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L’UNESCO entre européocentrisme et universalisme (1945-1974)

Chloé MAUREL

L’UNESCO, créée en 1945 dans le cadre des Nations unies pour contribuer à la paix par l’éducation, la science et la culture, s’est donnée dès le début un objectif universaliste : rapprocher les hommes, favoriser la compréhension internationale, encourager les échanges culturels entre les différentes parties du monde. Toutefois, de par sa localisation à Paris et le rôle important des États européens en son sein, l’institution a en fait axé beaucoup de ses actions sur l’Europe.
Les trente premières années de l’UNESCO – 1945-1974 – constituent le cadre de cette étude. Cette période possède une cohérence interne, s’achevant avec la fin du long mandat du Français René Maheu (1961-1974), et avec le début de la crise économique mondiale.

Comment l’UNESCO a-t-elle concilié universalisme et européocentrisme ? Il s’agira tout d’abord de présenter son action culturelle universaliste et de montrer qu’en pratique cette action est souvent centrée sur l’Europe ; puis d’analyser ses efforts de rapprochement entre Orient et Occident et de montrer que cette volonté universaliste a été battue en brèche peu à peu par le multiculturalisme ; enfin on présentera le projet universaliste de la rédaction d’une histoire de l’humanité et on montrera qu’il a en fait été très occidentalocentré.

Une action culturelle universaliste, mais centrée souvent sur l’Europe

L’UNESCO mène des campagnes pour répertorier les produits de la culture et faciliter leur circulation. Ainsi, elle s’engage, dès 1947, dans la standardisation de la terminologie scientifique, la préparation de dictionnaires scientifiques multilingues, de bibliographies, de répertoires, de synthèses et d’outils en tout genre pour faciliter la collaboration intellectuelle et scientifique internationale. Plusieurs exemples peuvent être donnés. L’Index Translationum, lancé en 1948 avec la création d’un « Comité international pour la traduction des chefs d’œuvre » [1], consiste à solliciter de la part des États membres des bibliographies nationales choisies et à réaliser des traductions d’œuvres classiques et contemporaines. L’UNESCO se consacre aussi, dès ses premières années, à l’amélioration des services bibliographiques dans le monde [2]. Elle recommande à chaque État membre de créer un organisme national qui établirait un plan en matière de services bibliographiques, de publier des bibliographies nationales thématiques, d’instaurer le dépôt légal. À partir du début des années 1950, elle publie régulièrement l’Index Bibliographicus [3] et un rapport intitulé Les Services bibliographiques dans le monde [4]. Ces outils visent à faire connaître dans le monde la production bibliographique, donc à rapprocher culturellement les différents peuples.

En outre, en 1961 est publié Tendances actuelles de la recherche scientifique [5]. Cette étude dresse le bilan des tendances de la recherche scientifique et formule des recommandations afin d’améliorer l’accès à la documentation scientifique mondiale et la relation entre les États dans l’organisation de la recherche scientifique [6]. En 1970, l’UNESCO publie Tendances principales de la recherche dans les sciences sociales et humaines, étude menée sur le modèle de la précédente. Ces synthèses visent à favoriser la coopération internationale des chercheurs dans les différents domaines des sciences.
Le programme UNISIST, qui consiste à créer un système mondial d’information scientifique (une sorte de préfiguration de l’internet) lancé en 1971, s’efforce lui aussi de contribuer à favoriser la circulation des produits de la culture. Il a pour objectif « le libre échange des informations et des données scientifiques publiées ou publiables, parmi les savants de tous les pays » [7]. Il s’agit de vaincre différents obstacles à la libre circulation de l’information scientifique afin de permettre la disponibilité mondiale des documents et données scientifiques au profit des chercheurs [8].

L’UNESCO a donc mené une importante action pour répertorier les produits de la culture et faciliter leur circulation dans le monde.
Mais en réalité, une grande partie de son action a été effectuée en Europe, surtout dans ses premières années, pendant lesquelles l’UNESCO est essentiellement ouest-européenne. Quelques exemples peuvent l’illustrer.

En 1947, l’UNESCO s’efforce de participer à la reconstruction de l’Europe en ruines. L’organisation s’occupe de distribuer du matériel éducatif et de l’équipement scientifique et technique dans les différents pays d’Europe [9]. Elle orchestre et coordonne les actions des différents organismes qui se préoccupent de reconstruction en Europe [10]. Elle joue un rôle actif d’intermédiaire entre des institutions américaines désireuses de faire des dons pour la reconstruction culturelle de l’Europe et les institutions européennes réceptrices de ces dons [11]. Cette action permet notamment la reconstruction de la faculté des sciences de Rennes [12], des bibliothèques de Dunkerque et de Strasbourg [13], et de la bibliothèque de l’université de Varsovie [14]. Le bilan de ces efforts semble positif [15].

Au début des années 1950, les six pays de la CECA sont (avec les États-Unis) dominants à l’UNESCO. Ils vont y jouer un rôle important pendant de nombreuses années. Plusieurs sous-structures d’agences de l’ONU sont alors créées en Europe de l’Ouest, parallèlement au processus de construction européenne. C’est ainsi qu’en 1952, l’UNESCO contribue à la création d’une structure européenne : le Conseil européen pour la recherche nucléaire (CERN). Créé officiellement en 1954 près de Genève, il devient le plus grand centre de physique des particules du monde. De même, trois instituts de l’UNESCO sont créés en RFA en 1951-1952 : l’Institut de sciences sociales à Cologne, l’Institut de la jeunesse à Gauting près de Munich, et l’Institut pour l’éducation à Hambourg.
En outre, l’UNESCO noue des liens avec la « Société européenne de culture » à partir de sa création en 1950 [16]. Cette société européenne de culture, qui rassemble surtout des hommes d’Europe de l’Ouest, est animée par la volonté de dialoguer avec les intellectuels d’Europe de l’Est. En 1956, la Société européenne de culture organise la première rencontre d’artistes, d’écrivains et de savants de l’Est et de l’Ouest de l’Europe, à Venise, en présence d’un observateur de l’UNESCO. En 1958, la Société européenne de culture organise une deuxième rencontre Est-Ouest [17]. L’UNESCO y envoie à nouveau un observateur.

Par ailleurs, une longue correspondance entre l’UNESCO et le « Mouvement européen » atteste de liens entre l’organisation et le processus de construction européenne. Dès 1948-1949, le Mouvement européen, structure qui entend favoriser la construction européenne, manifeste son désir d’établir des relations régulières avec l’UNESCO [18]. Des intellectuels comme Salvador de Madariaga font le lien entre l’UNESCO et le Mouvement européen. Au début des années 1950, le Mouvement européen noue des contacts avec l’Institut des sciences sociales de l’UNESCO situé à Cologne [19]. L’UNESCO et le Mouvement européen ont noué à partir de 1948-1949 une collaboration suivie, ce qui montre que l’action de l’UNESCO s’inscrit dans le cadre européen, et en particulier dans la dynamique de la construction européenne.

Mais l’Europe de l’Ouest ne forme pas un bloc uni à l’UNESCO : il y a, tout au long des années et notamment dans les années 1950, un clivage très fort en son sein, entre « clan latin » (francophone) et « clan anglo saxon » (anglophone). Ces deux groupes, informels, sont désignés sous ces noms : « clan latin », « clan anglo-saxon », dans les dossiers confidentiels de correspondance de l’UNESCO et des États membres. Dans l’administration de l’UNESCO, les francophones sont en rivalité avec les anglophones, et pour chaque programme ou publication de l’UNESCO, l’enjeu de déterminer s’il va être mené en français ou en anglais est très disputé. La France mène le clan latin (dans lequel figurent aussi l’Italie et l’Espagne), le Royaume-Uni et les États-Unis mènent le clan anglo-saxon [20].

Avec les années 1960, l’UNESCO se mondialise : elle accueille désormais de nombreux pays d’Afrique et d’Asie. Toutefois, l’Europe de l’Ouest y tient toujours une place importante, comme en témoignent la nationalité de ses dirigeants (l’Italien Vittorino Veronese de 1958 à 1961, le Français René Maheu de 1961 à 1974) et la création de sous-structures en Europe de l’Ouest. Ainsi, en 1964, l’UNESCO met en place à Trieste, en Italie, un Centre international de physique théorique.

Pendant la période de la détente, elle devient un lieu de rencontre entre bloc de l’Est et bloc de l’Ouest en Europe. De nombreux projets de l’UNESCO en Europe sont menés en Yougoslavie. Ce pays apparaît comme un pont entre Europe de l’Est et Europe de l’Ouest. En 1963, l’UNESCO suscite la création à Vienne du « Centre européen de coordination pour la recherche et la documentation en sciences sociales ». Cet institut semble avoir œuvré assez efficacement au rapprochement entre sociologues des pays d’Europe de l’Ouest et de l’Est [21]. En 1966 a lieu le premier « congrès international des études balkaniques et du sud-est européen », en Bulgarie [22]. La Bulgarie devient à la fin des années 1960 et au début des années 1970 l’un des carrefours du rapprochement est-ouest en Europe.

À la conférence des ministres des États membres européens responsables des politiques scientifiques (MINESPOL) organisée par l’UNESCO en juin 1970, qui rassemble des représentants de l’Europe de l’Est et de l’Europe de l’Ouest, la délégation américaine, qui y assiste en tant qu’observateur, souligne l’importance des échanges pacifiés que cette conférence a permis entre ministres d’Europe de l’Ouest et de l’Est, échanges qui auraient donné lieu à « une convergence de vues inhabituelle » entre représentants des deux blocs, signe d’une véritable détente [23].

Par ailleurs, le Conseil de l’Europe, créé en 1949, s’intéresse aux activités de l’UNESCO [24]. Au début des années 1960, l’UNESCO s’associe aux travaux du Conseil de l’Europe sur la protection de la nature en Europe [25]. Le Conseil de l’Europe l’associe aussi à un projet intitulé « Les hauts lieux de l’Europe ».

En outre, l’UNESCO et l’ONU s’intéressent à la Conférence pour la sécurité et la coopération en Europe (CSCE) qui se déroule en 1975 à l’initiative de l’URSS [26], car la CSCE s’efforce de favoriser la coopération Est-Ouest, ce qui rejoint les buts de l’ONU et de l’UNESCO.

Ainsi, l’UNESCO développe des programmes universalistes, visant à rapprocher les peuples du monde entier, mais en fait une partie non négligeable de son action concerne l’Europe. Elle y réalise de nombreux programmes, et dans les années 1960-1970 s’efforce de rapprocher Europe de l’Est et Europe de l’Ouest.

La volonté universaliste de rapprocher Orient et Occident, battue peu à peu en brèche par le multiculturalisme

Dès ses premières années, l’UNESCO entreprend d’œuvrer à un rapprochement entre Orient et Occident [27]. En 1949, elle lance une enquête sur les relations entre Orient et Occident. Celle-ci pose cependant dès le début des problèmes pratiques, notamment dans le choix des « correspondants » prévus par le programme : si du côté occidental les candidats sont nombreux, voire pléthoriques, en revanche du côté oriental ils sont très rares. C’est surtout en ce qui concerne la Chine que le problème est le plus aigu, étant donné la situation politique troublée de ce pays en cette année 1949. L’UNESCO doit donc s’adresser à des Occidentaux orientalistes pour réaliser la partie « Orient » de l’enquête [28]. Cette enquête, rédigée finalement essentiellement par des Occidentaux, n’a pas noué un véritable dialogue entre intellectuels d’Orient et d’Occident, mais elle a plutôt produit un discours unilatéral des Occidentaux.

En 1956, l’UNESCO adopte le « projet majeur relatif à l’appréciation mutuelle des valeurs culturelles de l’Orient et de l’Occident », appelé couramment « projet Orient-Occident ». Sa mise en œuvre s’étend de 1957 à 1966. Son but est de « favoriser le rapprochement et l’entente entre les peuples d’Orient et d’Occident. Il s’agit d’établir des échanges entre les cultures, de faire ressortir les influences réciproques et les ressemblances, les points communs et « le caractère universel de chaque culture » [29], de « mettre en valeur le fonds humain commun, plutôt que les différences culturelles entre les peuples » [30]. Le projet est fondé sur des principes universalistes : son coordinateur, Jacques Havet, affirme ainsi en 1960 : « l’humanité a besoin de réaliser en elle-même une unité plus profonde ».

Il s’agit de « favoriser le rapprochement et l’entente entre les peuples d’Orient et d’Occident » [31], d’inviter les peuples d’Orient et d’Occident à mieux se comprendre pour « découvrir ou approfondir leurs similitudes » [32], de supprimer les « mille barrières de tous ordres […] qui séparent l’Orient et l’Occident » [33], de mettre en évidence l’existence d’influences réciproques entre la culture d’Orient et celle d’Occident, afin d’aboutir à une prise de conscience d’un fonds culturel commun, d’un « patrimoine commun à toute l’humanité », donc, en dernière instance, à l’idée que cultures d’Orient et d’Occident ne sont que les deux variantes d’une seule et unique culture mondiale [34]. Le projet s’inscrit ainsi en opposition à l’idée de Rudyard Kipling selon laquelle « l’Orient est l’Orient et l’Occident est l’Occident et jamais dans ce couple il n’y aura de rencontre » [35]. Cette orientation universaliste rencontre l’approbation générale des États membres, notamment de l’Inde, très active dans ce projet [36]. Publications, conférences, colloques, bibliographies, expositions, émissions de radio, films, sont alors réalisés dans cet esprit ; par exemple, l’exposition « Orient-Occident » s’efforce de souligner les influences réciproques et la proximité des civilisations d’Orient et d’Occident sur le plan artistique : un film réalisé en 1966 souligne les points communs entre la musique d’Orient et celle d’Occident [37].

Toutefois, le projet Orient-Occident a connu une évolution au fil de sa réalisation. Alors qu’il visait initialement à rapprocher des peuples jugés trop éloignés, il a connu un retournement autour de 1960 : après cette date, il s’est agi plutôt de préserver et de promouvoir les spécificités des peuples, donc de valoriser les différences, car on prenait conscience de ce qu’on n’appelait pas encore la mondialisation, c’est-à-dire d’une tendance à l’uniformisation culturelle [38].

Comme le montre l’exemple du projet Orient-Occident, l’universalisme de l’UNESCO a été infléchi à partir du début des années 1960 par l’émergence d’une conception multiculturaliste : dès lors, l’UNESCO s’est surtout consacrée à promouvoir les particularités culturelles, comme l’illustre par exemple la convention sur la diversité culturelle, signée en 2005 et adoptée en 2007 [39].

En outre, une autre étude de cas, celle du projet d’histoire de l’humanité, montre que l’universalisme de l’UNESCO est souvent battu en brèche par un certain européocentrisme ou occidentalocentrisme.


Écrire l’histoire de l’humanité, un projet universaliste qui s’est révélé en fait occidentalocentré

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’UNESCO nouvellement créée, animée d’un esprit universaliste, humaniste et pacifiste, se lance dans le projet d’écrire une « Histoire scientifique et culturelle de l’humanité ». L’élaboration de l’ouvrage s’étendra sur plus de vingt ans : l’Histoire de l’humanité paraît en six volumes en 1968 [40].

Le projet a été ébauché pendant la Seconde Guerre mondiale durant la Conférence des ministres alliés de l’éducation (CAME), qui s’est déroulée entre 1942 et 1945 à Londres et qui est considérée comme l’une des structures où l’UNESCO a été façonnée. Cette conférence réunissait essentiellement des Européens, le projet est donc à l’origine européen.

Puis, entre 1945 et 1947, la dimension initialement européenne de cette entreprise historiographique s’étend rapidement à l’échelle mondiale et le premier directeur général de l’UNESCO (1946-1948), le scientifique britannique Julian Huxley, joue un rôle essentiel pour façonner ce projet qui est adopté officiellement par l’UNESCO en 1947. Le successeur de Huxley à la tête de l’UNESCO, le Mexicain Jaime Torres Bodet (en poste de 1948 à 1952), soutient lui aussi avec conviction ce projet historiographique. En effet, Torres Bodet, empreint d’universalisme, aspire à l’émergence d’un « citoyen international » [41]. Dans cette perspective universaliste, l’accent est mis très fortement sur l’idée de « communauté » mondiale [42]. Le terme de « communauté mondiale » est présent dans les ébauches de titre de l’ouvrage [43].

L’historien Lucien Febvre, associé au projet d’histoire de l’humanité, appuie ses objectifs pacifiques. Il propose que cet ouvrage fasse « une récapitulation des grandes phases de l’histoire pacifique du monde » [44].

Par plusieurs aspects, le projet d’histoire de l’humanité apparaît comme un précurseur du courant de la World History (histoire mondiale), courant qui a connu ensuite un essor remarquable dans le monde anglo-saxon à partir des années 1980. En effet, on observe dans ce projet un effort pour appréhender l’histoire en dépassant les cloisonnements nationaux.

Il est d’ailleurs notable d’observer que le terme « histoire mondiale » est présent dans le titre de la revue créée par l’UNESCO en 1953 dans le cadre du projet : les Cahiers d’histoire mondiale. Cette revue entend susciter un dialogue transnational, permettre à des historiens et même au grand public cultivé de différents pays de participer à l’élaboration de l’Histoire de l’humanité. Cette volonté d’interaction entre chercheurs et grand public deviendra une des caractéristiques de la World History qui émergera quelques décennies plus tard. La filiation entre le projet d’histoire de l’humanité et la World/Global History apparaît également à plusieurs reprises dans le texte lui-même de l’Histoire de l’humanité : par exemple, l’introduction du volume VI tome 1 s’intitule « Le vingtième siècle dans l’histoire mondiale » ; et la conclusion du volume VI, appréhende le phénomène de la mondialisation, concept central de la Global History [45]

Cependant, malgré le vif « souci de distribution géographique et culturelle équitable » dans la répartition des intellectuels associés au projet qu’avaient exprimé Paulo de Berrêdo Carneiro et d’autres protagonistes dès le début des années 1950 [46], l’écrasante majorité des contributeurs sont des Occidentaux. Ainsi sur les 27 membres de la commission internationale, 19 sont Européens ou Nord-Américains. Seuls deux non-Occidentaux figurent parmi les 21 responsables de la rédaction du volume VI. Aucun intellectuel extra-occidental ne figure parmi les responsables des volumes II et III.

De ce fait, l’ouvrage est porteur d’un fort ethnocentrisme occidental, notamment européen, qui est en partie un héritage de ses origines : dans certaines des premières ébauches de l’ouvrage datant de la fin des années 1940, Huxley avait élaboré une « classification des civilisations actuelles » allant des barbares aux civilisés ; dans cette classification, où une distinction nette était faite entre populations « primitives » et populations « avancées », il avait placé en haut de l’échelle les Européens et en bas de l’échelle les « types primitifs » : « Pygmées, Mélanésiens, Esquimaux ». En 1959 encore, Mario Praz, autre protagoniste du projet, affirme l’idée de la supériorité de la civilisation européenne et estime que l’Histoire de l’humanité se rendrait coupable d’un regrettable « nivellement » en voulant « donner autant d’importance à l’histoire d’une tribu africaine qu’à celle d’un peuple européen » [47]. De telles conceptions, explicitement ou implicitement, imprègneront le projet tout au long de sa réalisation.

Dans le texte final de l’ouvrage, l’ethnocentrisme apparaît donc fréquemment. L’ouvrage consacre une place proportionnellement très réduite aux civilisations extra-occidentales. Par exemple, dans le volume I, qui porte sur la Préhistoire, le continent le plus souvent mentionné est l’Europe et celui le moins souvent mentionné est l’Afrique, qui est pourtant le berceau des civilisations [48]. Dans le volume III consacré au Moyen Âge, les civilisations d’Amérique, d’Afrique et d’Océanie sont reléguées dans un même chapitre, sur seulement 116 pages, dans un volume qui en comporte près de 800 [49]. La place faite à ces régions du monde est donc anormalement réduite, alors que l’Amérique et l’Afrique ont connu à cette époque l’épanouissement de civilisations brillantes. Au total, 3,5 % seulement des pages de l’Histoire de l’humanité concernent l’Amérique latine, et 1,5 % l’Afrique [50].

Ce déséquilibre va de pair avec une vision cloisonnée des civilisations et une présentation dépréciative de tout ce qui n’est pas occidental. Les cultures et civilisations sont présentées séparément, comme en témoigne le plan qui les compartimente en parties distinctes : « L’Occident en expansion » / « Les univers en suspens » (vol. II) ; « Le progrès et l’Europe » / « Univers non européens » (vol. V). L’ouvrage échoue donc à appréhender l’histoire d’un point de vue réellement mondial comme cela était l’intention initiale. Ces titres révèlent aussi que l’Europe est assimilée au progrès, alors que le reste du monde est défini de manière négative (« non européens ») et souvent péjorative (« en suspens »). Dans le volume V, il n’est pas question de faire l’histoire de l’Inde, mais des « Britanniques en Inde » (chapitre rédigé d’ailleurs par un Européen). De même, l’Afrique du Sud et l’Australie ne sont traitées que comme « Deux exemples d’établissement dans l’hémisphère austral » : seul « l’établissement » des Européens sur ces territoires est pris en compte, identifié à l’introduction de la civilisation, l’histoire des peuples autochtones est passée sous silence [51]. Dans la conclusion de ce même volume, Charles Morazé évoque à de nombreuses reprises des grands hommes de la culture classique européenne, mais ne fait aucune référence à des personnages africains, asiatiques, latino-américains. De même, sur les onze illustrations jointes à cette conclusion, dix se rapportent à l’Occident (dont huit à la France), et une seule à un pays non-occidental (une estampe japonaise) [52]. Dans le volume VI, le chapitre sur « la culture du monde oriental » se consacre essentiellement à faire ressortir l’influence de l’Occident et notamment de l’Europe sur les cultures orientales, comme en témoignent les sous-titres : « Les influences occidentales en Orient », « La culture occidentale face aux formes traditionnelles de l’Orient », « Les apports de l’art européen » [53]. Cette ambitieuse entreprise historiographique se révèle très européo-centrée, à l’image de l’ensemble de l’action de l’UNESCO [54].

L’UNESCO a été bâtie sur des conceptions nettement universalistes, fondées sur la volonté de rapprocher les peuples, les cultures, les manières de penser. Cependant des obstacles à cet universalisme sont survenus en pratique : on constate qu’en réalité, de nombreux programmes de l’UNESCO ont été réalisés en Europe. Pendant la guerre froide, ces programmes se sont centrés sur la volonté de rapprocher Europe de l’Est et Europe de l’Ouest. Par ailleurs, pour nombre de projets universalistes comme l’histoire de l’Humanité, en réalité un occidentalocentrisme, voire un européocentrisme involontaire caractérisent en pratique leur réalisation. Et enfin, à partir des années 1960 les conceptions universalistes de l’UNESCO ont été battues en brèche par une autre conception, née du constat d’une uniformisation culturelle en cours sous l’effet de la mondialisation : le multiculturalisme. Ainsi, à partir des années 1960, l’UNESCO s’est acheminée vers une nouvelle conception : celle de promouvoir et de préserver les particularités culturelles, à l’opposé de l’idée universaliste de rapprocher les cultures. L’UNESCO a alors fait une place croissante aux pays du Sud dans ses programmes. Aujourd’hui encore, elle fonde une grande partie de ses programmes sur cette idée, et la promotion de la diversité culturelle est devenue un maître mot à l’UNESCO, reléguant en quelque sorte au second plan l’universalisme des origines, même si l’organisation s’efforce d’articuler les deux conceptions.

[1] Archives de l’UNESCO (désormais sauf mention contraire, toutes les archives citées viennent des fonds de l’UNESCO) X 07.83 Maheu, IV : note sur la coopération entre l’UNESCO et le Liban, 13 janvier 1967, p. 1.

[2] CUA/5, 15 décembre 1950.

[3] Index Bibliographicus, Paris, UNESCO, 1951-1952, 2 vol.

[4] CUA/72, 30 janvier 1956, p. 2.

[5] Pierre Auger, Tendances actuelles de la recherche scientifique ; étude sur les tendances principales de la recherche dans le domaine des sciences exactes et naturelles, la diffusion des connaissances scientifiques et leur application à des fins pacifiques, Paris, UNESCO, 1961.

[6] 11C/PRG/5, annexe II : Recommandations 4, 5, 6, 7.

[7] UNISIST, étude sur la réalisation d’un système mondial d’information scientifique, Paris, UNESCO, 1970, p. 1-2.

[8] 17C/Résol. 2.131 ; UNISIST, étude sur la réalisation…, op. cit., p. 93, 131.

[9] 33 UN/A 02 (4) « -66 » UN Economic Commission for Europe. General, part 1 : lettre de Bernard Drzewieski au DG, 19 septembre 1949.

[10] Archives diplomatiques des États-Unis (désormais désignées : EU), Decimal file, RG59, entry CDF 1945-49 (NND 760050, from 501.PA/3-147 to 501.PA/4-1647) : box 2254 : lettre de K. Holland à Ch. Thomson, 10 janvier 1949, p. 5-6 ; conférence de presse de J. Huxley, 17 janvier 1948, p. 3-4.

[11] 36 A 653 (44), I : télégramme de Grimes à Saunders, non daté.

[12] X 07.83 Torres Bodet, II : Nouvelles de l’UNESCO, 31 mars 1949, p. 3.

[13] 36 A 653 (44), III : lettre de Julien Cain à Torres Bodet, 10 septembre 1951.

[14] X 07.83 Torres Bodet, II : Nouvelles de l’UNESCO, 31 mars 1949, p. 4.

[15] Rapport sur l’efficacité du travail de reconstruction, 1950, p. 35-37 ; DG/73, 1950, p. 4 ; EU, Decimal file : 398.43. RG 59. Department of State, 1950-54 : box 1601 : télégramme confidentiel de K. Holland au secrétaire d’État, 21 février 1950 ; EU, box 1603 : rapport de K. Holland au département d’État, 21 avril 1950, p. 2.

[16] 008 A 01 E.C.S European Cultural Society : lettre du président du comité exécutif de la Société européenne de culture au DG de l’UNESCO, 8 mai 1950.

[17] 008 A 01 E.C.S European Cultural Society : lettre de Campagnolo à Monsour, 16 janvier 1958.

[18] 327.394 A 01 E M : European Movement : lettre de Denis de Rougement au DG de l’UNESCO, 4 avril 1949 ; lettre d’André de Blonay à J. H. Retinger, secrétaire général du Mouvement européen, non datée.

[19] 327.394 A 01 E M : European Movement : lettre de René Clémens à Alva Myrdal, 2 février 1954.

[20] Chloé Maurel, L’UNESCO de 1945 à 1974, thèse de doctorat d’histoire contemporaine, université Paris i, 2005, p. 174-199.

[21] Peter Lengyel, International Social Science : the UNESCO Experience, New Brunswick (USA), Oxford, Transaction Books, 1986, p. 46.

[22] DG/1966/9, 26 août 1966, p. 1-2.

[23] EU, Subject numeric file, 1970-73, Special Organizations : box 3223 : Report of the US Observer Delegation to the Conference of Ministers of European Member States Responsible for Science Policies, 24-26 juin 1970, p. 6-7.

[24] Publication du Conseil de l’Europe : The Activities of UNESCO and Cooperation with the Council of Europe, Report of the Committee on Culture and Education (cote UNESCO : ARC/Research/C20), Strasbourg 1984.

[25] 069 :7(4) A 218/8 CE « -66 ». Protection des centres monumentaux d’intérêt européen – Relations avec le Conseil de l’Europe, part I : Conseil de l’Europe, assemblée consultative, 30 mai 1962 : commission culturelle et scientifique. Protection de la nature, rapport sur l’état de la question.

[26] X 07.21 (4) UNDP : Europe – UNDP : lettre de Sixten Heppling à V Fomenko, 22 mai 1975 : annexe III.

[27] 329.18 A 53 CIPSH, I : lettre de Charles-André Fauconnet à Mayoux, 5 août 1947, p. 2-3 ; CUA/57, 9 février 1954, p. 1.

[28] 329.18 A 53 CIPSH, III : lettre de Mayoux à Georges Coedes, 10 janvier 1949.

[29] Le Courrier de l’UNESCO, décembre 1958, p. 3.

[30] CUA/96, 17 juin 1959, p. 4 ; X 07. 83 Thomas, II : discours de Jacques Havet à l’université de Saïgon, 13 janvier 1960, p. 1-4 ; MAPA/I AC/3, annexe I.

[31] Le Courrier de l’UNESCO, décembre 1958, p. 3.

[32] Évaluation du projet majeur pour l’appréciation mutuelle des valeurs culturelles de l’Orient et de l’Occident, Paris, UNESCO, 1968. p. 4.

[33] 13 janvier 1960, discours de J. Havet, doc. cit., p. 1-2.

[34] 7 MAPA/I AC/3, annexe I ; CUA/96, 17 juin 1959, p. 4. Cf. Jacques Havet, « Le projet majeur de l’UNESCO, un effort systématique de dix ans », Le Courrier de l’UNESCO, décembre 1958, p. 20-24.

[35] Comme l’affirme Jacques Havet dans son discours du 13 janvier 1960 (discours cité).

[36] Archives diplomatiques allemandes, B 91, Band 16 : document du 24 février 1956, rapport de K. Pfauter sur les sessions de la commission nationale indienne. Cf. S. Radhakrishnan, « Le temps du chauvinisme culturel est révolu », Le Courrier de l’UNESCO, décembre 1958, n° 12, p. 4-7.

[37] Cf. C. Maurel, « L’UNESCO, entre abolition et préservation des frontières culturelles », Hypothèses 2004, revue de l’École doctorale d’histoire de l’université Paris I, 2005, p. 119-130. Cf. aussi sur ce sujet : Laura Wong, UNESCO’s Major Project on the Mutual Appreciation of Eastern and Western Cultural Values, 1957-1966, thèse, Harvard University, 2006 ; Laura Wong, “Relocating East and West : UNESCO’s Major Project on the Mutual Appreciation of Eastern and Western Cultural Values”, Journal of World History, vol. 19, n° 3, 2008.

[38] C. Maurel, « L’UNESCO, entre abolition… », art. cit.

[39] C. Maurel, « L’UNESCO aujourd’hui », Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 102, avril-juin 2009, p. 131-144.

[40] Cf. C. Maurel, « L’Histoire de l’humanité de l’UNESCO (1945-2000) », Revue d’histoire des sciences humaines, juin 2010, p. 161-198 ; Paul Duedahl, « Selling Mankind : UNESCO and the Invention of Global History, 1945-1976 », Journal of World History, vol. 22, n° 1, mars 2011, p. 101-133.

[41] X 07.83 Torres Bodet, I : lettre de J. Torres Bodet à Ernest O. Melby, 28 février 1949.

[42] Ex. : SCHM 8 : PHS/W/7, 23 août 1949, p. 5-7 ; 6C/PRG/12, 25 mai 1951, annexe I, p. 11 ; SCHM 24 : 4 GA/Doc.N°II : annexe I, p. 12-13 ; SCHM 24 : working paper n° 1, Plan of the History of Mankind, p. 2 ; SCHM 18 : lettre de Turner à plusieurs personnes, décembre 1950 et janvier 1951.

[43] SCHM 7 : 6C/PRG/12, 25 mai 1951, annexe I, p. 14 ; SCHM 17 : lettre de Huxley à Turner, 8 février 1951.

[44] SCHM 7 : rapport sur la première réunion du comité d’experts, non daté, p. 1.

[45] Vol. vi, 2, p. 1287. Cf. Chloé Maurel, « La World/Global History : questions et débats », Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 104, octobre-décembre 2009, p. 153-166.

[46] SCHM 9 : lettre de Carneiro au DG, 21 janvier 1952 (citation) ; cf. aussi SCHM 8 : commentaires de P. Calmon, 15 février 1950 ; SCHM 52 : lettre de Carneiro à Febvre, 20 novembre 1953 ; lettre de G. Métraux à Febvre, 11 septembre 1952.

[47] SCHM 18 : Il Tempo, 5 avril 1959 : article de M. Praz, « Meglio un muro bianco ».

[48] Occurrence lieux évoqués, statitstiques google : http://books.google.fr/books?id=003...

[49] Vol. iii, p 644 à 760.

[50] Préparation d’une histoire du développement scientifique et culturel de l’humanité, Paris, UNESCO, 1985, p. 8.

[51] Vol. v, tome 2, quatrième partie, chapitre 5.

[52] Vol. v, tome 2, p. 1177-1221.

[53] Vol. vi, tome 2, p. 1255- 1256, p. 1277.

[54] Avant le grand tournant des années 1960, à partir duquel les programmes de l’UNESCO porteront de plus en plus sur les pays du Sud.


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