Partenaires

CNRS
Logo Paris 1 Logo Paris 4

Rechercher

sur ce site

sur web cnrs

Nos coordonnées

à partir du 20 mars 2017

Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

UMR SIRICE

Bureau F 628

17 rue de la Sorbonne

75231 Paris cedex 05

mail : sirice@univ-paris1.fr


Accueil du site ::  Publications ::  Les Cahiers Sirice ::  Cahiers n° 9 :: 

Régionalisme européen et mondialisation

Éric BUSSIÈRE

Le débat sur le rôle que peut jouer l’actuelle Union européenne au plan international anime ces dernières années la réflexion d’acteurs de toute nature, qu’il s’agisse de politiques, de think tanks ou d’universitaires de plusieurs disciplines. Ces débats ont été récemment relancés du fait de la crise bancaire internationale et de celle des dettes souveraines. La plupart des analyses situent la question dans le cadre d’une mondialisation marquée ces dernières années par l’émergence d’un monde multipolaire résultant de la montée en puissance de nouveaux grands acteurs politiques et économiques au plan international. C’est ainsi qu’un think tank tel que « Notre Europe » s’est emparé de la question en 2010 en la situant dans la perspective des relations euro-américaines [1]. Le philosophe Jurgen Habermas soulevait également cet enjeu fondamental dans la préface à l’édition française d’un livre récent :

« Face à des puissances mondiales “nées”, telles que les États-Unis, la Chine, la Russie, le Brésil ou l’Inde, les nations européennes ne pourront défendre leur incomparable richesse culturelle et l’idée qu’elle se font de l’État social et de la démocratie que si elles parlent d’une seule voix. En outre, une Europe de petits États, reléguée en marge de l’histoire mondiale, ne pourra espérer avoir une quelconque influence sur l’instauration d’un ordre politique plus juste dans la société culturelle mondiale » [2].

Le défi ainsi posé à l’Europe s’insère dans la problématique du renouvellement constant des enjeux portés par la mondialisation et dont la crise économique et financière actuelle n’est que la composante la plus récente. Il s’agit bien pour l’Europe d’« œuvrer à une autre structure bien plus difficile à mettre en place visant à réorganiser les capacités mondiales de régulation » [3].

Ce type de problématique s’adresse tout particulièrement aux historiens dans la mesure où la question des interrelations entre mondialisation et régionalisme européen ne trouve sa véritable dimension que dans un cadre chronologique élargi au XXe siècle. Les historiens de la mondialisation ont ouvert la voie à cet élargissement de perspective en proposant un cadre d’analyse articulé autour d’une première mondialisation (celle de la fin du XIXe siècle) puis d’une seconde (celle de la fin du XXe). De leur côté, les historiens de la construction européenne ont interprété cette dernière comme un processus toujours en cours, dont la phase institutionnelle au sens strict du terme a commencé dans les années 1950, mais dont une partie des bases s’installe dès la fin du XIXe siècle. Prendre en compte cette donnée conduit à interpréter le régionalisme européen comme un projet construit selon une logique cumulative et ne relevant ni d’une dimension linéaire ni seulement institutionnelle. Précisons enfin que régionalisme européen et mondialisation doivent être entendus comme des phénomènes globaux intégrant tous les compartiments de l’activité humaine, que l’on aborde les champs économique, social, culturel ou politique [4].

Comprendre le rôle que l’Europe joue et peut jouer dans le monde actuel implique par conséquent d’intégrer dans une même réflexion les deux grands processus du XXe siècle que sont la mise en œuvre du projet européen et la mondialisation. L’un et l’autre engagent dès la fin du XIXe siècle un dialogue toujours en cours dont l’analyse éclaire la nature du projet européen lui-même. L’un et l’autre portent une réflexion dont l’objet fondamental est celui de la gouvernance dans ses diverses échelles et composantes : le projet européen est dès l’origine un projet pour la gouvernance mondiale. Il interroge à la fois les modèles, leur recevabilité et leurs conditions de mise en œuvre.

Les travaux consacrés ces dernières années à une série de champs de l’activité internationale posent en effet les bases d’une réflexion historique articulant échelles et organisations de régulation. Deux moments s’en dégagent. Le premier est celui de l’émergence de la dimension régionale dans la gouvernance mondiale à un moment, la fin du XIXe siècle, où l’Europe se trouve confrontée à l’apparition de nouveaux concurrents/partenaires. De manière qui pourrait sembler paradoxale, la première mondialisation est contemporaine de l’émergence de nouveaux grands acteurs à l’échelle du monde. Le second pose la question de l’affirmation du rôle de l’Europe dans un monde confronté une nouvelle fois à ces mêmes tendances contradictoires : mondialisation accentuée et renouvelée des enjeux et émergence de nouveaux grands acteurs destinés à participer à la gouvernance mondiale depuis les années 1970-1980. À travers l’étude de cette articulation c’est moins la question de la mondialisation qui est posée que celle du projet européen qui se trouve soumis à une nouvelle analyse. En quoi est-il à la fois affirmation d’identité et projet de gouvernance mondiale à valeur universelle ?

Les contributions ici réunies relèvent de champs apparemment distincts tout en présentant aussi des caractéristiques et des évolutions similaires, même si c’est selon des chronologies décalées. L’ordre international des communications, à ce jour l’un des mieux étudiés, fournit un bon point de départ à nos analyses [5]. Quel qu’en soit la nature ou le support, le fonctionnement des communications en réseau implique la création d’instances de coopération entre opérateurs nationaux que traduit au cours de la seconde moitié du XIXe siècle l’apparition d’une série d’Unions. L’action de ces instances a eu pour objet de permettre le fonctionnement de réseaux internationaux complexes souvent articulés entre échelles nationale et internationale en fonction de paradigmes que l’on a pu qualifier de « technico-stratégiques » [6]. L’échelle européenne s’insère dans cette hiérarchie dans un contexte déterminé par ces mêmes logiques associées à la montée en puissance d’acteurs extra-européens, au premier rang desquels, à la fin du XIXe siècle, l’acteur américain. Les résultats des recherches portant sur des phénomènes dont les caractéristiques sont similaires à celles des communications internationales convergent avec ce dernier domaine, que l’on parle de santé publique ou de législation sociale. Ils recoupent les travaux relatifs aux domaines de la culture ou de la monnaie [7]. Ces champs ont en partage une gestion relevant souvent de l’expertise privée ou publique, une forte propension à l’organisation au plan international accompagnée d’une politisation des enjeux selon des modalités et des chronologies propres à chacun d’eux.

La « politisation » accompagne l’internationalisation dès lors que les États cherchent à s’imposer comme des régulateurs : qu’il s’agisse de communications, de normes, de santé publique, de droit social, de circulation des marchandises ou de l’argent, la mise en place de normes internationales devient enjeu du débat politique. Dès avant la première guerre existe ainsi au plan international une sorte de nébuleuse d’Unions que les États cherchèrent à organiser autour de la SDN après la Première Guerre mondiale, puis de manière plus complète encore, après la seconde guerre, autour de l’ONU [8].

L’irruption dans le débat de la question des échelles de gouvernance est donc contemporaine de la politisation des enjeux. C’est cette politisation qui fournit la chronologie du dialogue qu’entretiennent projet européen et mondialisation. Si longtemps l’Europe a conçu son rôle à l’échelle d’un monde auquel elle tendait à imposer de fait ses normes, elle tend à s’en distinguer à la fin du XIXe siècle lorsque d’autres proposent à leur tour les leurs dans des champs de plus en plus nombreux. On entre alors dans des logiques de concurrence entre foyers émetteurs de normes. Le projet européen naît ainsi à la fin du XIXe siècle d’un désir de préserver un modèle se voulant universel mais qui ne s’impose plus nécessairement. Les années 1920 représentent le premier moment de cristallisation du projet régionaliste européen. Les débats qui se développent autour du plan Briand en 1930 relèvent de la recherche de l’articulation pertinente, dans plusieurs secteurs, entre échelles de gouvernance régionale et mondiale [9].

La deuxième mondialisation, celle qui est engagée à partir des années 1970-1980, correspond à la fois à la remise en cause parfois durable du fonctionnement des institutions internationales nées des après-guerres, à l’image de la monnaie, du commerce international et à l’émergence de nouveaux secteurs comme l’environnement. Cette nouvelle phase de tension pose durablement la question de la réforme des institutions multilatérales, de l’expérimentation de nouvelles formes de gouvernance mondiale, dont le G5. Cette seconde mondialisation est également contemporaine d’une démarche de renforcement du cadre régionaliste européen particulièrement active dans les années 1980-1990. Comme à la fin du XIXe siècle, le régionalisme européen amplifie sa dynamique en des temps où la stabilité du système international s’affaiblit. Il peut ainsi se présenter comme l’une des composantes nécessaires à la stabilité et au bon fonctionnement d’un système de gouvernance mondiale, mais aussi comme un pôle de puissance souhaitant peser sur l’élaboration d’un ordre multilatéral en recomposition sur la base de normes renouvelées.

Les textes réunis dans ce volume s’offrent à une réflexion interprétative démultipliée du régionalisme européen contemporain qui en repositionne les bornes chronologiques et les ambitions. Ils permettent de poser les bases de la logique fonctionnelle très en amont de 1950, montrant que le projet Monnet-Schumann est autant un aboutissement, celui de l’expérience de la première moitié du siècle, qu’un point de départ. Elle permet aussi de renouveler la discussion sur l’européanisation en la reliant à celle, plus globale, de la politisation des rapports internationaux et en ne limitant pas son objet aux relations internes à l’espace européen. Dans cette perspective, l’européanisation est tout autant le produit d’un processus interne préalable à l’émergence d’un espace public et d’un projet politique, qu’un processus impulsé de l’extérieur à travers la confrontation des modèles. Le projet européen peut dès lors être présenté comme une sorte de cristallisation au point de convergence des deux phénomènes. Ce constat doit nous conduire à nous interroger sur la place du régionalisme européen au sein de la dynamique du système international. À l’image de ce dernier, il se trouve à l’intersection entre « consensus démocratique et légitimité systémique » [10] la seconde pouvant apparaître comme la condition d’efficacité du premier comme le suggère Habermas lui-même. Mais de ce fait il introduit une dimension nouvelle au triptyque « dynamique nationale, internationale et transnationale » [11]. Le régionalisme européen ne peut être considéré comme un simple échelon subsidiaire entre échelon national et international mais il comporte une dynamique propre articulée sur les trois autres. C’est à poser les premiers jalons de l’analyse de ces dynamiques que contribue l’ouvrage que l’on tient en mains.

[1] « Notre Europe », groupe de réflexion (Romano Prodi, Guy Verhofstadt, Jerzy Buzek, Étienne Davignon, Jacques Delors, Joschka Fischer, Paavo Lipponen, Tommaso Padoa-Schioppa), Partenariat euro-américain. Une nouvelle approche, Paris, 2010 [en ligne : http://www.notre-europe.eu/fr/axes/...].

[2] Jurgen Habermas, La Constitution de l’Europe, Paris, Gallimard, 2012, p. 11-12.

[3] Jurgen habermas, La Constitution de l’Europe…, op. cit., p. 91.

[4] René Girault (dir.), Identité et conscience européenne au xxe siècle, Paris, Hachette, 1997 ; Robert Frank (dir.), Les identités européennes au xxe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2004.

[5] Léonard Laborie, La France, l’Europe et l’ordre international des communications (1865-1959), Bruxelles, PIE-Peter Lang, 2010. Également, Erik vander Vleuten, Arne Kaijser, Networking Europe, Transnational Infrastructures and the Shaping of Europe, Sagamore Beach, Science History Publications/USA, 2006.

[6] Pascal Griset, cité par L. Laborie, La France, l’Europe et l’ordre international…, op. cit., p. 398.

[7] Outre les contributions ici présentées on lira : Céline Paillette, « De l’Organisation d’hygiène de la SDN à l’OMS. Mondialisation et régionalisme européen dans le domaine de la santé, 1919-1954 », Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, n° 32, 2010, p. 193-198 ; Nadjib Souamaa, « La loi des huit heures, un projet d’Europe sociale ? (1918-1932) », Travail et emploi, n° 110, avril-juin 2007 ; Chloé Maurel, Histoire de l’UNESCO, Les trente premières années 1945-1974, Paris, L’Harmattan 2010 ; Emmanuel Mourlon-Druol, A Europe Made of Money : the Emergence of the European Monetary System, Ithaca, Cornell University Press, 2012 ; Laurent Warlouzet, Le choix de la CEE par la France, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France/IGPDE, 2012.

[8] Pour une mise en perspective globale de la mondialisation dans ses dimensions historiques et institutionnelles voir l’Introduction de Georges-Henri Soutou, dossier « Les mondialisations 1 », Relations internationales, n° 123, automne 2005 ; Maurice Vaïsse, « Une invention du xixe siècle », dans Bertrand Badie, Guillaume Devin (dir.) Le multilatéralisme, Paris, La Découverte, 2007 ; Robert Frank, « Les systèmes internationaux », dans R. Frank (dir.), Pour l’histoire des relations internationales, Paris, PUF, 2012.

[9] Bruno Arcidiacono, « Les projets de réorganisation du système international au xixe siècle (1871-1914) », dossier « Les mondialisations 1 », Relations internationales, n° 123, automne 2005, p. 11-24 ; Éric Bussière, « Premiers schémas européens et économie internationale durant l’entre-deux-guerres », ibid., p. 51-68.

[10] Robert Frank, « Conclusion », dans R. Frank (dir.), Pour l’histoire des relations internationales, p. 692.

[11] Robert Frank, « Conclusion »…, op. cit., p. 693.


Liste de diffusion

À noter

Assemblée générale UMR SIRICE 2017

AG UMR SIRICE s’est tenue le Jeudi 19 Janvier 2017 de 10h à 12h30 Maison de la (...)

Séminaire SIRICE 2016-2017

Depuis le 15 septembre 2015, le nom de l’UMR Irice évolue en UMR SIRICE (Sorbonne-IRICE) (...)