshallienne, Oxford est le centre des idées keynésiennes, alors que la London School of Economics avec la présence de Lionel Robbins et de James Meade, fonde sa réputation sur une position ambivalente entre théorie classique et pensée keynésienne [14]. L’étude de leur parcours universitaire fait apparaître des liens entre les membres du WP3 et ceux du groupe de Bellagio qui ont des trajectoires similaires.

Bien que le développement du groupe de Bellagio en 1963 soit présenté comme une réaction des économistes suite au refus du groupe des Dix de les faire participer aux débats concernant la réforme du système monétaire international [15], une étroite collaboration entre les deux groupes a pu s’établir. Il semble qu’il s’agisse plus d’une stricte séparation entre les sphères administratives et universitaires que d’une réelle opposition. En effet, une correspondance entre Robert Roosa, président du groupe des Dix des suppléants [16] et Fritz Machlup, un des créateurs du groupe de Bellagio montre leur intention de développer une forme de coopération [17] : Fritz Machlup écrit :
« Toutes les personnes avec qui j’ai parlé pensent que c’est une bonne idée et que cela pourrait conduire à une production de valeur. Nous vous serons reconnaissants de tous les conseils que vous pourriez nous donner ainsi que de nous accorder si cela est possible, votre bénédiction, à titre personnel » [18].

Et Robert Roosa de répondre :

« Je suis sûr que tous ceux qui sont associés au projet du Groupe des Dix seront heureux de recevoir toutes études et recherches réalisées dans ce domaine […] Cependant, nous ne pensons pas que nous pourrirons ou devrions tenir des réunions privées ou publiques avec d’autres groupes, toutefois très qualifiés, car il n’est pas de notre ressort de prendre des décisions finales pour nos gouvernements » [19].

Enfin, le groupe de Bellagio est composé d’économistes célèbres qui ont occupé des postes élevés dans l’administration économique, financière ou monétaire [20]. Par conséquent, les liens informels entre le WP3 et le groupe de Bellagio étaient, dès le début, substantiels. Toutefois, la coopération entre les deux groupes n’a été officialisée qu’à la suite d’une initiative d’Otmar Emminger, en 1966, une année marquée par les difficultés britanniques dues au déséquilibre important de leur balance des paiements. Au cours de 27 séminaires, le groupe de Travail n° 3 et le groupe de Bellagio ont engagé des discussions communes sur les questions de détection précoce des déséquilibres des paiements et sur les moyens de régulation envisageables [21]. Ces rencontres fructueuses ont réussi et ont donné lieu à un rapport commun, seule publication officielle du WP3, sur les balances des paiements et les mécanismes d’ajustements. Il apparaît donc comme « un groupe restreint d’économistes étroitement liés par leur formation universitaire et par leur carrière aux progressions similaires » [22].

Leur expérience partagée des problèmes monétaires ainsi que leur bonne connaissance des débats théoriques qui animent la période, posent les fondements d’une réflexion commune au-delà des problématiques nationales. La période des années 1970-1990 est marquée par un mouvement de redéfinition complet des pratiques et des théories monétaires qui est occasionné par un contexte économique international en pleine recomposition – autour de l’enjeu nouveau de la dépendance énergétique des pays industrialisés et de l’accroissement constant des échanges matériels et immatériels au niveau mondial – et par une évolution majeure du contexte théorique, autour du développement de la pensée monétariste et de l’abandon progressif du modèle de réflexion keynésien. Le groupe de Travail apparaît comme l’organe idéal pour tenter d’harmoniser les deux et d’apporter des solutions aux troubles rencontrés au cours des années 1970-1980. D’ailleurs, l’attribution au groupe, en 1964, de la surveillance multilatérale par le groupe des Dix, est une forme de reconnaissance mondiale de la pertinence du groupe de Travail pour traiter des questions de paiements internationaux et d’équilibre des balances des paiements.

Le groupe de Travail n° 3 apparaît donc comme un lieu de réflexion original sur les questions monétaires internationales, tandis que son caractère euro-centré le place naturellement au cœur du lien entre les instances internationale et européenne. S’interroger sur la place qu’y occupe le régionalisme monétaire européen permet ainsi de mettre en avant les différents niveaux d’influences.


Une interdépendance complexe

L’étude du groupe de Travail n° 3 nous invite à en finir avec l’idée que les réflexions sur la réforme du Système monétaire international (SMI) datent de 1971, tout comme avec l’idée que les expériences européennes seraient venues « remplir les vides » dès 1974. Au contraire, elle met en lumière que les deux processus ont évolué ensemble, s’enrichissant d’expériences inédites.

Ainsi, la Communauté économique européenne (CEE) n’obtient un siège au sein du groupe de Travail n° 3 qu’en 1971 alors que la BRI et le FMI y ont des représentants depuis 1964 ; une arrivée tardive à un moment charnière entre la fin du SMI et le début des réflexions sur l’Europe monétaire (rapport Barre en 1969, Werner en 1970). Ce qui appuie l’idée d’un double mouvement à l’origine du renforcement de la coopération monétaire européenne : d’un côté le contexte international et le positionnement des États-Unis constituent une raison évidente de construire une Europe monétaire afin d’avoir à la fois plus de poids face au dollar, et d’un autre côté cela permet d’instaurer une zone de parité stable favorisant l’essor des échanges commerciaux [23].

Le fait que le mouvement qui a conduit à l’abandon des changes fixes soit issu des pays européens – l’Allemagne en 1971 suivie du Royaume-Uni en 1972 — qui ne veulent plus soutenir le dollar, renforce cette idée de recentrement sur un objet territorialement plus cohérent qui conduirait le Mark à devenir « La » monnaie forte. De plus, parmi les dix principaux acteurs du SMI on compte sept pays européens, deux pays d’Amérique du Nord et le Japon. Au choix américain de mener une politique indépendante du contexte international, l’association européenne répond à des raisons internes de relance de l’intégration européenne et de rapprochement des économies européennes, mais également à une raison externe, la création d’une zone de stabilité regroupant un bon nombre d’acteurs monétaires de premier plan qui partagent, de plus, une proximité territoriale. Idée clairement exprimée en France dès 1974, puisque le directeur du Trésor indique lui-même dans une note au ministre :

«  Tout permet de penser que les prochaines années seront comme les premières de l’actuelle décennie, et peut-être davantage, marquées par des désordres monétaires internationaux. Si les pays européens continuent d’affronter en ordre dispersé les problèmes d’échanges et de paiements qui leur sont posés, ils compromettront durablement leurs chances d’édifier un jour une communauté capable d’affirmer sa personnalité monétaire. Ils risqueront même de perdre ce qui a été acquis sur d’autres plans que celui de la monnaie. En d’autres termes, les difficultés qui ont contrarié la naissance et le bon développement de l’Europe des monnaies sont également un motif pour persévérer » [24].

Il ne faut pas voir le serpent ni le Système monétaire européen (SME) comme des nouveautés apparues à la fin du système monétaire international. Tout ce qui a fait la faiblesse du SMI et qui est le plus difficile à contrôler – l’ajustement des fondamentaux, la réaction des marchés, le lien entre le taux de changes et les facteurs macroéconomiques internes – a servi de base à la construction du SME, dont l’institution peut être perçue comme l’aboutissement d’une réflexion née dans les années 1960. Deux moments se distinguent : l’instauration du serpent d’une part, qui semble être une solution rapide afin de répondre à un contexte international difficile et par peur de ce qui se passerait si toutes les monnaies européennes flottaient librement, particulièrement les monnaies fortes comme le Mark. La mise en place du SME d’autre part, qui est un système plus complexe pensé à partir du SMI et des différentes conclusions tirées de son échec. En effet, une note du Trésor datée d’octobre 1975 indique que plus personne n’envisage un retour aux changes fixes, et que :

« les USA sont soutenus par la majorité des États membres du FMI et même de la CEE. Quand bien même, sur le plan théorique, les vues américaines seraient contestées, il ne se trouve pas de majorité au FMI ou dans la CEE, pour s’opposer aux USA en leur demandant d’accepter des solutions contraires à leurs intérêts » [25].

L’amendement des statuts du FMI en 1976 signe la fin des tentatives de refonte du SMI.

Au-delà d’un apprentissage commun des représentants nationaux, de par leurs multiples participations à des groupes multilatéraux, il existe une présence directe du projet régionaliste européen au sein du groupe de Travail n° 3. Ainsi la réunion du 22 septembre 1978 est en partie consacrée au SME en tant que « système en construction » : « Mr Van Ypersele informed the WP of the progress of work in the European community towards the creation of a European monetary system (EMS) » [26]. Il y est alors fait état de l’intérêt du groupe pour ces travaux, mais il n’y est plus fait mention dans les réunions suivantes. Les échanges autour de la question du système monétaire européen ne trouvent pas leur place dans les échanges formels des réunions. Excepté cet échange, le régionalisme monétaire européen n’apparaît que dans les documents du secrétariat lors de l’analyse des balances des paiements et des évolutions de changes en Europe [27].

Cette étude du SME s’intègre également dans la dynamique plus large des discussions sur le fonctionnement du « nouveau système monétaire » que l’on cherche moins à refonder qu’à stabiliser. Ainsi les thèmes fréquemment abordés au groupe de Travail n° 3 en 1980 touchent : à la possible mise en place d’un système à plusieurs monnaies de réserves, à la relation entre politique monétaire et mouvement de capitaux, au système de changes flottants, tout particulièrement en termes de politique macro-économique, et enfin, à la recherche de cohérence dans les évolutions des taux de changes. Le modèle développé par l’Europe ne laisse pas indifférent : s’il est issu d’un certain nombre de conclusions tirées de la modification du système international, il devient également un des modèles étudiés avec intérêt.

Un aspect beaucoup moins bien connu des liens qui unissent les échelles européenne et internationale se situe autour de la construction de la finance. La prise de conscience de la mondialisation de l’économie, particulièrement dans le domaine des mouvements de capitaux, se fait dès le début des années 1970 [28]. Ainsi, lors de la réunion du groupe de Travail n° 3 de décembre 1970, Otmar Emminger souligne que : « Tout le monde admet l’internationalisation accrue des marchés, mais qu’on le veuille ou non il faut une politique internationale car d’ores et déjà il y a des limites aux politiques nationales » [29]. Au cours des années 1970-1980 théorie et pratique économiques connaissent un grand bouleversement conduisant d’un modèle économique régulé par l’État, soumis au contrôle des mouvements de capitaux, à un modèle libéral autorégulé où les capitaux circulent sans contrainte [30]. Il s’agit d’un long processus amorcé par l’expansion du marché des eurodollars dévoilant les faiblesses du système instauré à la fin des années 1940. La libéralisation unilatérale des mouvements de capitaux réalisée par les pays anglo-saxons ainsi que le recyclage des pétrodollars à la fin des années 1970, font des mouvements de capitaux un enjeu crucial des politiques monétaires.

Des travaux récents tels que ceux de Rawi Abdelal et Jeffrey Chwieroth situent l’Europe au cœur du processus de libéralisation des mouvements de capitaux, car elle a cherché à réaliser cette libéralisation dans le cadre multilatéral de la CEE. En effet, dès le traité de Rome en 1957, les communautés prévoient la libre circulation des capitaux entre les États membres [31]. Or, selon ces deux auteurs, c’est la recherche de règles communes, indispensables dans un cadre multilatéral, qui conduit à la normalisation de la libéralisation des capitaux, cette dernière passant par la CEE et l’OCDE [32]. Cette théorie est intéressante car elle renverse complètement le rapport entre les deux échelles : il ne s’agit plus d’un niveau européen s’inspirant des structures existantes au niveau international, mais bien de structures établies dans le cadre régional puis transposées au niveau international. Bien que les États-Unis se soient prononcés en faveur de la libéralisation des mouvements de capitaux, ils se sont opposés à leur normalisation au sein d’organisations internationales lui préférant une libéralisation sans cadre. C’est pourtant ce cadre normatif développé par la CEE et l’OCDE qui a réellement exporté ce concept et conduit à la globalisation financière [33].

Bien que l’OCDE compte un groupe de travail sur les transactions invisibles, c’est le groupe de Travail n° 3 qui en étudie les effets directs sur les paiements internationaux. Dans la mesure où la forte expansion du marché des eurodollars est un des principaux facteurs de déséquilibre, les études concernant les mouvements de capitaux se sont tournées vers les marchés européens dès les années 1960. Lorsque dans les années 1973-1975 la question du recyclage des pétrodollars devient plus pressante, la communauté européenne revient au premier plan. Ainsi, au cours de la réunion du 28 septembre 1974 tenue à Washington avant l’assemblée annuelle du FMI, Mr. Mosca représentant de la CEE au groupe de Travail n° 3 indique :

« Le système étudié par la Commission viendrait compléter d’autres canaux de recyclage. En principe, les prêts à moyen terme seraient obtenus auprès des pays membres de la CEE à destination d’autres pays membres soumis à une balance des paiements déficitaire. Ces derniers pourraient également faire appel aux marchés financiers. La totalité des charges seraient facturées au pays emprunteur. Il y aurait des conditions liées au prêt, à propos des mesures à prendre en vue de rétablir l’équilibre de la balance des paiements du pays emprunteur » [34].

Bien que ce ne soit là que les prémisses du développement de la finance globale, des réformes comme celle que connaît le secteur bancaire français en 1984 sont un exemple d’adaptation en vue d’une libéralisation des capitaux, au travers d’une harmonisation de la législation et des statuts du secteur bancaire afin de le rendre plus lisible. Le processus s’accélère ensuite fortement à la fin des années 1980 et au début des années 1990, avec l’instauration de l’Acte unique européen en 1988 puis du traité de Maastricht en 1993. Si la période couverte ici n’évoque que les premières réflexions sur ce sujet, elle démontre néanmoins que la coopération multilatérale qui avait été instaurée dans l’immédiat après guerre se trouve renouvelée par le développement du projet européen.

L’analyse du groupe de Travail n° 3 permet de discerner les liens complexes qui unissent les réflexions sur le système monétaire international et la mise en place du régionalisme européen. Les années 1970-1990 sont celles d’un profond bouleversement économique, monétaire et financier, y compris en termes théoriques. Le mouvement général est celui de la fin du consensus keynésien, comme le montre Vincent Gayon à propos des politiques pour l’emploi. L’OCDE et la CEE commencent un long processus d’acceptation des idées monétaristes et de gestion de la globalisation financière [35]. L’instauration d’un niveau régional de coopération questionne les organisations internationales sans provoquer de changement majeur [36]. En effet, il n’y a pas de remise en cause du statut des États nations membres du système régional, le rôle de la CEE étant avant tout l’établissement des chiffres en lien avec l’OCDE et le FMI. Ce groupe réunit une communauté de personnes occupant des postes similaires et aux parcours professionnels proches, partageant un point de vue commun sur les troubles monétaires internationaux de la fin du XXe siècle [37]. Entre régulation et normalisation, les échelles internationale, européenne et nationale s’entremêlent, s’inspirant les unes des autres à la recherche d’une plus grande convergence qui reste encore en question actuellement.

[1] Harold James, International Monetary Cooperation since Bretton Woods, Oxford, Oxford University Press, 1996.

[2] Marie-Thérèse Bitsch, Histoire de la construction européenne, Bruxelles, Éditions Complexe, 2006.

[3] Voir la liste des participants aux réunions du WP3, archives de l’OCDE, eco epc wp3 1990/03.

[4] Banque de France, 1489200206, carton 62, Extrait du mandat du WP3 repris dans la présentation du groupe de Travail, Rapport sur les mécanismes d’ajustement de la balance des paiements, août 1966, OCDE.

[5] Sur la fusion entre la direction des Finances extérieures et la direction du Trésor voir : Laure Quenouëlle-Corre, La direction du trésor 1947-1967 : L’État banquier et la croissance, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière, 2000.

[6] Travaux personnels dans le cadre d’une thèse en cours, fondés sur la liste des participants du WP3 et sur les minutes et comptes rendus des réunions du groupe, archives du WP3, OCDE.

[7] Patricia Clavin, “Defining Transnationalism”, dans Transnational Communities in European History, Contemporary European History 1920-1970, Special issue, n° 14/4, 2005, p. 427. Voir également Frédéric Clavert, Olivier Feiertag, « Les banquiers centraux dans la construction européenne : introduction », Histoire, économie & société, 2011/4, p. 3-9.

[8] “Contracts, coalitions and interactions across boundaries that were not directly controlled by the central policy organs of governement”, dans Robert Keohane, Joseph Nye, Transnational Relations and World Politics, Cambridge (MA), Harvard University Press, 1981.

[9] Patricia Clavin, op. cit., p. 422.

[10] Le groupe des Dix est créé lors de la signature des accords généraux d’emprunts, en 1962. Ces derniers engagent les pays concernés à prêter au FMI en leur monnaie respective un montant global de 6 milliards de dollars. Le groupe réunit les dix pays signataires (Canada, États-Unis, Royaume-Uni, Belgique, Pays-Bas, France, Italie, République fédérale d’Allemagne, Suède et Japon) plus la Suisse.

[11] André de Lattre, Servir aux Finances, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière, 1999, p. 177.

[12] Jeffrey Chwieroth, Capital ideas, Princeton, Princeton University Press, 2010, p. 10.

[13] Analyse personnelle à partir d’une base de données constituée dans le cadre d’une thèse en cours fondée sur les biographies des participants du WP3, suivant les informations recueillies dans le Who’s Who (France, Royaume-Uni, États-Unis, et le Who’s Who international).

[14] Jérôme Wilson, « Le groupe de Bellagio origine et premiers pas (1960-1964) », dans Michel Dumoulin (dir.), Réseaux économiques et construction européenne, Paris, Peter Lang, 2004, p. 398-401.

[15] Jérôme Wilson, op. cit.

[16] Le Groupe des Dix, qui se réunit au niveau des ministres et des gouverneurs de banques centrales, a un second niveau dit « des suppléants », composé de hauts fonctionnaires des ministères des Finances et des banques centrales.

[17] Banque de France, 1489200304, carton 69, note de Pierre Esteva regroupant les correspondances de Robert Roosa et Fritz Machlup afin de les porter à la connaissance des autres membres du Groupe des Dix des suppléants, 22 novembre 1963.

[18] Banque de France, 1489200304, carton 69, lettre de Fritz Machlup à Robert Roosa en tant que sous-secrétaire du Trésor américain daté du 18 octobre 1963. Traduction de l’auteur : « Everyone with whom I talked thought the idea was a good one and could bring forth a valuable product. Any advice that we can get from you will be greatly appreciated, and if you could give us your private blessing as well it would be appreciated too ».

[19] Banque de France, 1489200304, carton 69, lettre de Robert Roosa à Fritz Machlup, en date du 1er novembre 1963. Texte traduit par l’auteur, texte original : « I am sure that everyone associated with the Group of Ten project will welcome all studies and explorations in this field. […] However, we do not feel that we can, or should, with property hold private or public meeting with other groups of people, however well qualified, since it was not our role to reach final decisions for our own governments ».

[20] Caroll Connell, “Framing World Monetary System Reform : Fritz Machlup and the Bellagio Group Conferences”, PSL Quarterly Review, n° 257, 2011, p. 155-157.

[21] Banque de France, 1489200206, carton 62, article of the Frankfurter Allgemeine Zeitung wrote by F.H. Rosenstiel, dated December 28 1966, on a seminar on monetary problems organized by the Working Party 3 of the EPC of the OECD.

[22] Robert Wolfe, « From Reconstructing Europe to Constructing Globalization », dans Rianne Mahon, Stephen McBride, The OECD and Transnational Governance, Toronto, UBC Press, 2008, p. 34-35.

[23] Christian de Boissieu, « La dynamique du SMI et l’intégration monétaire européenne », dans Comité pour l’histoire économique et financière, La France et les Institutions de Bretton Woods, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière, 1994, p. 95-111.

[24] Archives économiques et financières, direction du Trésor, carton B-0062106.1, note n° 2147CD du directeur du Trésor (M. Larosière) pour le ministre des Finances en date du 29 août 1974 ayant pour objet l’éventuelle relance de l’Europe monétaire.

[25] Archives économiques et financières, direction du Trésor, Carton B-0062106.1, note n°1703CD, du bureau E2 de la sous-direction des affaires multilatérales du service des affaires internationales de la direction du Trésor pour le ministre des Finances en date du 15 octobre 1975 ayant pour objet : négociations sur le régime des changes, p. 3-4.

[26] OCDE, eco epc wp3 1990/03, carton 179-181, minutes de la réunion du 22 septembre 1978, intervention de Van Ypersle sur le thème : Progress of Work of the European Monetary System, p. 19.

[27] OCDE, eco epc wp3 1990/03, carton 182-184, note CPE/WP3(73)11 émanant du secrétariat en date du 21 juin 1973, ayant pour objet : Experience with Maintaining Fixed Margins and Multi-Currency Intervention Among Certain EEC and Other Countries, p. 12.

[28] Ravi Roy, Arthur Denzau, Thomas Willett, Neoliberalism National and Regional Experiments with Global Ideas, Londres, Routledge, 2007, p. 14-25.

[29] Banque de France, 1489200206, carton 64, note du bureau E1 de la sous-direction des affaires multilatérales du service des affaires internationales de la direction du Trésor pour le ministre, non datée. Objet : compte rendu de la 67e réunion du groupe de Travail n° 3 du Comité de politique économique de l’OCDE qui s’est tenue au château de la Muette les 11 et 12 décembre 1970. Reprise d’une intervention d’Otmar Emminger, p. 3-4.

[30] Note of the secretariat CPE/WP3(85)5 distributed June 28 1985, entitled : Issues Arising from Structural Changes in Financial Markets, p. 4-9. Microfiche WP3 1985, OECD.

[31] Traité de Rome. 25 mars 1957, entrée en vigueur le 1er janvier 1958. Articles 67 à 73 sur la libéralisation des mouvements de capitaux entre les États membres. [en ligne : http://eur-lex.europa.eu/fr/treatie..., site consulté le 18 octobre 2011].

[32] Rawi Abdelal, Capital Rules : the Construction of Global Finance, Cambridge (MA), Harvard University Press, 2007, p. 208.

[33] Robert Wolfe, « From Reconstructing Europe to Constructing Globalization », op cit., p. 35.

[34] OCDE, eco epc wp3 1990/03, carton 182-184, compte rendu fait par le secrétariat de la réunion du 28 septembre 1974 tenue à Washington, p. 7 Texte traduit par l’auteur, texte original : « the scheme under study by the Commission would supplement other channels of recycling. In principle, medium term loans would be obtained from EEC member countries for lending to those member countries which were in BP difficulties. There might also be recourse to the capital markets. The full charges would be borne by the borrowing country. There would be conditions attached to the loan, concerning measures aimed at restoring equilibrium to the BP of the borrower ».

[35] Vincent Gayon, « Le crédit vacillant de l’expert », Culture & conflits, n° 75, 3, 2009, p. 53-73 [en ligne : http://www.cairn.info/revue-culture..., site consulté le 25 octobre 2011].

[36] Michel Aglietta, « Le système monétaire international : vers de nouveaux principes d’actions collectives », dans La France et les institutions de Bretton Woods, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière, 1998, p. 264-265.

[37] Ibid., p. 262-263.


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