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Entre idéal et réalité. L’histoire comparée face aux sources

Bettina SEVERIN-BARBOUTIE

Depuis des années, malgré la prédominance indéniable des recherches monographiques en histoire, la comparaison dans sa forme explicite est une pratique fréquente pour analyser les traces du passé. Les ouvrages historiques ayant une approche comparative en témoignent autant que les manuels scientifiques – anciens ou nouveaux – mis à la disposition des étudiants en histoire pour leur faire connaître le métier de l’historien. La description de la comparaison comme méthode d’analyse n’y manque en général pas [1]. Toutefois, la démarche comparative ne suscite pas le même intérêt dans toutes les disciplines de l’histoire, ni dans tous les pays, d’ailleurs. En effet, elle sert avant tout de cadre d’analyse à tous ceux soucieux d’aller au-delà des frontières nationales. C’est donc dans l’histoire transnationale que la comparaison est le plus couramment pratiquée. Il suffit de regarder les projets d’histoire comparée en cours ou les collaborations scientifiques mises en place entre chercheurs d’horizons nationaux différents pour s’en apercevoir [2]. Bien qu’elle occupe une place certaine dans l’historiographie depuis quelque temps, l’histoire comparée n’a toutefois pas su s’imposer comme discipline de recherche ou d’enseignement à proprement parler [3], ni clore les débats sur la pertinence de ce qui est au cœur de sa démarche. Sans vouloir entrer dans le détail de ces discussions, lesquelles ont fait couler beaucoup d’encre dans la communauté scientifique au cours de ces dernières décennies tout en faisant incontestablement progresser la réflexion historique, la critique cible toujours le caractère constructiviste de la démarche comparative – d’une part le choix et la pertinence de ce que l’on veut comparer, à savoir les « sujets, unités et niveaux » [4], et d’autre part la grille préétablie du questionnement dirigeant, d’après ces critiques, le regard vers le passé par des idées préconçues [5]. Malgré leur importance à la fois pour la comparabilité de ce que l’on veut mettre en rapport et pour la problématique à partir de laquelle vont être mises en parallèle ces unités, la question des sources est rarement soulevée et encore moins analysée. Ainsi, Nancy Green par exemple, dans son ouvrage Repenser les migrations, constate à juste titre que la « comparabilité des sources […] est un véritable problème pour les recherches comparatives », sans pour autant apporter de réponses à ce problème [6]. Dans sa synthèse de la comparaison dans les sciences sociales, Cécile Vigour évoque quant à elle le dilemme de l’histoire comparée entre la nécessité de fonder les recherches sur des bases empiriques solides d’une part et l’hétérogénéité des sources d’autre part. En revanche, ses explications s’arrêtent au constat que « le travail sur les sources, dans le cas d’une recherche comparative, est rendu plus délicat » [7]. Heinz-Gerhard Haupt évoque lui aussi le caractère hétérogène et incomplet des documents, mais se limite à signaler que la défectuosité du matériel empirique obligerait l’historien à constamment ajuster le questionnement établi au préalable [8]. Comment expliquer cette quasi-absence de réflexion scientifique sur l’histoire comparée face aux sources et ce malgré l’apparente prise en compte des problèmes qui peuvent en résulter ? Est-elle la conséquence d’une histoire comparée qui négligerait, voire ignorerait, le matériel qui lui sert de champ d’exploitation à force de se focaliser sur la seule construction d’un cadre comparatif sans doute nécessaire ? Ou résulte-elle plutôt du fait que la comparabilité des sources soit considérée comme une chimère ? Quelle que soit la réponse apportée à ces questions, force est de constater que dans le débat méthodologique d’aujourd’hui, la réflexion sur les sources n’est placée qu’au deuxième rang. Ceci nous amène au cœur du présent article qui propose d’élargir la réflexion sur la comparaison en histoire par une perspective supplémentaire sur les sources avec une attention toute particulière à leur comparabilité. Ainsi, plutôt que d’approcher cette thématique de façon théorique nous partirons d’un exemple bien précis, à savoir l’utilité et la pertinence de certains fonds d’archives dans le cadre d’un projet de recherche franco-allemand qui compare les migrations contemporaines dans deux villes en France et outre-Rhin : à Stuttgart et à Lyon [9]. Les fonds, dont il est question ici, contiennent des sources d’un genre particulier : il s’agit des dossiers personnels d’étrangers y ayant travaillé ou résidé depuis les années 1950. Parmi eux se trouvent un fichier de demande de logement d’urgence conservé aux archives de la ville de Stuttgart, intitulé Notfallkartei, et la Liste des travailleurs musulmans ayant demandé un logement d’urgence depuis le 1er octobre 1960 à laquelle s’ajoutent des Dossiers de demande de carte de travail dans le département du Rhône, autant de documents conservés aux Archives départementales du Rhône à Lyon [10]. Étant donné leurs contenus, aucun de ces documents n’est encore communicable librement. Cependant, une dérogation permet de les consulter et de les analyser anonymement à des fins scientifiques. L’analyse des documents se fait en trois étapes. Nous commencerons par une mise en relation de la genèse, des fonctions ainsi que des contenus des documents personnels. La connaissance de ces trois aspects est, en effet, essentielle pour mesurer la pertinence de ces sources dans le cadre du projet de recherche explicité ci-dessus. Suivra l’analyse des enjeux proposés par les documents ainsi que des limites qu’ils imposent à l’histoire comparée des migrations. À partir de ce tableau seront enfin développées quelques réflexions générales sur l’histoire comparée face aux sources [11].

Genèse, fonctions et contenus des documents personnels

Les trois fonds d’archives concernés sont tous issus de l’administration publique, mais ne proviennent ni de la même échelle ni du même service et ne possèdent pas non plus les mêmes temporalités. Le fichier de demande de logement d’urgence conservé aux archives de la ville de Stuttgart est un fichier issu de la municipalité de Stuttgart. Il a été créé par le service de logement responsable de l’attribution de l’habitat urbain aux demandeurs de logement et répertoriait de 1972 à 1978 tous ceux qui avaient besoin d’être relogés immédiatement. Bien que les documents ne permettent pas de connaître les circonstances exactes de la création de ce fichier, il est certain que celui-ci a été conçu dans un contexte difficile, voire critique en matière de logement. Il faut dire que les conditions d’habitation à Stuttgart étaient considérées comme insuffisantes et en quantité et en qualité depuis un certain temps déjà. Par ailleurs, le fichier de demande de logement d’urgence n’était pas destiné aux étrangers seuls, mais à tous les résidents de la ville dont la précarité du logement impliquait, selon les fonctionnaires en poste, l’attribution d’un nouvel appartement le plus rapidement possible. Il n’incluait donc pas seulement des dossiers de migrants étrangers, bien au contraire : entre 50% et 75% des demandes insérées concernaient des habitants de nationalité allemande. Le fichier étant renouvelé tous les ans, le nouveau classement des demandes variait d’une année sur l’autre, ainsi en 1972 y avait-il 46 demandes, contre 132 en 1976 [12]. Contrairement aux documents produits par la ville de Stuttgart, les deux fonds d’archives conservés à Lyon ont été créés par l’État français, plus précisément par ses institutions administratives en province. La Liste des travailleurs musulmans ayant demandé un logement d’urgence fut dressée par le Service des Affaires musulmanes à Lyon, une des quatre institutions de ce genre en France. Ce service était, de par ses responsabilités vis-à-vis des travailleurs nord-africains, le seul exclusivement chargé des affaires d’immigration parmi les trois institutions dont il est question ici [13]. Cependant, comme le fichier de Stuttgart, la Liste des travailleurs musulmans ayant demandé un logement d’urgence était le fruit d’un contexte local bien précis : il y avait une grave crise de logement à Lyon et en même temps des projets de réhabilitation du centre ville. En revanche, le tableau ne couvre pas un long laps de temps, mais seulement un instant particulier du début des années 1960, lequel se limite en outre à un groupe spécifique de migrants, ceux d’Afrique du Nord, compte tenu de la responsabilité du Service des Affaires musulmanes. Les dossiers des travailleurs étrangers quant à eux étaient établis dans le Bureau de la Main-d’œuvre à Lyon, un sous-service de la Direction départementale du Travail et de la Main-d’œuvre dans le Rhône, elle-même dépendante du gouvernement à Paris [14]. Il s’agit de plusieurs centaines de dossiers établis et/ou prolongés entre la fin des années 1950 et le début des années 1970 et classés d’après l’origine européenne ou nord-africaine des migrants, reproduisant donc eux aussi des catégorisations évoquées ci-devant. L’origine différente des fonds conservés dans les deux villes s’explique en partie par des configurations étatiques divergentes, mais aussi par des héritages différents en Allemagne et en France. Nous pourrions évoquer notamment les traces du passé colonial de cette dernière. En effet, depuis les années 1930, Lyon hébergeait un Service des Affaires indigènes nord-africaines (SAINA) qui s’occupait exclusivement des mouvements de populations entre les colonies en Afrique du Nord et la Métropole. Malgré de nombreux changements tant dans ses responsabilités que dans son appellation, ce service continuait à exercer ses fonctions après 1945 et même au-delà de l’indépendance des colonies nord-africaines [15]. En ce qui concerne la ville de Stuttgart, elle ne disposait pas d’un service chargé de l’immigration à proprement parler jusque dans les années 1970. Les questions et affaires soulevées par l’arrivée de plus en plus de migrants étrangers à partir des années 1950 étaient gérées de façon transversale par différents services déjà en place tels que celui du travail, du logement et de l’éducation. Ces différences liées à un passé différent en France et en Allemagne expliquent aussi que les archives soient plus transparentes, rendant les documents plus accessibles à Lyon qu’à Stuttgart, où l’absence d’un service des migrants sui generis a pour conséquence, à première vue, qu’il n’y pas de fonds spécifiques documentant les migrations contemporaines. Ce manque de visibilité est d’autant plus sensible que les sources présentant un intérêt à ce sujet n’ont pas encore été répertoriées. Bien qu’ils portent sur le même objet, c’est-à-dire le logement en urgence de certains migrants, le fichier de Stuttgart ainsi que la Liste des travailleurs musulmans ayant demandé un logement d’urgence n’avaient pas la même fonction. L’objectif principal de cette dernière liste était de répertorier tous les migrants nord-africains à qui fournir ultérieurement un logement, sans pour autant aller jusqu’à vraiment leur attribuer ces logements, ni apporter de remèdes immédiats à la situation. À Stuttgart, en revanche, l’établissement du fichier fut précédé d’un processus de sélection, le choix des demandes intégrées dans le fichier dépendant principalement des acteurs de la ville. De surcroît, les demandes de logement en urgence furent insérées dans le fichier afin de proposer le plus rapidement possible un relogement dans le parc d’habitat de la ville. Les dossiers ne furent donc établis que pour une durée limitée et jusqu’à ce qu’un logement ait été attribué. L’intervalle entre l’insertion dans le fichier et le délai d’attribution d’une habitation ne dépassant que rarement les douze mois, le fichier fut renouvelé tous les ans. En revanche, lorsqu’un travailleur étranger demandait sa carte de travail pour la première fois, que ce soit dans le Rhône ou ailleurs en France, son dossier de demande de carte de travail était potentiellement établi pour une durée indéterminée et pouvait être complété tant que l’étranger exerçait un travail en France et donc être maintenu pendant toute la durée de sa vie professionnelle. Ainsi, les documents suivaient les migrants étrangers lors d’un déménagement dans un autre département et même après des migrations circulaires entre la France et d’autres pays. Toutefois, ces dossiers n’étaient pas seulement destinés à attribuer des permis de travail, mais ils servaient également à contrôler et à surveiller les travailleurs étrangers pendant leur séjour en France [16]. Les donnés fournies par les trois fonds varient considérablement, même si tous les documents possèdent un caractère standardisé non négligeable. Les dossiers de demande de carte de travail sont indéniablement les plus exhaustives et par leur quantité et par leur qualité. Parmi les différentes pièces qu’elles contiennent, se trouvent différents formulaires administratifs destinés à demander une première carte de travail ou le renouvellement d’une carte de travail déjà attribuée, soit parce que celle-ci arrivait à expiration soit parce que son détenteur optait pour un changement professionnel. Dans ces formulaires, le travailleur étranger faisait ses déclarations seul ou avec l’aide d’une tierce personne. En revanche, tous les formulaires conservés dans les dossiers n’ont pas été remplis avec le même soin, d’où une certaine asymétrie dans les renseignements, à l’exception de cas, auxquels les administrateurs apportèrent les informations manquantes une fois le dossier établi. En effet, dans la plupart des demandes, les migrants ne donnaient que les explications essentielles, et seulement quelques-uns, rares, ajoutaient personnellement des remarques. C’est le cas de Robert F., le fils d’une famille italienne. « [...] il faut bien que je mange », justifie-t-il dans sa demande de changement d’emploi en 1962. « Il est bien plus aisé de trouver du travail convenable dans cette branche surtout lorsque l’on désire se marier », rajoute-t-il plus loin en laissant apparaître un projet de famille [17]. Les migrants étaient d’autant moins enclins à donner des renseignements plus nombreux ou fournis que ces documents étaient destinés à l’État. Une fois le dossier rendu, les informations des migrants étrangers furent vérifiées avec soin par les fonctionnaires de l’administration départementale comme en témoignent les notes écrites à la main dans la marge des dossiers. Cependant, ces vérifications individuelles ne sont pas la preuve d’un zèle particulier des fonctionnaires dans le département du Rhône. Elles étaient plutôt le résultat des obligations de service que le gouvernement français imposait à ses agents départementaux dans le cadre de sa politique d’immigration [18]. Par ailleurs, les migrants n’avaient aucun moyen de prendre connaissance des notes que l’administration rajoutait a posteriori dans leur dossier puisque ils n’avaient pas le droit de le consulter [19]. Outre les formulaires administratifs, les dossiers de demande de carte de travail comprennent des attestations de travail fournies par les employeurs respectifs. Celles-ci indiquent à la fois le salaire et la durée de l’emploi ainsi que des données personnelles de l’employé. Contrairement aux formulaires standardisés, ces documents furent établis par les entreprises elles-mêmes, de sorte qu’ils ne contiennent pas toujours des informations identiques. Des situations de communication et d’interaction avec un partenaire imaginaire, bien qu’invisible, comme elles se présentaient lors de l’établissement des dossiers de demande de carte de travail, n’existaient pas dans le cadre des deux autres fonds. Il faut savoir que ces papiers ne furent pas remplis par les demandeurs eux-mêmes mais par les agents des services respectifs. Les informations données en fonction de normes et perceptions concernant les conditions de logement et la nécessité de changer l’habitat n’étaient donc pas dégagées de regards extérieurs, de Fremdbeobachtungen, pour emprunter une expression à l’histoire culturelle.

Enjeux proposés par les documents

Les contextes et configurations différents dans lesquels étaient produits les documents personnels ainsi que leurs temporalités et leur densité variables n’empêchent pas de comparer les sources pour autant. Les provenances différentes des sources, étatiques d’une part et municipales de l’autre, n’empêchent pas de les croiser dans la mesure où elles évoquent toutes des migrations en milieu urbain. Les objectifs divergents sous-jacents ne s’opposent pas davantage à la comparaison des documents puisque tous les papiers font l’objet d’une demande exprimée par un migrant étranger : ainsi, des attentes, autrement dit des perspectives d’avenir, se retrouvent à tous les niveaux et leur confèrent sinon une unité générique, du moins des démarches et objectifs communs. Quant au fait que leur création ne soit pas absolument simultanée, ni leur entretien assuré au sein des mêmes services administratifs, l’historicité des données contenues dans les dossiers permet de le compenser. En effet, les données en question dépassent largement le temps que ces dossiers passèrent au sein des services respectifs et permettent ainsi des rapprochements intéressants. Alors que les différences relevées dans le matériel empirique n’interdisent pas, a priori, la mise en parallèle des sources, elles doivent toutefois être prises en compte lors de la collecte et de l’interprétation des données. La quantité et la densité variables des informations obligent ainsi à préétablir une grille de lecture harmonisée qui peut ignorer ou écarter des données impossibles à croiser faute de symétrie. Parallèlement, elles peuvent limiter ou même empêcher une généralisation ou une modélisation éventuelle des résultats. Les divergences dans la provenance des sources obligent quant à elles à tenir compte d’un nombre variable d’échelles et à analyser dans le détail l’articulation entre toutes celles-ci. En même temps, elles demandent une attention toute particulière aux modalités et concepts sous-jacents lors de la production des documents. Certes, ceci s’impose pour l’ensemble des traces écrites dès lors que la recherche historique s’en empare, quels que soient son questionnement, ses perspectives et son intention [20]. Cependant, en histoire comparée, les différentes origines et perspectives des documents possèdent une autre valeur heuristique parce qu’elles sont elles-mêmes sujettes à la comparaison. Avec ces impératifs analytiques en arrière-plan, les documents ouvrent deux pistes principales à l’histoire comparée. La première consiste à mettre doublement en parallèle l’espace urbain de Stuttgart et Lyon. Il s’agit d’une part de comparer l’espace économique des deux villes, d’autre part de localiser l’implantation initiale et les déplacements des migrants dans les deux espaces géographiques grâce aux données éclairant le marché du travail urbain et les lieux de résidence. La deuxième piste comparatiste, de loin la plus importante, procède du domaine de l’histoire sociale et concerne ceux dont la vie est au centre de ces dossiers administratifs, à savoir les migrants étrangers. Non seulement les documents informent-ils du moment, du lieu ainsi que des modalités de l’immigration de ces étrangers, mais ils nous éclairent également sur leur date d’arrivée, leur habitat ainsi que leur mobilité dans l’espace urbain. Ces informations essentielles permettent ainsi de connaître les roots and routes, c’est-à-dire l’origine et la trajectoire des migrants à partir de la frontière traversée. Sans compter que les documents contiennent des renseignements précieux sur l’âge et le lieu de naissance, les structures familiales et le comportement marital, l’éducation et l’activité professionnelle ainsi que les conditions de logement de ces migrants en ville. Pourtant, ce matériel présente deux failles importantes à l’égard de l’histoire sociale : il n’illustre qu’une ou plusieurs étapes dans la vie de ces migrants et, mis à part le lieu de naissance, il ne reflète le parcours de ces derniers qu’à partir du franchissement de la frontière. Car pour les administrations de la ville et de l’État le migrant étranger ne devenait visible, c’est-à-dire un objet d’intérêt uniquement à partir de ce moment-là. Ainsi, il n’est guère possible de reconstruire ce qui s’est passé avant, après et entre ces étapes biographiques qui jalonnent ponctuellement les archives et encore moins de donner des récits de vie linéaires ou complets. Sous cet angle, les documents personnels posent forcément plus de questions qu’ils ne donnent de réponses. Ils sont néanmoins d’une valeur incontestable pour l’histoire des migrations puisqu’ils éclairent les destinées de personnes inaccessibles autrement. Du reste, il faut souligner qu’il ne s’agit pas d’un problème spécifique à l’histoire comparée, mais d’un problème auquel est confrontée toute recherche historique lors du travail sur des sources. Il est plutôt rare en effet de disposer d’une documentation homogène et complète et ce même en histoire contemporaine parfois. À ces difficultés se rajoute un problème propre à la démarche comparative, à savoir l’asymétrie des données. Résultant de la quantité et de la qualité variables des données communiquées dans les sources personnelles, cette asymétrie pose un vrai souci analytique. Si les dossiers de demande de carte de travail, très riches, permettent d’arriver à des conclusions quantitatives, à l’élaboration de profils biographiques et à la construction de trajectoires migratoires, ils invitent de surcroît à revisiter certaines hypothèses de l’historiographie. En revanche, étant beaucoup plus limitées, les données des deux autres fonds, n’ouvrent pas, quant à eux, de pistes aussi larges. A priori, deux alternatives sont possibles pour faire face à cette asymétrie dans les bases de données : ou le matériel est complété – si possible – par d’autres sources, afin de ne pas perdre des informations précieuses, ou les données des dossiers du Bureau de la Main-d’œuvre ne sont pas exploitées dans leur intégralité faute de sources complémentaires. Là où surgissent les intérêts et stratégies des migrants – modalités de l’immigration, justification des changements d’emploi ou vœu relatif au nouvel habitat – les sources ouvrent des perspectives culturelles sur les migrants étrangers en tant qu’acteurs. Il est cependant difficile de connaître le quotidien, ou la Lebenswelt, de ces migrants et ce, même lorsque les conditions de logement sont évoquées. Le même « blanc du texte » est à déplorer dans la perception de l’autre. Pour avoir accès à ces questions, il faut nécessairement consulter d’autres sources. Plusieurs niveaux de comparaison sont alors envisageables : nous pourrions comparer les migrants dans les deux villes ou/et ceux d’une seule ville, ou bien confronter les individus ou groupes de migrants avec comme variable éventuelle la nationalité, ce qui permettrait une comparaison divergente des migrants italiens arrivés en grand nombre dans les deux villes jusque dans les années 1960 [21], ou bien encore comparer les migrants et les sociétés d’accueil. Cela permettrait également d’identifier et de prendre en compte les différents acteurs publics.

Réflexions générales sur l’histoire comparée face aux sources

Selon Gunilla Budde et Dagmar Freist, deux historiennes allemandes, il « faut que les conditions de recherche soient comparables » pour qu’une comparaison historique complète et absolue puisse avoir lieu, et les conditions de recherche ne seraient semblables que lorsqu’il existe, dans les pays comparés, des échantillons de sources similaires et accessibles. L’exemple mis en avant par G. Budde et D. Freist afin d’illustrer leur argumentation est celui de l’histoire comparée des partis socialistes. « Il serait précaire », jugent-elles, « de faire une étude comparée des partis socialistes, si dans un pays les archives du parti [...] était conservées presque dans leur intégralité, alors que dans l’autre pays les données étaient avant tout issues des dossiers de la police d’État » [22]. L’exigence de G. Budde et D. Freist au sujet des sources en histoire comparée n’est pourtant pas incontestable, aussi justifiée soit-elle apparemment. Il serait certes souhaitable que l’histoire comparée dispose toujours de sources similaires, comme le demandent les deux chercheuses, toutefois, la situation des archives oblige à emprunter un autre chemin. Il est vrai que le caractère souvent hétérogène et complexe des archives amène régulièrement l’histoire comparée à réconcilier objectifs et réalité sur le terrain afin de ne pas abandonner le projet initial. Alors que ce dilemme peut se poser dans n’importe quel cadre de comparaison, il apparaît de façon aiguë dans les projets transnationaux. Ainsi plutôt que d’imposer comme impératif de travail la comparabilité du matériel empirique, celle-ci devrait être considérée comme un idéal. D’autant plus que l’hétérogénéité des sources ne rend pas nécessairement impossible toute comparaison transnationale. En effet, l’analyse des échantillons ici mis à l’épreuve a montré qu’il est possible de croiser des documents malgré d’apparentes divergences. Il semble donc nécessaire d’abandonner l’idée d’un matériel empirique symétrique comme condition sine qua non de toute recherche comparée en histoire, et ceci d’autant plus que les vecteurs exacts de la symétrie exigée restent encore à déterminer. En attendant, le travail du comparatiste doit consister à palier les déficits rencontrés lors de l’exploitation des sources en les complétant avec d’autres matériels, s’il en dispose, ou en modifiant le questionnement initial, si le matériel le nécessite. C’est donc au cas par cas que l’histoire comparée doit faire ses choix face aux sources.

[1] Parmi d’autres : Gunilla Budde et al. (dir.), Geschichte. Studium – Wissenschaft – Beruf, Berlin, Akad.-Verl., 2008.

[2] Voir par exemple le projet Mosare La mobilisation des savoirs pour la réforme : circulation des savoirs de gouvernement et transformations de l’action administrative (xixe-xxe siècles), une coopération entre le Centre Marc Bloch à Berlin, le Laboratoire TRIANGLE (UMR 5206) et le Laboratoire de recherches historiques Rhône-Alpes (LARHRA) ; voir également le groupe de travail Vergleich und Transfer dans le cadre du pôle d’excellence Religion und Politik in den Kulturen der Vormoderne und Moderne à l’Université de Münster ainsi que les axes de recherche du Zentrum für Vergleichende Europäische Studien (ZEUS) à Cologne et du Center for Metropolitan Studies à la Technische Universität Berlin.

[3] Voir Heinz-Gerhard Haupt, « Historische Komparatistik in der internationalen Geschichtsschreibung », dans Gunilla Budde et al. (dir.), Transnationale Geschichte. Themen, Tendenzen und Theorien, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2006, p. 137-149.

[4] Nancy L. Green, Repenser les migrations, Paris, PUF, 2002, p. 16.

[5] Il s’agit d’un débat essentiellement mené dans l’historiographie allemande. Voir Hartmut Kaelble, Die Debatte über Vergleich und Transfer und was jetzt ?, dans http://hsozkult.geschichte.hu-berli... ; Hartmut Kaelble, Jürgen Schriewer (dir.), Vergleich und Transfer. Komparatistik in den Sozial-, Geschichts- und Kulturwissenschaften, Francfort, Campus, 2003 ; Michael Werner, Bénédicte Zimmermann, « Penser l’histoire croisée : entre empirie et réflexivité », Annales, Histoire, sciences sociales, 58/1, 2003, p. 7-39 ; Michael Werner, Bénédicte Zimmermann, « Vergleich, Transfer und Verflechtung. Der Ansatz der Histoire croisée und die Herausforderung des Transnationalen », Geschichte und Gesellschaft, 28, 2002, p. 607-636 ; Hartmut Kaelble, Der historische Vergleich. Eine Einführung zum 19. und 20. Jahrhundert, Francfort, Campus, 1999 ; Johannes Paulmann, « Internationaler Vergleich und interkultureller Transfer. Zwei Forschungsansätze zur europäischen Geschichte des 18. bis 20. Jahrhunderts », Historische Zeitschrift, n° 267, 1998, p. 649–685 ; Jürgen Kocka, Heinz-Gerhard Haupt, Geschichte und Vergleich. Ansätze und Ergebnisse international vergleichender Geschichtsschreibung, Francfort-New York, Campus, 1996 ; Jürgen Osterhammel, « Sozialgeschichte im Zivilisationsvergleich. Zu künftigen Möglichkeiten komparativer Geschichtswissenschaft », Geschichte und Gesellschaft, 22, 1996, p. 143-164 ; voir également Cécile Vigour, La comparaison dans les sciences sociales. Pratiques et méthodes, Paris, La Découverte, 2005, p. 52-62, p. 317-318.

[6] Nancy L. Green, Repenser…, op. cit., p. 9.

[7] Cécile Vigour, La comparaison…, op. cit., p. 59.

[8] Heinz-Gerhard Haupt, « Historische Komparatistik in der internationalen Geschichtsschreibung »…, op. cit., p. 141. Outre ces quelques exemples voir Gunilla Budde, Dagmar Freist, « Verfahren, Methoden, Praktiken », dans G. Budde et al. (dir.), Geschichte…, op. cit., p. 158-177, ici p. 174.

[9] Il s’agit d’un projet de thèse d’habilitation mené à l’Université de Gieβen en Allemage sous la direction du Professeur Friedrich Lenger. Une esquisse du projet est accessible sur internet : http://www.unigiessen.de/cms/fbz/fb....

[10] Stadtarchiv Stuttgart, Wohnungsamt 107, 8-14 : Notfallkartei ; Archives départementales du Rhône, 248 W 172 ; 3952 W 221, 222.

[11] Je tiens à remercier Stéphane Jach et Bruno Barboutie pour la relecture de cet article ainsi que pour leurs suggestions.

[12] Stadtarchiv Stuttgart, Wohnungsamt 107, 8-14 : Notfallkartei.

[13] Voir Céline Jordan-Meille, L’immigration nord-africaine dans le Rhône (1950–1970), Lyon, Archives départementales, 1997, p. 14-17.

[14] Archives départementales du Rhône, 3952 W 221, 222.

[15] Pour la mise en place et l’évolution de ce service voir l’aperçu de Céline Jordan-Meille, L’immigration…, op. cit., p. 9-20.

[16] Voir également l’inspection des dossiers de demande d’une carte de séjour faite par Alexis Spire, « In den Kellern der französischen Einwanderungspolitik (1945-1975) », Zeithistorische Forschungen/Studies in Contemporary History, Online-Ausgabe, n° 2, 2005, H. 3, p. 1-7, URL : http://www.zeithistorische-forschun...

[17] Renseignements à fournir à l’appui de toute demande de renouvellement de carte de travail, 3 décembre 1962, Archives départementales du Rhône, 3952W 222.

[18] Lors du contrôle des dossiers de la carte de séjour la vérification des données par les administrateurs fut encore plus sévère. Voir Alexis Spire, « In den Kellern der französischen Einwanderungspolitik (1945-1975) »…, op. cit., p. 3.

[19] Ibid., p. 1.

[20] Ibid., p. 5.

[21] Voir Nancy L. Green, Repenser…, op. cit., p. 31.

[22] « Aber auch die Forschungsbedingungen müssen vergleichbar sein », exigent les deux universitaires. « Gibt es in den Vergleichsländern ähnliche und damit vergleichbare Quellensamples ? Wie zugänglich sind sie ? [...] Prekär [...] wäre eine vergleichende Untersuchung von sozialistischen Parteien, wenn in dem einen Land Parteiarchive fast lückenlos erhalten sind, im anderen Land aber die Daten überwiegend aus staatlichen Polizeiakten stammen ». Voir G. Budde, D. Freist, « Verfahren, Methoden, Praktiken »…, op. cit., p. 174. Je remercie Jan-Philipp Altenburg, enseignant-chercheur à l’Université de Giessen en Allemagne, pour cette référence.


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