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Conclusion. Anti-européisme et résistances à l’Europe communautaire, de nouvelles perspectives pour l’histoire de la construction européenne



Jean-Michel GUIEU

L’approche historique de la construction européenne, basée sur des documents d’archives, est encore relativement récente puisqu’elle est née à la fin des années 1970 début des années 1980. Affranchie depuis longtemps d’un discours empreint d’idéalisme et de finalisme, cette discipline a connu, depuis une bonne décennie, un profond renouvellement qui lui a permis de dépasser l’opposition entre une perspective fédéraliste, qui s’intéressait surtout aux dynamiques communautaires et une perspective intergouvernementaliste, qui mettait principalement l’accent sur le rôle des États-membres. Une nouvelle approche s’est ainsi développée, s’intéressant également aux différents milieux non-étatiques porteurs d’unité européenne (milieux économiques, politiques, intellectuels, religieux, etc.) ou aux opinions publiques, voire à la question d’un espace public européen [1].

Après s’être longtemps focalisés sur la construction de l’Europe communautaire, les historiens cherchent aujourd’hui à envisager ce processus dans sa globalité, en tenant compte des résistances qu’il a fait naître, tout comme des projets concurrents qu’il a dû affronter ou qu’il a suscités. Il faut bien admettre également que les interrogations des historiens sont souvent fonction des questions du présent : de ce point de vue, la période difficile que traverse la construction européenne depuis les « non » français et néerlandais au projet de Traité constitutionnel (2005), puis le « non » plus récent des Irlandais au traité de Lisbonne (2008), ne pouvait qu’inciter les historiens à s’intéresser aux phénomènes de résistance à l’intégration européenne. Selon la formule de Benedetto Croce, « il n’y a d’histoire que contemporaine »…

L’étude de ces oppositions à l’unité européenne participe donc à ce renouvellement historiographique et la journée d’étude du 6 février 2009 – dont ces Cahiers sont le fidèle témoignage – a permis de faire dialoguer des jeunes chercheurs et des universitaires confirmés intéressés par cette thématique [2]. Pour autant, les historiens ne la découvrent pas complètement, ayant contribué depuis longtemps à mettre en valeur la nature complexe du processus européen, extrêmement dialectique et cyclique, qu’ils pensent davantage comme une histoire de succès et d’échecs, de crises et de relances, d’espoirs et de craintes, d’enthousiasmes et de résistances. Comme l’a écrit Robert Frank, « L’histoire de l’Europe n’est en aucune façon une histoire de certitudes ; elle est l’histoire de la question européenne, l’histoire d’un questionnement que l’historien doit constamment renouveler » [3]. Crises et résistances sont, en effet, consubstantielles à la construction européenne et cela n’avait pas échappé aux historiens.

Il est donc difficile de présenter à ce stade des conclusions abouties, mais on peut déjà apercevoir, à travers les contributions rassemblées ici, tout l’intérêt que peut présenter l’approche historique dans l’étude des phénomènes d’opposition à la construction européenne. D’abord parce qu’ils doivent nécessairement être appréhendés sur un temps relativement long, qui dépasse en tout cas le cadre des vingt dernières années marquées par le développement de l’« euroscepticisme ». Dès le départ, les projets d’unité européenne ont, en effet, suscité des réactions hostiles. Geneviève Duchenne montre que le plan Briand a suscité, en Belgique, de violentes critiques de la part de milieux très variés (communistes, catholiques, etc.). La nécessité d’institutions européennes est également contestée par certains esprits, tel Henri Lambert étudié par Jean-Louis van Belle, qui par convictions universalistes considèrent une fédération européenne comme « inutile », voire même « nuisible ». Dans le même ordre d’idées, on pourrait rappeler les formules de l’historien Henri Hauser qui estimait que les solidarités humaines ne coïncidaient guère avec la proximité géographique :

« Je vois plus de solidarité réelle et vivante entre Londres et New York, Londres et Toronto, Sydney ou Capetown qu’entre Londres et Sofia, même (je le regrette) entre Londres et Varsovie, sans parler de Moscou. […] L’heure est venue de réunir en une seule ligue, par-dessus les frontières arbitraires des continents, tous les hommes qui, en servant leurs patries, aspirent à devenir de bons citoyens de l’humanité » [4].

Dans les années 1950, au moment où s’ébauche la construction de l’Europe communautaire, les résistances sont également fortes, autour de la naissance de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (Geneviève Duchenne), ou du projet de Communauté européenne de défense (Gilles Morin) que ses détracteurs finiront par faire échouer. La longue durée permet également de mesurer la permanence de certains discours, celui des communistes notamment, dont Émilia Robin Hivert montre les continuités depuis Lénine jusqu’aux années 1970. Bernard Bruneteau, de son côté, souligne la permanence des arguments des anti-européistes, de la CECA au projet de Traité constitutionnel, et met en valeur l’existence d’un « clivage fondateur » né dans les années 1950, entretenu ensuite par des mémoires partisanes et périodiquement réactivé. Mais souligner les permanences ne doit pas nous faire négliger de saisir les différences ou les ruptures d’une période à l’autre. Il revient à l’historien de périodiser les âges de l’anti-européisme et si l’exercice est peut-être encore prématuré, Christophe Le Dréau propose néanmoins en introduction de distinguer « trois âges du militantisme eurosceptique » : l’âge des gouvernements (1929-1961), l’âge des associations (1961-1992), l’âge des partis (de 1992 à nos jours).

Ce Cahier montre également que bien des efforts restent encore à accomplir pour clarifier la terminologie nécessaire à désigner les attitudes d’opposition à la construction européenne. Un certain nombre de termes ont émergé au XXe siècle avec un succès plus ou moins certain, qu’ils aient été forgés par la presse (la notion d’« euroscepticism » lancée par le Times en 1985), par les intéressés eux-mêmes ou leurs détracteurs (les « antieuropéens » dénoncés par Coudenhove-Kalergi, l’« Antieuropa » revendiquée par les intellectuels fascistes, la notion de « souverainisme », utilisée par les associations dénonçant le traité d’Amsterdam ou l’euro et directement empruntée au vocabulaire politique québécois, ou encore la formule plus récente d’« Euro realism » développée par les conservateurs britanniques, etc.), voire par la science politique (« résistances à l’Europe » [5], « remises en cause de l’intégration européenne » [6], etc.).

Il est clair que le terme d’anti-européisme qui exprime l’hostilité la plus profonde au projet européen, ne peut s’appliquer qu’aux opposants les plus résolus, comme par exemple les communistes français qui développent dans les années 1940-1950 un argumentaire très cohérent contre la construction européenne (Émilia Robin Hivert). On doit également songer à la politique extérieure de la RDA qui, comme le montre Hélène Yèche, fait de l’anti-européisme l’un de ses axes forts, la construction européenne étant perçue comme la construction d’une Europe occidentale orchestrée par les États-Unis et comme le signe tangible du renouveau de l’impérialisme de la RFA.

Mais l’essentiel du sujet est représenté par les oppositions à la méthode communautaire et non à la nécessité même de construire l’Europe. Geneviève Duchenne montre que les oppositions au plan Schuman ne sont pas des oppositions à l’Europe, car « l’exemple communiste mis à part, les différentes factions idéologiques belges ne conçoivent, en effet, l’avenir du pays que dans un cadre européen ». De même, au moment de la querelle de la CED qui divise les socialistes français, Gilles Morin note qu’« exceptionnels sont les opposants affirmés au processus de construction européenne ». Il en va ainsi de l’un des principaux fédérateurs de l’opposition socialiste à la CED, Alain Savary, qui se fera quelques années plus tard le rapporteur des traités de Rome au moment de leur difficile ratification devant l’Assemblée nationale… Même les virulentes attaques que lance en 1978 Jacques Chirac contre la CEE et sa dérive supranationale, – qui contiennent certes une bonne dose de tactique politicienne – ne sont pas à proprement parler anti-européennes, mais anti-communautaires : « Favorables à l’organisation européenne, oui, nous le sommes pleinement. Nous voulons autant que d’autres que se fasse l’Europe ». Pourtant, comme le souligne Jérôme Pozzi, la campagne menée par les gaullistes de la liste Défense des intérêts de la France en Europe ne sera pas, dans ses aspects les plus excessifs, éloignée d’un certain anti-européisme.

On le voit, les opposants à la construction communautaire sont issus de courants de pensée extrêmement variés et souffrent de graves désaccords ou rivalités. Pour la période la plus contemporaine, les divisions internes mises en valeur par Christophe Le Dréau ou Emmanuelle Reungoat (cette dernière notant que le « milieu souverainiste demeure un milieu très concurrentiel ») sont évidemment fort préjudiciables à la capacité de ces opposants de peser dans le débat européen. Toutefois, si les études rassemblées dans ce Cahier font la part belle aux grandes familles politiques – dont aucune ne semble échapper aux divisions sur le projet européen – il faut prendre en compte tous les acteurs impliqués dans la résistance à l’Europe : milieux économiques et syndicaux, milieux intellectuels (économistes, juristes, etc.) ou opinions publiques qui paraissent entrer plus tardivement dans l’opposition aux communautés européennes. Mais là encore, que faut-il penser du « consensus permissif » qui est censé avoir longtemps caractérisé l’attitude des sociétés européennes à l’égard du projet européen ? Dans un article récent, Florence Delmotte fait l’hypothèse « qu’une part des citoyens européens “résistent ” à l’intégration européenne d’une tout autre manière que ne le font les sceptiques ou les opposants » [7], c’est-à-dire par une résistance passive, que l’on peut qualifier d’« euro-indifférence », tout à fait caractéristique d’un déficit d’identification au projet européen.

Les contributions ici rassemblées invitent finalement à réfléchir sur la multiplicité des raisons qui conduisent à s’opposer à l’Europe. Beaucoup de peurs plus ou moins fondées paraissent se conjuguer pour condamner le processus européen. En Belgique, d’un après-guerre à l’autre, les détracteurs des Plans Briand et Schuman se rejoignent pour dénoncer les manœuvres de leurs voisins allemand et français, « soupçonnés d’user de l’idée d’Europe unie pour tenter d’asseoir leur hégémonie politique et/ou économique sur le continent » (Geneviève Duchenne). Dans son étude sur le positionnement anti-européiste en France des années 1950 à nos jours, Bernard Bruneteau identifie, lui aussi, plusieurs constantes, telles que la peur de la concurrence étrangère, la crainte de la domination allemande ou encore les risques pesant sur l’indépendance nationale. Mais d’autres raisons sont à prendre en considération qui n’ont pas toujours à voir avec la construction européenne. Gilles Morin explique que dans le rejet de la CED par les socialistes « se mêlent des considérations personnelles, des souvenirs de la résistance et un anti-germanisme profond ». Les calculs plus politiciens ne sont pas non plus absents, ainsi que le montre le positionnement adopté par certains gaullistes lors des élections de 1979, au premier plan desquels Jacques Chirac (Jérôme Pozzi) qui songeait surtout à se servir de ces élections pour préparer les présidentielles de 1981…

On l’aura compris, ce chantier historiographique est particulièrement vaste et la diversité des acteurs et des motivations à prendre en considération sont loin de faciliter la tâche des historiens. Mais ceux-ci peuvent disposer d’archives abondantes, même pour les périodes les plus contemporaines, ainsi que le démontre par exemple la contribution de Christophe Le Dréau. Les organisateurs de cette journée d’étude espèrent donc que ces premières études de cas susciteront l’intérêt grandissant des chercheurs autour de ces questions.

[1] Pour une mise au point historiographique, voir notamment Jean-Michel Guieu, Christophe Le Dréau, Jenny Raflik, Laurent Warlouzet, Penser et construire l’Europe au xxe siècle, Paris, Belin, 2007, p. 10-27.

[2] Signalons l’organisation plus récente d’un séminaire qui s’est tenu le 13 mars 2009, à Strasbourg, dans le cadre d’un programme de recherche junior de la Maison interuniversitaire des sciences de l’homme-Alsace (MISHA) baptisé « Contre l’Europe, Antieuropéanisme, euroscepticisme et altereuropéanisme dans la construction européenne de 1945 à nos jours », dont les responsables sont Carine Germond et Martial Libera (EA 3994). L’enregistrement intégral de ce séminaire est disponible en ligne sur http://www.ena.lu.

[3] Robert Frank, « Une histoire problématique, une histoire du temps présent », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, juillet-septembre 2001, n° 71, p. 89.

[4] Henri Hauser, « Qu’est-ce que l’Europe », Le Monde Nouveau, 15 août/15 septembre 1926, cité par Bernard Bruneteau, Histoire de l’idée européenne au premier xxe siècle à travers les textes, Paris, Armand Colin, 2006, p. 70-71.

[5] Ramona Coman, Justine Lacroix (dir.), Les résistances à l’Europe : cultures nationales, idéologies et stratégies d’acteurs, Bruxelles, Institut d’études européennes, 2007, 290 p.

[6] Cf. Revue Internationale de politique comparée, vol. 15, n° 4, 2008.

[7] Florence Delmotte, « La légitimité de l’Union européenne, une affaire de bons sentiments ? Réflexions sur l’appartenance à la communauté politique », Revue internationale de politique comparée, vol. 15, n° 4, 2008, p. 545.


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