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Les mutations du comparatisme international

Hartmut KAELBLE

Quelles sont les mutations du comparatisme international pratiqué par les historiens pendant les trois dernières décennies, depuis l’âge d’or des années 1970 et 1980, quand ils se passionnaient pour le regard comparatif, par l’exception française, par la « voie spéciale » allemande, par le modèle scandinave, par les spécificités de l’Espagne, de l’Italie, des Pays-Bas, par l’American exceptionalism, par le miracle japonais ?

Trois interprétations

Les débats historiographiques sur le comparatisme s’articulent autour de trois interprétations des mutations récentes. Selon la première, le comparatisme serait en déclin chez les historiens, suite à une critique majeure : le comparatisme nous conduirait à une définition rigide des nations comparées, donc à une fermeture et non à une véritable ouverture des historiographies nationales. Par conséquent le comparatisme international est remplacé de plus en plus par l’étude des transferts internationaux des hommes, des marchandises, des capitaux, des idées et des valeurs, par « l’histoire connectée ». C’est précisément l’étude de ces transferts qui produirait un esprit d’ouverture internationale. Une telle critique du comparatisme international a été présentée en premier lieu en France dans les années 1990 par Michel Espagne [1]. Aujourd’hui cette tendance est probablement plus manifeste dans la recherche allemande.
Selon une deuxième interprétation le comparatisme international est en voie de normalisation, voire de banalisation. L’enthousiasme des pionniers des années 1970 et 1980 a disparu et le comparatisme serait devenu une méthode banale, souvent pratiquée par des chercheurs établis aussi bien que par les doctorants, dépourvue de l’attrait passé de la « nouvelle cuisine », de l’innovation, de l’aventure intellectuelle. Cette normalisation induirait également une modification du comparatisme, devenu plus raffiné car basé sur une plus grande expérience des historiens. Ce n’est plus le comparatisme pur des débuts, il est désormais combiné avec d’autres approches et est plus réfléchi dans le choix des sources, des méthodes, des emprunts aux autres disciplines. Enfin, selon une troisième interprétation, émergent de nouveaux défis qui pourraient aboutir à un retour éventuel du comparatisme. On peut en discerner trois. Le premier touche au débat sur la mondialisation. Celle-ci est souvent perçue en Europe comme une menace venue de l’extérieur, menace économique de perte d’emplois et de prédominance des investisseurs étrangers, menace de l’immigration ou menace culturelle. L’Europe, comparée aux autres régions du monde est, dans ce débat, considérée comme une victime. Le deuxième défi vient des organisations internationales comme l’Union européenne, l’OCDE ou la Banque mondiale. Le comparatisme européen ou mondial, le benchmarking, est devenu un instrument efficace pour susciter des débats sur des questions socio-économiques brûlantes et pour accroître la pression politique sur les gouvernements. La méthode ouverte de coordination de l’Union européenne ou la politique d’éducation de l’OCDE définie par le programme PISA sont les exemples récents les plus connus d’une politique centrée sur le comparatisme international. Enfin, comparer est devenu une manière quotidienne de penser, à l’image du mode de vie des Européens moyens, devenu plus international grâce à l’expérience de l’autre au travers des voyages, des médias, de la consommation et des mariages internationaux. Comparer ne serait donc plus seulement une activité savante. Quelle interprétation est la plus pertinente ? Le présent article évoquera d’abord le comparatisme classique, ses ambitions et ses espaces. Il traitera ensuite en détail des mutations qu’il a connues depuis les années 1980 avant, dans la conclusion, de faire un choix entre les trois interprétations proposées.

Le comparatisme classique

Le comparatisme international classique des années 1970 et 1980 était loin de former un ensemble homogène et une école unique n’est pas parvenue à s’imposer. Des divergences profondes existaient entre le comparatisme quantitatif des démographes et des historiens économiques comme Peter Laslett ou Angus Maddison, le comparatisme institutionnel des exceptions historiques nationales de Jürgen Kocka et de Bo Stråt ou le comparatisme global de Fernand Braudel. Mais en dépit d’une grande diversité des approches, plusieurs tendances communes peuvent êtres observées. Tout d’abord, le comparatisme était associé à un esprit déjà mentionné de pionnier, d’aventure scientifique, à l’enthousiasme de l’ouverture vers l’international et vers l’interdisciplinaire, ainsi qu’à une nouvelle forme de rencontres entre historiens dans des projets comparatifs communs. Ce nouveau comparatisme était animé par un état d’esprit propre à l’époque : la passion de l’avenir, la foi dans le progrès et l’avancée du mode de vie et du bonheur humain, la confiance dans la planification étatique dans les domaines de l’économie et du social. S’il est vrai que le comparatisme n’était pas prédominant dans l’historiographie, les projets comparatifs n´étaient pas marginaux. Le Cambridge group en démographie, le Bielefeld projet sur l’histoire de la bourgeoisie, le SCASS à Uppsala et les programmes binationaux de rencontres entre historiens ont retenu l’attention. Cet enthousiasme pour le comparatisme a été soutenu par les nouvelles possibilités offertes par une meilleure communication avec l’étranger. Une nouvelle génération de chercheurs a profité de bourses plus nombreuses pour des séjours scientifiques à l’étranger, d’invitations croissantes de professeurs étrangers, de congrès et ateliers internationaux en forte augmentation, de budgets plus larges alloués aux bibliothèques pour l’achat de livres et de journaux étrangers. On a créé des institutions pour développer les échanges internationaux comme les foreign campus des universités américaines, la Mission historique française en Allemagne, l’École française d’histoire et d’archéologie de Rome et plus tard le Centre Marc Bloch à Berlin, ou comme les instituts historiques allemands à Paris, à Rome, à Londres et à Washington. Les programmes d’études régionales qui se sont développés à l’EHESS à Paris, à la School of Oriental and African Studies à Londres, à la Amsterdam School of Social Science Research, dans les départements de regional studies de nombre d’universités américaines ont aussi été un encouragement important au développement du comparatisme. Par ailleurs les historiens comparatistes s’inspiraient des sciences sociales, en particulier la sociologie et les sciences politiques, les deux disciplines les plus stimulantes de l’époque. Dans ce contexte les sciences sociales américaines ont joué un rôle particulier, notamment avec Reinhart Bendix, Charles Tilly, Barrington Moore, Carl J. Friedrich, Karl W. Deutsch, David Bell, C. Wright Mills, Seymour M. Lipset, souvent des exilés expulsés par le régime nazi. En même temps les sociologues et politistes européens comme Stein Rokkan, Pierre Bourdieu, Ralf Dahrendorf, Jürgen Habermas, Jean Fourastié, Wolfgang Zapf, John Goldthorpe, Raymond Aron, Peter Flora, Alain Touraine, Michel Crozier étaient beaucoup lus par les historiens comparatistes [2]. À côté des chercheurs vivants à l’époque, les pères fondateurs des sciences sociales comme Max Weber et Émile Durkheim ont également été des inspirations cruciales. Puisqu’il n’existait pas de tradition forte du comparatisme ou qu’elle avait été abandonnée par l’historiographie, les sociologues et politistes, qui présentaient des interprétations historiques fascinantes, servaient de points de repère. Par conséquent, le comparatisme classique, stimulé par cette liaison avec les sciences sociales, a été très marqué par les théories et concepts évolutionnistes du progrès, inspirés par les théories de la modernisation ou par le marxisme. Comparer voulait souvent dire penser selon les catégories de l’avancement et du retard, de la modernité et du traditionalisme. On comparait les sociétés modernes avec les sociétés pré-modernes, donc les industrialisations, les croissances urbaines et les alphabétisations, l’émergence des classes sociales et les mobilités sociales, les conflits sociaux organisés, les partis politiques et groupes intermédiaires de pression, les constitutions, les États providence, les valeurs de travail, d’intimité de la famille nucléaire, l’état de droit. On parlait des contradictions ou des distorsions dans le temps, du Unzeitgemäße, dans les cas où le moderne et le traditionnel coexistaient. La différence était l’objet principal des recherches comparatives historiques. Selon certains auteurs, la différence apparaissait même comme la particularité la plus importante de l’approche des historiens. Les facteurs propres à la Révolution française, les raisons spécifiques du déclin économique de la Grande-Bretagne, les causes particulières de la prise du pouvoir des nazis en Allemagne étaient des questions qui passionnaient les historiens. En théorie, le comparatisme incluait aussi les différences régionales et locales. Mais dans la pratique de la recherche, les différences nationales prédominaient. L’espace du comparatisme classique était généralement le monde atlantique. Le comparatisme traitait d’abord des divergences de développement dans cet espace, donc entre les États-Unis, mesure de la modernité, et les insuffisances de la modernité politique ou économique en Allemagne, en France, en Grande-Bretagne, avec l’inclusion plus superficielle des pays scandinaves, de la Suisse et, comme pays moins modernes, l’Italie, l’Europe centrale et la Russie ou l’URSS. Les régions non européennes, mais aussi les marges de l’Europe attiraient peu l’attention des comparatistes.

Les mutations depuis les années 1990

Depuis les années 1990, le comparatisme s’est transformé dans les discours sur les méthodes comme dans la pratique de la recherche [3]. Six mutations sont les plus manifestes. Tout d’abord un certain scepticisme envers le comparatisme a émergé dans les discours méthodologiques, scepticisme particulièrement vif en France et en Allemagne. Suivre de près ce débat n’entre pas dans les objectifs de cet article. Je dirai seulement qu’un des fils rouges de ce discours critique était la peur déjà mentionnée que les historiens, avec le fardeau historique d’un rapport très étroit de la discipline avec la nation, ne construisent trop rigidement des États nations fermés et oublient que les cultures et sociétés nationales dépendent discrètement ou ouvertement des transferts venus de l’extérieur, non seulement de l’Occident, mais aussi des régions non européennes et même des régions colonisées par les Européens. Dans cette perspective trois étapes structurent l’évolution des méthodes empruntées par les historiens comparatistes depuis les années 1980 : d’abord le comparatisme international, avec ses mérites, mais aussi ses lacunes et ses limites ; ensuite la recherche des transferts entre nations ou civilisations, avec les dangers qu’une telle approche comporte en termes de construction trop rigide des nations ou civilisations ; et, enfin, la recherche des rencontres et des échanges dans les zones géographiques de connectivités, dans les mouvements transnationaux, dans les organisations internationales [4]. Il est évident qu’un tel scepticisme était aussi nourri par la fin de l’optimisme des années 1960 et du début des années 1970, la fin de la passion politique pour la modernisation des économies et des sociétés par la planification, et aussi la fin d’un certain goût intellectuel pour la prévision de l’avenir et la futurologie. Deuxième mutation : la banalisation et la normalisation du comparatisme. Comparer est devenu une méthode tout à fait normale pour les historiens, pratiquée même au niveau des maîtrises. Comparer n’est plus une aventure ni une innovation. Surtout la comparaison à l’intérieur de l’Occident qui a perdu son caractère novateur. De plus, les différences occidentales, donc les divergences entre la France et l’Allemagne ou entre la Suède et la Grande-Bretagne sont considérées parfois comme moins passionnantes face à la convergence générale en Europe. En même temps, un autre aspect important de cette normalisation, c’est l’émergence d’un comparatisme plus raffiné. Le niveau de réflexivité s’est beaucoup amélioré et est très bien résumé par le concept d’« histoire croisée » proposé par Michael Werner et Bénédicte Zimmermann [5]. Le comparatisme est devenu plus complexe : le jeu d’échelles imbriquant les niveaux local et national dans la même étude est plus souvent pratiqué, les méthodes quantitatives et qualitatives sont souvent combinées. Rechercher les transferts à côté des divergences et des convergences est devenu normal. Tenir compte des historiographies divergentes des pays comparés et ne pas partir uniquement de l’historiographie d’un seul pays est bien accepté. L’espace du comparatisme n’est plus le même que dans les années 1970 et 1980. Il s’est beaucoup étendu. Sans doute l’Occident ou même l’Europe restent-ils le noyau de l’ambition de la recherche comparative européenne menée par les historiens. La grande majorité des recherches concerne deux ou trois pays européens, autour du triangle central formé par la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne. Ce type de comparaison peut aisément se faire grâce aux facilités de financement, à la maîtrise des langues et à la formation des chercheurs. Parallèlement, l’ambition novatrice est devenue l’ouverture de l’Occident et non plus l’ouverture de la nation. Écrire l’histoire européenne comme celle d’un continent fermé est maintenant critiqué comme on a critiqué autrefois l’histoire nationale close sur elle-même [6]. Trois nouvelles pistes s’ouvrent ainsi depuis les années 1990. Tout d’abord la comparaison entre l’Europe orientale et l’Europe occidentale, qui se développe après la chute du mur, notamment grâce au fait que les rapports scientifiques entre les chercheurs des deux parties de l’Europe sont désormais facilités. La recherche bénéficie aussi du soutien important des fondations comme la Maison des sciences de l’homme à Paris ou la Fondation Volkswagen. Notre centre à Berlin, le Berliner Kolleg für vergleichende Geschichte Europas, a financé bien des doctorants et organisé de nombreuses rencontres autour de cette perspective comparative. Une autre piste compare l’Europe au monde arabe, défi crucial pour ces deux mondes voisins et interconnectés, mais qui reste toujours assez rare, cependant qu’une dernière perspective développe la comparaison avec les nouvelles grandes régions dynamiques du monde, l’Asie du Sud et de l’Est ou l’Amérique latine. Cette ouverture confronte les chercheurs à de nouvelles difficultés : difficulté de la maîtrise de langues et d’écritures rares ; difficulté plus grande de l’accès aux archives ; difficultés aussi du travail de l’historien dans des contextes de dictatures qui ne respectent pas l’autonomie du chercheur. En dépit des parallélismes manifestes entre le comparatisme américain et le comparatisme européen dans cet espace de recherches, le rôle moteur du comparatisme américain où la recherche européenne puisait inspiration et encouragement, s’est affaibli depuis les années 1980 pour deux raisons. La génération déjà mentionnée des exilés, pont intellectuel atlantique primordial dans le comparatisme classique, est moins active depuis les années 1990, voire a disparu. En parallèle, l’intérêt des historiens américains pour l’Europe a décliné au profit de l’Asie. L’histoire Western Civilization dont le cœur était l’Europe, a été remplacée dans les universités américaines par l’histoire globale plus multipolaire. Il est aussi évident que les débats européens sur les méthodes du comparatisme, ainsi que tout un vocabulaire utilisé dans le langage scientifique en France et en Allemagne comme « transfert », « histoire croisée », « histoire connectée », « entangled history  » ou « shared history  », sont peu connus aux États-Unis. Ainsi pour des raisons européennes aussi bien qu’américaines l’influence du comparatisme d’outre-Atlantique est moins forte et s’est normalisée. Parallèlement, le rôle des sciences sociales est devenu moins stimulant pour les historiens comparatistes pour différentes raisons. Une grande partie des historiens s’est réorientée vers les sciences culturelles, l’ethnologie, l’histoire de l’art et de l’image, ainsi que vers la philosophie, la géographie et le droit. Les historiens s’inspirent donc moins des approches et des livres des sociologues et des politistes. De plus, les divergences entre l’histoire et les sciences sociales se sont accrues. La sociologie historique, pont traditionnel entre l’histoire et la sociologie, s’est affaiblie. Les méthodes sociologiques et politistes des sondages et de la quantification sont devenues de plus en plus complexes et difficilement utilisables dans la recherche historique. La recherche en sciences sociales s’est limitée à des thématiques très spécifiques et le regard plus général et historique a été souvent abandonné. Le clivage entre la passion des sociologues pour la typologie et la passion des historiens pour les tournants, les ruptures, la périodisation dans l’histoire est resté manifeste, voire, s’est renforcé. D’ailleurs, le débat qui s’est tenu parmi les historiens sur la construction de la nation dans une approche comparative n’a presque pas eu lieu dans les sciences sociales. Par conséquent, les écarts entre langages disciplinaires se sont accrus. De surcroît, les réponses aux nouveaux défis déjà évoqués du comparatisme ont été très différentes, en particulier quant au débat sur la mondialisation. Les réponses à la politique des organisations internationales, à la méthode ouverte de coordination de l’Union européenne et aux études de l’OCDE, ont été fortement présentes du côté des sciences sociales et marginales du côté des historiens. Le questionnement principal du comparatisme a également changé. L’interrogation sur la modernisation, sur les pays avancés ou rétrogrades, sans disparaître totalement, est devenue plus rare dans la recherche historique. Par conséquent, l’intérêt pour les théories de la modernisation et de l’évolution de l’histoire, qui constituait un lien crucial entre histoire et sciences sociales, est devenu moins fort parmi les historiens, même sous la forme de la modernisation réflexive proposée par quelques sociologues. Autre conséquence : la différence n’est plus au centre du comparatisme historique. Pour donner deux exemples : Christopher A. Bayly et Jürgen Osterhammel dans leurs livres sur l’histoire globale du XIXe siècle [7] n’ont pas recherché seulement les divergences, mais aussi les convergences globales. La recherche comparative entre la France et l’Allemagne est elle aussi beaucoup moins centrée sur la question des différences, et s’est ouverte aux parallélismes franco-allemands. La compréhension de l’autre et au-delà, la compréhension de soi-même, est devenue la nouvelle interrogation centrale. La comparaison des lieux de mémoire, des politiques coloniales et des décolonisations, de la violence et des guerres, des grands débats, du savoir et de ses transferts, des cultures des entreprises, de la façon d’écrire l’histoire globale, vise une meilleure compréhension de l’autre, de ses motivations et de son contexte et inclut souvent une meilleure appréciation de la recherche dans d’autres régions du monde. Il ne faut pas surestimer les mutations du comparatisme depuis les années 1970 et 1980. Les approches et les résultats du comparatisme classique n’ont pas été totalement abandonnés. Celui-ci s’est modifié, mais n’a pas fondamentalement changé en ce qui concerne des thématiques importantes comme la démographie, le développement économique, le mode de vie et la consommation, l’État providence, les constitutions et le droit, les partis politiques et les élections, les empires et les décolonisations. Mais le comparatisme d’aujourd’hui a également un autre visage. Il n’est plus fait dans un esprit pionnier, mais dans un esprit de normalisation. Il s’ouvre vers un espace plus grand que le seul Occident. Il est moins stimulé par le modèle des sciences sociales et par le comparatisme américain. Il se veut moins une variation des théories de la modernisation et se sert plus de la richesse des théories issues de disciplines variées. Le goût pour la différence ne prédomine plus tandis que s’est renforcé le goût pour les convergences. Enfin, le comparatisme se nourrit moins de la passion pour le progrès et se passionne plus pour la compréhension de l’autre, souvent non européen ou aux marges de l’Europe.

Quelle interprétation des mutations du comparatisme, évoquée au début, peut être considérée comme la plus pertinente ? Parler d’un déclin du comparatisme serait un jugement précipité. Il est vrai que l’esprit pionnier a disparu et que le comparatisme n’est plus une nouveauté passionnante. Le débat sur les méthodes du comparatisme est devenu moins vif. Les limites et les difficultés du comparatisme global sont plus apparentes et une certaine naïveté comparatiste des historiens est dépassée. Le comparatisme est une approche parmi d’autres dans l’histoire transnationale, il n’est plus la méthode la plus prestigieuse, le Königsweg. En revanche, dans la pratique de la recherche le comparatisme est bien établi, il est devenu une méthode bien plus banale qu’avant. Parler d’un retour du comparatisme parmi les historiens serait prématuré et peu réaliste. Les grands défis venus de l’extérieur, évoqués au début, ne trouvent pas toujours d’échos significatifs. Le défi du comparatisme politique posé par les organisations internationales, le benchmarking international, la production continue de statistiques et de cartes géographiques internationales pour toutes sortes de questions stimule surtout les recherches des sociologues, des politistes et des économistes, moins le travail des historiens. Le débat sur la globalisation a d’abord incité les historiens à réviser la périodisation trop simpliste de la globalisation et à discuter le rôle de l’Europe dans l’histoire des mondialisations, mais beaucoup moins à faire du comparatisme. Les comparaisons dans la vie quotidienne, cette activité de tous dans un monde internationalisé, ne se sont pas traduites directement dans le travail des historiens, même si le comparatisme scientifique pourrait amener à réviser bien des préjugés. Il reste la troisième option, la normalisation du comparatisme, une méthode acceptée et pratiquée. Voilà l’interprétation qui semble être la plus réaliste. Le comparatisme a des atouts – ses expériences, son raffinement et sa réflexivité déjà évoqués. En même temps, le terme normalisation ne signifie pas que les limites et les pistes nouvelles n’existent pas. Il me semble ainsi que les limites actuelles les plus apparentes sont au nombre de trois : l’absence d’un débat international sur le comparatisme en dehors de l’espace franco-allemand, surtout avec les non-Européens ; l’absence de bilans internationaux sur l’état de la recherche comparative ; la rareté de l’enseignement sur le comparatisme en dehors des écoles doctorales, l’absence de manuels et de cours universitaires de premier cycle.

[1] Michel Espagne, « Au-delà du comparatisme », dans Michel Espagne (dir.), Les transferts culturels franco-allemands, Paris, PUF, 1999, p. 35-49 ; « L’horizon anthropologique des transferts culturels », numéro spécial, Revue germanique internationale, n° 21, 2004 ; et « Les transferts culturels », H-Soz-u-Kult, geschichte.transnational, 2005, http://hsozkult.geschichte.hu-berlin.de.

[2] Voir les références de l’époque dans Hans-Ulrich Wehler, Modernisierungstheorie und Geschichte, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1975.

[3] Christoph Conrad, Sebastian Conrad, « Wie vergleicht man Historiographien ? » dans Christoph Conrad, Sebastian Conrad (dir.), Die Nation schreiben. Geschichtswissenschaft im internationalen Vergleich, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2002 ; Marcel Detienne, Comparer l’incomparable, Paris, Seuil, 2000 ; Heinz-Gerhard Haupt, Jürgen Kocka (dir.), Geschichte im Vergleich. Ansätze und Ergebnisse international vergleichender Geschichtsschreibung, Francfort, Campus Verlag, 1996 ; Heinz-Gerhard Haupt, « Comparative history », dans International encyclopedia of the social and behavioral Sciences, Amsterdam, Elsevier, 2001, vol. 4, p. 2397-2403 ; Heinz-Gerhard Haupt, Jürgen Kocka, « Comparative history. Method, aims, problems », dans Deborah Cohen, Maura O’Connor (dir.), Comparison and History, New York, Routledge, 2004, p. 23-39 ; Heinz-Gerhard Haupt, Jürgen Kocka (dir.), Beyond Comparison ? Debates on Comparative and Transnational History in Germany, à paraître ; Heinz-Gerhard Haupt, « European history as comparative history », Ab Imperio, n° 1, 2004, p. 111-119 ; Heinz-Gerhard Haupt, « Historische Komparatistik in der internationalen Geschichtsschreibung », dans Gunilla Budde et al. (dir.), Transnationale Geschichte. Themen, Tendenzen und Theorien, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2006, p. 137-149 ; Heinz-Gerhard Haupt, « Comparative history – a contested method », Historisk Tidskrift, n° 127, 2007, p. 697-716 ; Hartmut Kaelble, Der historische Vergleich. Eine Einführung zum 19. und 20. Jahrhundert, Francfort, Campus Verlag, 1999 (version chinoise 2009) ; Jürgen Kocka, « Comparison and beyond », History and Theory, n° 42, 2003, p. 39-44 ; Jürgen Kocka, « Asymetrical historical comparison : the case of the German “Sonderweg” », History and Theory, n° 38, 1999, p. 40-51 ; Chris Lorenz, « Comparative historiography : problems and perspectives », History and Theory, n° 38, 1999, p. 25-39 ; Hannes Siegrist, « Comparative history of cultures and societies. From cross-societal analysis to the study of intercultural interdependencies », Comparative education, n° 42, 2006, p. 377-404 ; Hannes Siegrist, « Perspektiven der vergleichenden Geschichtswissenschaft. Gesellschaft, Kultur, Raum », dans Hartmut Kaelble, Jürgen Schriewer (dir.), Vergleich und Transfer. Komparatistik in den Sozial-, Geschichts- und Kulturwissenschaften, Francfort, Campus Verlag, 2003, p. 305-330.

[4] Pour le débat sur les transferts, voir Ulrike Freitag, Achim von Oppen, « Translokalität als ein Zugang zur Geschichte globaler Verflechtungen », H-Soz-u-Kult, geschichte.transnational, 2005, http://hsozkult.geschichte.hu-berlin.de ; Hartmut Kaelble, « Die interdisziplinären Debatten über Vergleich und Transfer », dans Hartmut Kaelble, Jürgen Schriewer (dir.), Vergleich und Transfer, Komparatistik in den Sozial-, Geschichts- und Kulturwissenschaften, Francfort, Campus Verlag, 2003 ; Hartmut Kaelble, « Die Debatte über Vergleich und Transfer und was jetzt ? », Forum Transnational, Universität Leipzig, HsozKult, 2005, http://hsozkult.geschichte.hu-berlin.de ; Hartmut Kaelble, « Herausforderungen an die Transfergeschichte », dans Barbara Schulte (dir.), « Transfer lokalisiert : Konzepte, Akteure, Kontexte », Comparativ, n° 16, 2006, p. 7-12 ; Matthias Middell (dir.), Kulturtransfer und Vergleich, Leipzig, Leipziger Universitätsverlag, 2000 ; Matthias Middell, « Kulturtransfer und Historische Komparatistik - Thesen zu ihrem Verhältnis », Comparativ, n° 10, 2000, p. 7-41 ; Matthias Middell, « Histoire européenne et transfert culturel », Diogène, n° 48, 2000, p. 30-40 ; Matthias Middell, « Schwierigkeiten des Historiographievergleichs - Bemerkungen anhand der deutsch-deutschen Nachkriegskonstellation », dans Christoph Conrad, Sebastian Conrad (dir.), Die Nation schreiben. Geschichtswissenschaft im internationalen Vergleich, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2002, p. 360-395 ; Johannes Paulmann, « Internationaler Vergleich und interkultureller Transfer. Zwei Forschungsansätze zur europäischen Geschichte de 18.bis 20.Jahrhunderts », Historische Zeitschrift, n° 3, 1998, p. 649-685.

[5] Michael Werner, Bénédicte Zimmermann, « Penser l’histoire croisée. Entre empirie et réflexivité », Annales Histoire, sciences sociales, 58/1, 2003, p. 7-36.

[6] Cette tendance est très visible au niveau des manuels scolaires d’histoire de l’Europe. Le manuel de Frédéric Delouche et Jacques Aldebert, Histoire de l’Europe, Paris, Hachette, 1993, qui est un bon manuel publié en plusieurs langues, était aussi un exemple de l’histoire close de l´Europe. Le nouveau manuel franco-allemand, dont le deuxième volume vient de paraître, est ouvert sur les autres régions du monde (voir Peter Geiss, Daniel Henri, Guillaume Le Quintrec (dir.), Histoire/Geschichte : L’Europe et le monde depuis 1945 : manuel d’histoire franco-allemand, terminales L-ES-S, Paris-Stuttgart, Nathan-Klett, 2006, et Histoire/Geschichte : premières L-ES-S, L’Europe et le monde du congrès de Vienne à 1945, Manuel d’histoire franco-allemand, Nathan-Klett, 2008 ; version allemande : Guillaume Le Quintrec, Peter Geiss (dir.), Europa und die Welt seit 1945, Leipzig, 2006).

[7] Chistopher Alan Bayly, The birth of the modern world, 1780-1914, Oxford, Blackwell Publishing, 2004 ; Jürgen Osterhammel, Die Verwandlung der Welt. Eine Geschichte des 19. Jahrhunderts, Munich, C.H. Beck, 2009 et Geschichtswissenschaft jenseits des Nationalstaats. Studien zur Beziehungsgeschichte und Zivilisationsvergleich, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2001.


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