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Réponses de la Compagnie française des pétroles à la montée des risques politiques dans le monde pendant les Trente Glorieuses. Avancées et limites

Hervé L’HUILLIER

S’il y a un secteur de l’économie pour lequel la prise en compte du risque politique est nécessaire, c’est bien le secteur pétrolier. Qu’il s’agisse de la géographie des ressources, de la nature des pouvoirs politiques qui prévalent dans les zones qui en sont pourvues, des marchés de consommation et des itinéraires d’acheminement, l’impact de tensions politiques peut, à tout moment, perturber le jeu pétrolier et, inversement, les enjeux pétroliers entraîner des crispations politiques. Dans ces conditions, les acteurs économiques sont tenus de considérer ces risques dans leurs investissements et leurs objectifs. Aujourd’hui, cela nous semble naturel. Mais comment la perception de ces risques s’est-elle imposée et quelles décisions en ont découlé ? quels événements ont favorisé cette prise de conscience ? Un bref aperçu de l’histoire de la Compagnie française des pétroles pendant la période des Trente Glorieuses, celle-là même qui devait se terminer par une crise pétrolière de grande ampleur, peut en montrer les avancées et les limites.

La mondialisation de l’économie pétrolière et la montée des risques associés

La période des Trente Glorieuses s’est traduite par une mondialisation rapide de l’économie pétrolière. En 1946, la production mondiale de pétrole était de 373 Mt (millions de tonnes) ; sur ce total, les États-Unis comptaient pour 234 Mt (62,7%), le Venezuela 55 (14,8%) ; l’URSS 23 (6,2%) ; l’Iran 19 (5,%) ; l’Arabie 8 et l’Irak 4,5. Ainsi six pays concentraient plus de 90% de la production mondiale [1]. De plus, en raison de la croissance rapide de la demande américaine, une proportion très majoritaire de cette production ne venait pas sur le commerce mondial. En 1971, à la veille du choc pétrolier, la production mondiale est de 2 464 Mt. Les États-Unis n’en représentent plus que 21,6%. Onze pays produisent chacun plus de 3% de la production mondiale, dont la Libye, le Nigeria, le Koweït, le Canada ou encore le Mexique. À un niveau inférieur, l’Algérie et l’Indonésie deviennent des producteurs très significatifs. L’Europe pèse presque autant que les États-Unis dans la consommation (respectivement 27% et 30% de la consommation mondiale) ; le Japon apparaît comme un consommateur important (9% de la consommation mondiale) [2]. Bref l’usage du pétrole s’est développé : on en produit et on en consomme de plus en plus dans de nombreux pays de la planète. Cette évolution rend le pétrole quasiment incontournable dans l’économie et renforce progressivement son caractère stratégique. Nombreux sont les acteurs (États, compagnies, mouvances) qui souhaitent avoir une main sur ce levier devenu essentiel du développement économique. En conséquence nombreux sont également les risques qui se font jour et que l’on peut regrouper autour de quelques thèmes.

Le pétrole comme domaine de souveraineté

Le premier risque qui est apparu et s’est confirmé tout au long de la période résulte de la volonté de nombreux pays de remettre la main sur leurs ressources pétrolières. Cette tendance n’était pas tout à fait nouvelle, puisqu’on en avait eu les premiers effets entre les deux guerres mondiales, la Compagnie française des pétroles (CFP) elle-même ayant dû accepter l’arrivée de l’État dans son capital et ses organes de direction. Mais c’est surtout le Mexique (1937) puis le Venezuela (1943) qui avaient pris des mesures de nationalisation totale ou partielle. Après 1945, dans un premier temps, la Roumanie a nationalisé ses ressources pétrolières, ce qui a touché indirectement le groupe CFP, très proche de la Steaua romana (1945-1947). Puis, progressivement, l’Arabie saoudite a repris 50% des revenus de l’Aramco, l’Iran de Mossadegh a nationalisé le pétrole (1951), l’Irak a menacé plusieurs fois de nationaliser des parts de l’Iraq Petroleum Company avant de reprendre 99% des territoires concédés (Loi 80 du 11 décembre 1961) ; ensuite l’Algérie entrait dès 1962 dans un processus progressif de nationalisation ; la Libye également à partir de 1969. Ces mesures de reprise en main pouvaient se traduire par la reprise unilatérale des concessions, la nationalisation des actifs, la création de compagnies nationales et la fixation plus ou moins négociée d’objectifs de production.

La modification des règles du jeu

Cette reconquête de leur pétrole par les pays producteurs s’est également traduite par une incessante modification des règles du jeu. En définitive, un des volets de l’histoire des compagnies pétrolières occidentales pendant cette période a été l’adaptation permanente à des régimes évolutifs. Emmanuel Catta en a montré des exemples dans son livre sur la CFP sous la présidence de Victor de Metz [3]. Le lecteur peut se reporter aux cas de l’Iran d’après Mossadegh, de l’Irak, de l’Algérie après les accords d’Évian et l’accord pétrolier franco-algérien de 1965. Cette évolution a touché plusieurs aspects essentiels du pilotage des grandes compagnies. Ils sont rappelés ici sans qu’on entre dans le détail – l’objet de cet article est de mettre le doigt sur les risques géopolitiques, mais il faut garder en tête que chaque point évoqué ouvre sur des questions techniques compliquées : les relations avec la compagnie nationale, la nationalité des sociétés opératrices, la part de la production disponible pour la compagnie actionnaire, le prix d’enlèvement, la fiscalité, les obligations de travaux, la durée des concessions, le droit de remonter les bénéfices à la compagnie mère… Cela ressemblait un peu à une guerre de harcèlement dans laquelle les protagonistes se déplaçaient sur des terrains différents, passant du juridique au fiscal, au commercial, au technique, créant des bras de fer dans les négociations, cédant pour créer de nouveaux contentieux, bloquant des pourparlers, lançant des contrôles…

Cette question se doublait d’une actualité contraignante : les avancées obtenues par un gouvernement au détriment des compagnies internationales étaient très vite revendiquées par les gouvernements voisins. Déjà après Mossadegh, dans ses négociations avec l’Anglo-Iranian et les autres futurs acteurs du Consortium iranien, la National Iranian Oil Company (NIOC) demandait « l’insertion dans l’accord d’une clause la faisant bénéficier de toutes les améliorations qui interviendraient dans les conventions pétrolières de la région » [4]. Cette demande, qui exprimait un état d’esprit latent, ne pouvait se traduire que par un durcissement de la position des compagnies dans leur négociation avec les pays producteurs [5]. On peut y voir une des racines de la création de l’OPEP plus tard. On peut aussi y voir une des causes des tensions sur l’approvisionnement qui se sont manifestées sporadiquement tout au long de la période.

Des revendications de cette nature n’affectaient pas seulement les États producteurs : en 1952, la Syrie insistait pour obtenir une révision des droits de transit payés pour le transport du pétrole à travers son territoire, allant jusqu’à envisager une redevance « 50-50 » assise sur l’augmentation de valeur du produit acquise pendant la traversée du pays [6].

La fragilisation des chaînes logistiques

C’est ainsi que la période des Trente Glorieuses a vu se multiplier les incidents sur les chaînes d’approvisionnement résultant de diverses formes de conflits, qu’il s’agisse de tensions entre groupes sociaux, de soulèvements nationalistes, d’affrontements entre pays. L’immédiate après-guerre en jetait les bases : la tension politique en Palestine se traduisait par des sabotages sur la branche sud du pipeline Kirkouk – Méditerranée en 1947, puis la fermeture de la raffinerie de Haiffa durant le mois de janvier 1948 [7], et à nouveau en juin 1948. La guerre qui s’en est suivie a d’ailleurs entraîné l’interruption de la pose du pipe de 16 pouces dans cette zone [8]. Les productions irakiennes ont dû être adaptées aux capacités de traitement de la raffinerie de Tripoli.

En 1956, le gouvernement libanais ayant demandé une révision du tarif de transit de l’huile en direction de Tripoli, des grèves de personnels syriens opérant sur les stations de pompage et le terminal de Banias perturbaient le fonctionnement de la logistique. Victor de Metz devait déclarer : « il est indispensable de mettre l’écoulement du pétrole à l’abri du mauvais vouloir des pays transitaires ».

En 1956 toujours, il y eut des sabotages de stations de pompage qui interrompirent le transit sur la ligne nord ; il y eut des saisies de stocks, des interdictions de chargement… Ceci se doublait de l’interruption brutale de la circulation sur le canal de Suez dans lequel l’Égypte avait coulé des bâtiments pour bloquer tout trafic. La conséquence de ces agressions contre le droit de commercer entraîna des contraintes nouvelles, dont l’allongement des routes pétrolières maritimes ou le choix de nouvelles routes terrestres, contraintes qui augmentaient aussi les risques opérationnels.

Les risques opérationnels sur le terrain

Dès 1946 l’évacuation de l’Irak par les troupes anglaises se marquait par des troubles en mars, puis en juillet, puis en août, pour des raisons diverses. Les installations de l’Irak Petroleum Company (IPC) durent être placées sous la protection de l’armée irakienne et de la police de Bagdad. Pendant la guerre de Palestine, les travaux de construction de la ligne de 16 pouces ainsi que les travaux de prospection ont été interrompus (1948-1950).

De même, après la révolution engagée par le général Kassem, le 14 juillet 1958, il y eut des semaines de tensions et de violences ; leur impact sur les équipes de production fut limité, mais le nouveau pouvoir avait pris des mesures pour protéger les étrangers sur place. Néanmoins, ces violences perdurèrent dans la région de Mossoul et se traduisirent par des actions menées au sein des unités pétrolières où les salariés irakiens étaient invités à des meetings pendant le temps de travail, ce qui créait un climat tendu et entravait la production. Peu après, un Britannique, directeur du développement d’un champ de pétrole, fut enlevé.

Une situation également tendue s’instaura en Algérie. D’abord pendant la guerre d’indépendance. Ensuite après les accords d’Alger. Des procédures spécifiques étaient observées pour la sécurité, avec une attention spéciale pour les chantiers de construction des pipelines. En 1962, la CFP fut contrainte de rapatrier en France des expatriés et leurs familles. Des salariés furent tués, d’autres furent enlevés et détenus momentanément. À Alger, un état-major restreint pilotait les opérations.

Le poids des « amis »

Il ne faudrait pas déduire de ce qui a été écrit ci-dessus que le risque tirait uniquement son origine des évolutions en cours dans les pays producteurs et exportateurs. Malheureusement, les exigences ou les perceptions des « amis » alimentaient aussi la machine à risques, et il était compliqué pour la CFP d’aller exactement dans le sens de sa propre vision, même si elle estimait à bon droit que celle-ci était de nature à diminuer ces risques.

Ce fut d’abord le cas des consortiums dans lesquels la CFP s’inscrivait, et notamment des partenaires de l’Iraq Petroleum Company. Deux facteurs entrent en considération. Premièrement, la CFP se trouvait « minoritaire » au sein d’une association dont les participants étaient plus puissants qu’elle et partageaient une vision commune de l’ordre pétrolier mondial parce qu’ils avaient dans le passé signé le pacte d’Achnacarry [9]. Cette vision était par nature porteuse de conflits avec les États producteurs et les compagnies pétrolières émergentes. On le vit notamment lorsque les Groupes occidentaux à plusieurs reprises refusèrent de répondre aux appels des pays (Irak et Iran notamment) à augmenter la production, une attitude qui préparait dès la fin des années soixante une insuffisance de l’offre mondiale et en définitive le premier choc pétrolier. D’autre part, les partenaires de la CFP étaient associés dans la perception des pays producteurs aux pays dont ils étaient originaires, en clair les États-Unis et la Grande-Bretagne. Ainsi, tout naturellement, les tensions politiques que ces deux derniers pays pouvaient susciter (par exemple la question palestinienne en 1948) fabriquaient du risque dans le domaine pétrolier. Le vote de la loi 80 en Irak (décembre 1961), qui privait l’IPC de la très grande majorité des surfaces concédées, intervint à un moment où les tensions entre l’Irak et les États-Unis étaient vives, qui devaient aboutir à la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays. De la même manière, l’intervention accentuée des pouvoirs publics français dans le secteur pétrolier fit du pétrole algérien un des enjeux majeurs de la guerre d’indépendance, et tout le bras de fer qu’il y eut dans ce secteur jusqu’à la nationalisation de 1971 fut aussi un bras de fer politique.

L’adaptation de la Compagnie française des pétroles aux risques politiques

Après la Seconde Guerre mondiale, surtout s’agissant du cas français, et a fortiori de la CFP, dont l’État est l’actionnaire principal, la maîtrise du risque politique relève prioritairement de la responsabilité étatique. Cela n’a pas empêché la CFP de prendre conscience rapidement de la nécessité dans laquelle elle était de travailler à la protection de ses investissements dans les territoires tendus, de diversifier ses implantations et ses partenariats et de s’adapter progressivement à l’évolution des fondamentaux d’un secteur jusqu’ici dominé par les visions des majors.

La contribution à la protection des investissements

La décolonisation, le caractère belliqueux de l’accès à l’indépendance de plusieurs pays pourvus en réserves pétrolières et gazières, la percée des mouvements nationalistes dans les pays producteurs ont entraîné la montée progressive d’un risque nouveau, celui de la garantie des investissements, souvent très consistants dans le métier pétrolier, dans les pays étrangers. Exposée à ce risque dans de nombreux pays, la Compagnie française des pétroles a joué un rôle central dans l’organisation de la communauté internationale pour y faire face en participant activement à la création de l’Association internationale pour la promotion et la protection des investissements privés à l’étranger (APPI) [10]. L’initiative est venue d’une résolution votée le 2 mai 1958 par le congrès de l’Association de droit minier et pétrolier, demandant la création d’une commission internationale de protection des investissements privés [11]. Rappelons-nous qu’après la nationalisation des actifs de l’Anglo-Iranian (ancien nom de BP) par Mossadegh, la compagnie britannique, bien que soutenue par son gouvernement, s’était heurtée à une déclaration d’incompétence de la cour d’arbitrage internationale de La Haye. Le 8 décembre 1958, à Genève, fut donc constituée l’Association internationale d’étude pour la promotion et la protection des investissements privés à l’étranger, association de droit suisse, dont l’objet était le suivant : « l’étude des conditions de tout genre, nationales et internationales, qui sont de nature à promouvoir ou à entraver le libre courant des investissements privés, de même que l’étude de toutes recommandations ou obligations de nature à encourager de tels investissements en en assurant la sécurité ».

Parmi les membres fondateurs, se trouvaient notamment René Massigli, que Victor de Metz, président de la CFP avait spécialement chargé de faire avancer ce dossier [12] ; en tant qu’ambassadeur en Grande-Bretagne à la fin de la Seconde Guerre mondiale, René Massigli avait joué un rôle capital dans la levée du séquestre qui bloquait la participation de la CFP dans l’Iraq Petroleum Company [13]. Autre membre fondateur notable, Jean Reyre, directeur général de la Banque de Paris et des Pays-Bas, administrateur de la CFP. À leurs côtés s’engageaient activement de grandes compagnies européennes (Shell, ICI, Unilever, Deutsche Bank, Lloyds, etc.).

Très vite cette petite association a connu un réel succès, renforcé par les événements de Cuba et la dramatisation des risques en Afrique. En 1960, elle créait un pont avec un avocat américain de New York, G.W. Haight, membre de la Chambre de commerce internationale [14] pour attirer la collaboration des grandes firmes américaines, malgré la culture de l’État américain qui préfère recourir aux négociations bilatérales pour régler ces questions. Dès 1961, Gulf Oil, la Standard Oil of California [15], la Standard Oil of New Jersey [16], IBM, notamment, rejoignaient l’Association [17].

L’Association a réussi à attirer à elle des grandes firmes parce que, précisément, son approche n’était pas d’édicter un « code obligatoire » pour les pays en développement [18], ni d’imposer des négociations d’État à État, mais de viser à ce que toute entreprise qui se propose d’investir dans un pays « à risque » puisse dès le début bénéficier de la part de ce pays de « garanties » inscrites dans une convention adaptée à chaque cas [19]. Concrètement, l’Association a fait un lobbying actif auprès des grandes instances internationales pour que des résolutions en faveur des garanties soient votées, un fonds de garantie mis en place [20], une juridiction établie pour arbitrer les différends avec un État, auxquels une entreprise privée pourrait être confrontée notamment en matière d’indemnisation en cas de nationalisation de ses actifs. L’Association a joué un rôle de stimulation et de conseil auprès de la Banque mondiale pour l’établissement de la convention pour le règlement des litiges soulevés entre les États et les personnes privées ou morales ressortissant d’autres États. Sur ce point spécifique, et en particulier grâce aux travaux menés en commun sur la manière dont cette question devait être prise en compte dans le cadre des accords d’Évian [21], l’Association a contribué à faire évoluer la position française, qui était au départ assez réservée sur l’arbitrage. René Massigli était intervenu pour que, parmi les deux représentants français siégeant à la commission ad hoc de la Banque mondiale, figure Me Piffault, conseiller juridique de la CFP et membre de l’APPI.

Après 1962, la CFP a pris un peu de distance par rapport à cette association dont la cause avait été reprise par les grandes institutions internationales et les États, et qui vit encore à travers les nombreux accords bilatéraux et les conventions qui régissent le commerce mondial [22].

La diversification géographique

La nécessité de découvrir toujours plus de réserves pétrolières et d’augmenter la production s’exprime dès 1946 dans la presse américaine qui s’inquiète de l’amenuisement des réserves locales qu’on lui présente comme n’ayant pas été accrues depuis plusieurs années. Dès cette époque, le gouvernement américain pousse à la construction d’une réserve stratégique. En même temps les pays consommateurs et les compagnies occidentales s’engagent en faveur d’un effort d’exploration dans les pays du Moyen-Orient où De Golyer vient de mettre en lumière l’intérêt de réserves, selon lui, exceptionnelles [23]. De ce fait, les compagnies pétrolières ont été polarisées sur cette région qui, au départ, présentait le double avantage d’être proche des marchés européens en croissance et sous influence occidentale, et, plus durablement, devait se confirmer comme la région où les coûts d’extraction s’avéreront les plus bas.

La CFP y était née ; c’était le territoire naturel de son développement après la Seconde Guerre mondiale. Cela dit, dès le début de la période, elle chercha d’autres axes géographiques. Il faut garder en tête le temps qui peut s’écouler entre le lancement d’efforts d’exploration et la concrétisation de ces efforts par une production, après que des réserves ont été trouvées, qu’elles ont été confirmées rentables, développées et mises en production. Ainsi il peut s’écouler dix ans entre la décision d’entrer sur un nouveau territoire et de le développer comme une diversification et la matérialisation de cette décision, surtout quand il n’y a pas de législation pétrolière dans ce territoire [24]. Ne concluons donc pas trop vite que la CFP aurait pu mettre du temps à réagir à la concentration de ses ressources au Moyen-Orient. On pourra objecter qu’il y avait la possibilité de mettre la main sur des gisements déjà productifs : à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’offre dans ce domaine était réduite. Ceci posé, la nécessité de diversifier ses ressources a toujours été une préoccupation de la CFP, non seulement d’ailleurs en raison de la perception des risques politiques, mais aussi pour se rapprocher des marchés demandeurs et pour échapper à une trop grande dépendance des compagnies anglo-saxonnes.

C’est d’ailleurs sur la base de ces deux dernières motivations qu’ont été engagées les premières tentatives : Venezuela en 1948, Algérie en 1949, Canada en 1951. Au Venezuela, où l’affaire s’avéra vite décevante et qu’il lui fallut quitter, et au Canada, la CFP accédait à des gisements producteurs ou sur le point de le devenir rapidement [25]. En Algérie, elle lançait des programmes d’exploration qui aboutirent aux découvertes d’Hassi Messaoud et Hassi r’Mel en 1956. Parallèlement, compte tenu des difficultés qui se présentaient avec le gouvernement irakien, Victor de Metz voulut accélérer le développement d’autres zones au Moyen-Orient : Abou Dabi, Oman, Qatar, et l’entrée dans le consortium iranien (1954). Progressivement, la CFP entra en Libye (1954), dans plusieurs pays de l’empire colonial français, en mer du Nord (1963), en Indonésie (1968).

Cette progression, destinée à limiter l’exposition au risque dans les pays sensibles, obéissait à plusieurs orientations : servir des marchés eux-mêmes diversifiés, car elle était conduite parallèlement à l’expansion commerciale du groupe, comme le montre le tableau ci-dessous [26] ; fournir de grandes zones d’exploration - production où l’on espérait des coûts faibles (le Canada), ou bien où l’on ferait au moins jeu égal avec les concurrents anglo-saxons (Algérie) ; se rapprocher de marchés futurs avec de nouveaux alliés (Indonésie) ; se développer dans des pays où le risque politique était jugé faible ou improbable (mer du Nord, Canada) ; favoriser – au moins pendant un temps – l’émergence d’un pétrole « français » (Empire français, Algérie, Tunisie, Madagascar, AOF, …).



La diversification des partenaires

Cette diversification géographique devait favoriser la diversification des partenariats. Les partenariats – ou associations, le terme est sans doute meilleur – étaient en soi une première réponse à la combinaison des risques potentiels ; c’est une constante de l’industrie pétrolière que de partager le risque quand il est potentiellement important (risque géologique, industriel, financier, politique, logistique …).

Tout au long de la période qui nous intéresse, la CFP a cherché à diversifier ses partenaires, voire à aller seule sur des territoires nouveaux. Alors que les associés de l’Iraq Petroleum Company constituaient ses seuls partenaires sur la presque totalité de sa production en 1946, dans les années soixante, elle travaillait en association avec les compagnies qui constitueront par la suite le groupe Elf-Aquitaine en Algérie et en mer du Nord, avec Japex, compagnie japonaise en Indonésie, avec la Santos pendant quelques années en Australie, etc.

La diversification géographique et une plus grande indépendance dans le choix des partenaires nécessitaient une évolution des structures de la Compagnie, distinguant l’amont et l’aval, car les zones de production ne se superposent pas aux zones de consommation. A-t-on vraiment pris en compte le risque géopolitique à la faveur de ces réorganisations ?

Les évolutions de l’organisation

La Compagnie française des pétroles était une toute petite structure au sortir de la guerre. Elle le demeura encore longtemps. La première vague de réformes eut lieu au milieu des années cinquante. On constitua une direction pour l’amont et une direction pour l’aval. Il y eut également en 1955 la création d’une direction économique, mais surtout, et de manière significative, l’organisation d’une direction chargée du Moyen-Orient dont la mise en place fut demandée en 1956 à René Granier de Lilliac, qui devait par la suite devenir président du Groupe. Cette direction était dotée d’un service juridique spécifique, mais devait travailler en liaison avec un département juridique d’Orient, rattaché à la direction financière, et dont la mission stipulait qu’il était chargé des « problèmes soulevés par l’interprétation et la modification des accords passés avec les autorités concédantes du Moyen-Orient, en tant que ces problèmes ont une incidence financière et fiscale » [27].

À la fin des années cinquante, la CFP se dota d’une direction des relations extérieures, dont le titulaire fut un ministre plénipotentiaire sur toute la durée de la période. Une direction « légale » vit également le jour à cette époque. Mais la prise en compte du risque politique et des conséquences qu’il entraînait fut insuffisante. À son arrivée à la présidence du Groupe, René Granier de Lilliac fut contraint de lancer une vaste réflexion sur l’organisation des structures. Une direction chargée de la stratégie apparaîtra en 1972 et une direction de l’appréciation des risques et des assurances du Groupe seulement en 1974.

Il est intéressant de noter que la CFP avait aussi créé, dès le début des années cinquante, une structure originale et dont on comprend mieux l’intérêt aujourd’hui : le Centre de documentation et de synthèse, filiale logée dans des locaux parisiens autres que les bureaux du Siège, qui fut chargé tout au long de la période d’aider la direction générale à mieux comprendre l’environnement politique et économique du groupe. Faisant appel à de jeunes chercheurs, il délivrait des notes sur l’organisation politique et les orientations pétrolières des pays clefs. Il pouvait organiser des débats, préparait des publications, servait également de discret lieu de rencontre entre responsables politiques et dirigeants du groupe. Bref, il était chargé d’une mission d’intelligence économique avant la lettre.

La Compagnie française des pétroles s’est « mondialisée » à un moment particulier de l’histoire, où la montée des risques dans l’industrie pétrolière s’est confirmée année après année. Elle a très vite perçu les contraintes qui en ont résulté. Elle y a répondu sur deux terrains : d’une part en protégeant les investissements à l’étranger, faute de quoi l’idée même d’expansion est aventureuse ; d’autre part en diversifiant la géographie de ses activités. On voit bien que ces deux propositions sont solidaires. Pourtant, elle subit de plein fouet les chocs pétroliers des années soixante-dix. Au fond, elle n’avait apporté que des commencements de réponse à la perception du risque géopolitique dont elle avait eu conscience très tôt. Une des raisons tient à l’économie : le Moyen-Orient était la zone où les coûts de production étaient les plus bas ; la mise en production pouvait être rapide ; elle est proche des marchés européens alors en forte croissance ; enfin, il n’y avait pas tellement d’alternatives au moins en début de période. Une autre tient à l’industrie elle-même : la production peut intervenir longtemps après les premiers efforts d’exploration. Par la suite, la perception du risque s’est affinée ; le risque géopolitique est un élément d’une combinaison de risques (géologique, industriel, logistique, financier, de partenaires, d’image etc.) ; ces risques s’interpénètrent : parce qu’il est nécessaire de prendre des risques et non moins nécessaire de les maîtriser, les pétroliers ont généralement construit un savoir-faire pour limiter leur exposition.

[1] Archives Total, Document sur l’exercice 1946, p. 1-2.

[2] Ibid., Document sur l’exercice 1971, p. 8-9.

[3] Emmanuel Catta, Victor de Metz, de la CFP au groupe Total, Paris, Total éd. presse, 1990.

[4] Ibid., p. 139.

[5] Voir la position de Victor de Metz sur ce point dans les dernières phases de négociation entre le Consortium iranien et l’État, Emmanuel Catta, Victor de Metz…, op. cit., p. 140-141 : il avait donné au négociateur de la CFP des instructions dans le sens de la fermeté, voulant éviter « tout précédent qui pourrait être invoqué par les pays voisins ».

[6] Ibid., Document sur l’exercice 1952, p. 37.

[7] Ibid., Document sur l’exercice 1947.

[8] Rapport annuel, rapport du conseil d’administration à l’assemblée générale ordinaire du 27 juin 1949.

[9] L’accord Achnacarry est un accord signé le 17 septembre 1928 entre la Standard Oil of New Jersey (futur-Esso, États-Unis), la Standard Oil of New York (futur-Mobil, États-Unis), Royal Dutch Shell (Pays-Bas et Royaume-Uni) et l’Anglo-Persian Oil Company (Royaume-Uni), au château écossais éponyme d’Achnacarry.

[10] Le document sur l’exercice 1958 (Archives Total) indique qu’en mai de cette année un colloque a été organisé par cette association à Aix-en-Provence, permettant de confronter les points de vue de juristes européens et américains sur ces questions. Il met bien en évidence l’objectif de cette démarche : « favoriser grâce à une sécurité accrue l’investissement de capitaux étrangers dans les pays sous-développés ».

[11] Archives Total, 92.39/15.

[12] Après la nationalisation des actifs de BP par Mossadegh, Victor de Metz, bien que la CFP ne fût pas directement concernée par cette question, avait déclaré à l’Assemblée générale du 26 juin 1951 : « Je crois qu’il est utile de rappeler que le respect des contrats est la base des relations privées internationales et qu’en cas de différends, ceux-ci doivent être réglés par des tribunaux d’arbitrage ou autres ». L’APPI devait fonder son action de réflexion et d’influence sur ce principe juridique ici rappelé : pacta sunt servanda.

[13] Agé de soixante-dix ans, René Massigli était l’ancien secrétaire général du Quai d’Orsay. Voir Raphaële Ulrich-Pier, René Massigli (1888-1988). Une vie de diplomate, Bruxelles, PIE Lang, 2006.

[14] G.W. Haight a laissé un corpus d’articles sur les questions de commerce international : cf. International Lawyer, publications des Nations unies, etc.

[15] Actuellement Chevron.

[16] Actuellement ExxonMobil.

[17] Archives Total, 92.39/2.

[18] Cette perspective a été examinée et poussée de manière approfondie par l’Association, sous la forme du projet « Abs-Shawcross », du nom de deux des membres du comité de l’Association.

[19] Cf. note du 8 avril 1959 (92.39/2).

[20] Voir sur ce point particulier le dossier 92.39/22 des archives Total, qui montre l’évolution de cette question de 1959 à 1962, ainsi que l’ensemble des démarches menées par l’APPI auprès de plusieurs gouvernements (britannique, français, allemand …)

[21] Cf. Note faisant suite à une rencontre entre l’APPI et la direction des carburants, le 8 mai 1962.

[22] Les archives de la CFP sont disponibles pour aller plus avant dans cette histoire finalement peu connue.

[23] Archives Total, Document sur l’exercice 1946, p. 1-2.

[24] Ce fut le cas de l’Algérie et de la Libye notamment.

[25] Dès 1954, la CFP pouvait bénéficier d’une petite production. Les modalités d’entrée au Canada sont intéressantes : « le 5 novembre 1953, CFP exposait dans une lettre à la direction des finances extérieures [de l’État] que l’achèvement des conduites de grande capacité au Moyen-Orient lui permettait de recevoir une production en accroissement annuel de 7% sans appels substantiels de capitaux. Une autre tâche s’ouvrait devant elle : celle de trouver à moyen terme des sources nouvelles de production situées en-dehors de sa zone traditionnelle d’opérations. Trois régions ont retenu son attention, l’Union française (Sahara)…, le Venezuela où la connaissance déjà assez complète des localisations de pétrole permet de réduire à cinq ans la période de recherches, et le Canada où la création de recherches prouvées peut être réalisée au moyen d’opérations de petite ou moyenne envergure, avec une limitation des risques courus… » (Document sur l’exercice 1953, p. 133).

[26] Source : Documents sur l’exercice des années citées. Sont intégrés dans les totaux, mais pas dans les autres colonnes, les données très minoritaires et les échanges avec les confrères.

[27] Document sur l’exercice 1957.


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