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Les difficultés d’implantation d’un parti souverainiste en France (1992-2009)

Emmanuelle REUNGOAT

Après la mobilisation suscitée par le traité de Maastricht en 1992, le courant souverainiste semble se structurer et s’imposer au milieu de la décennie 1990 dans le paysage politique et partisan français : lors de l’élection européenne de 1994 la formation de Philippe de Villiers obtient plus de 12 % des voix et 13 sièges au Parlement européen. Lors de celles de 1999, le Rassemblement pour la France (RPF) rassemblant le mouvement de Charles Pasqua et le Mouvement pour la France (MPF) de P. de Villiers obtient plus de 13 %, devenant ainsi le plus grand groupe d’eurodéputés français de droite. Pourtant, leur alliance explose au bout de quelques mois. De même, le Pôle républicain, rassemblant en 2002 les « républicains des deux rives » autour de Jean-Pierre Chevènement sur des mots d’ordre de défense des valeurs républicaines et de la souveraineté nationale, fera long feu. Il se meurt déjà en 2003. Qu’il s’agisse de l’aventure pasquaïenne de la campagne anti-Maastricht à la création du RPF, de la tentative de rassemblement du Pôle républicain ou encore d’autres formations souverainistes plus méconnues, aucune tentative de regroupement politique de résistance à l’Union européenne n’a pu, à ce jour, s’imposer sur le long terme dans le système partisan français. L’élection présidentielle de 2002 est un échec total pour les souverainistes qui se sont révélés incapables de capitaliser leur bon score de 1994 et 1999 et de pérenniser un parti. Le RPF réintègre l’Union pour un mouvement populaire (UMP) en 2002 et J.-P. Chevènement retourne à une alliance plus traditionnelle avec le Parti socialiste. Aujourd’hui encore, le MPF est à la peine, ne se maintenant que sous la coupe du parti de la majorité, et Nicolas Dupont-Aignan éprouve des difficultés à imposer sa formation Debout la République, créée en 1999 et devenue en novembre 2008 un parti indépendant de l’UMP. Le mouvement souverainiste reste émietté et ses candidats obtiennent des scores minimes aux élections nationales lorsqu’ils parviennent à s’y présenter. Ce sont ces évènements que l’on s’attache à comprendre ici, par l’analyse des conditions contribuant à ce qu’aucun parti ralliant les souverainistes, malgré les multiples tentatives réalisées, n’ait réussit à s’imposer durablement et de manière indépendante dans l’espace partisan français. Autrement dit : pourquoi n’existe-t-il pas de grand parti souverainiste en France et pourquoi les diverses tentatives de structuration partisane du courant souverainiste ont échoué ou peinent à s’imposer ? En explorant l’histoire politique récente depuis le référendum de Maastricht qui ouvre une période de cristallisation des mobilisations souverainistes partisanes en France, on se propose de saisir, par-delà les disparités, les éléments communs qui peuvent expliquer ces tentatives et leur insuccès relatif. On se focalise donc sur les entreprises de création de formations souverainistes, entendues ici tout d’abord au sens de partis revendiquant une défense de la souveraineté nationale de la France et s’opposant donc à une intégration conséquente de celle-ci dans l’Union européenne [1]. On s’attache en outre aux partis qui, s’ils ne répondent pas nécessairement au qualificatif de mono-causal, font de la souveraineté nationale un des fondements principaux de leur doctrine (si ce n’est sa totalité) et qui se sont créés en opposition à l’intégration européenne [2]. Pour définir les entraves et les logiques qui semblent s’opposer à l’imposition durable d’une formation souverainiste en France, on a choisi de procéder en trois temps, en partant du rôle contraignant du système politique français. On abordera ensuite les structures particulières du cadre partisan souverainiste et les faiblesses qu’elles engendrent avant d’envisager le poids des caractéristiques du milieu souverainiste qui, lié à des configurations défavorables de l’espace politique, hypothèque la pérennité des formations.

La structure de l’espace politique français comme obstacle : Des rapports de force au désavantage des partis souverainistes

Ce sont en premier lieu les contraintes structurelles de l’espace politique et les rapports de force en son sein qui rendent difficile l’ancrage des nouveaux partis. La forte présidentialisation de la compétition partisane et la mainmise des partis de gouvernement [3] laissent peu de place à des formations souverainistes indépendantes.

Les effets de la présidentialisation du système partisan

Le système politique français est fortement dominé par les élections présidentielles. Florence Haegel souligne ainsi l’existence d’une « logique de présidentialisation des partis et des carrières politiques » [4], autrement dit, l’importance pour les partis d’avoir un candidat à la présidentielle et pour les leaders, de pouvoir se présenter. C’est d’abord le moyen d’obtenir une audience politique et médiatique mais c’est là surtout une condition décisive d’affirmation dans l’espace politique français. L’acquisition d’une place manifeste dans le paysage partisan passe par la visibilité lors de l’élection présidentielle. Les leaders dominés que sont les leaders souverainistes n’échappent pas à la règle, bien au contraire. Pour imposer sa formation ainsi que son existence politique personnelle, chacun va chercher à pouvoir présenter sa candidature lors de cette échéance particulière qui devient un enjeu de légitimation et de reconnaissance. Or la mainmise des partis de gouvernement sur le système politique, en particulier du RPR puis de l’UMP à droite, joue un rôle décisif dans la difficulté pour les petites formations souverainistes à s’affirmer et ce notamment, par les stratégies d’étouffement mises en place lors des élections présidentielles. Ce pouvoir de nuisance des « grands » partis s’exerce en particulier à l’occasion de la récolte des 500 parrainages d’élus nécessaires à tout candidat pour pouvoir se présenter. Il semble vraisemblable, comme il est dit dans les milieux souverainistes [5], que l’UMP (comme feu le RPR) pratique une politique d’obstruction à l’obtention de ces signatures par les candidats souverainistes, dès lors que ceux-ci constituent des concurrents potentiels et des risques d’éparpillement des votes à droite. On peut donc faire l’hypothèse de consignes et de pratiques de dissuasion de la part de ces partis avec leurs propres élus pour empêcher les formations souverainistes d’obtenir le précieux sésame. Ainsi en 2002, C. Pasqua échoue à obtenir les 500 parrainages nécessaires à sa candidature, de même que P. de Villiers, par ailleurs financièrement affaibli, qui annoncera son renoncement en avril, officiellement pour ne pas « ajouter de la division à la division » [6]. La situation se répète dans le cas de N. Dupont-Aignan lors des élections présidentielles de 2007 [7]. En parant à la présentation des outsiders lors de ces élections décisives, cette stratégie permet aux partis de gouvernement d’étouffer les velléités d’imposition d’un nouveau parti dans le paysage politique. Cette logique présidentialiste tend également à renforcer la concurrence entre les différentes formations du milieu souverainiste et à faire exploser les alliances. Ainsi si les campagnes d’opposition peuvent rallier différents leaders – on a vu par exemple N. Dupont-Aignan apparaître aux côtés de P. de Villiers contre le Traité constitutionnel européen (TCE) en 2005 et faire meeting commun avec J.-P. Chevènement lors de la campagne exigeant un référendum pour la ratification du traité de Lisbonne en 2007-2008 – les échéances électorales et en particulier celle des présidentielles poussent à des logiques d’individuation des formations. Si d’autres éléments entrent en ligne de compte, l’implosion du RPF en 1999 peut également se lire en ce sens, C. Pasqua et P. de Villiers tenteront tous deux de se présenter à l’élection présidentielle de 2002, tout comme P. de Villiers et N. Dupont-Aignan en 2007 alors qu’ils sont les deux leaders souverainistes du moment. Cette mainmise des « grands » partis sur le système politique se traduit également dans un autre domaine, celui de la définition des lois électorales. Cette ressource constitue un nouveau moyen de limiter l’implantation des « petites » formations dans l’espace politique, c’est particulièrement le cas en ce qui concerne les échéances européennes. Ainsi la réforme dite Raffarin du mode de scrutin de ces élections votée en 2003, qui relève le seuil d’éligibilité par rapport au mode de scrutin proportionnel précédent en multipliant les circonscriptions (et donc également les campagnes et leur coût) a notamment pour fin de limiter la concurrence des partis plus petits et de renforcer la bipolarisation. Les élections européennes sont des élections de second ordre [8] pénalisant traditionnellement les partis de gouvernement. Elles constituaient effectivement, depuis plusieurs années, une opportunité importante d’obtenir des sièges, des postes et des ressources, notamment financières, pour les petites formations en général ainsi que pour les outsiders politiques que constituent les partis souverainistes en particulier. Le résultat de la réforme est probant en ce sens puisqu’en 2004 les effectifs d’élus européens des « petits » partis ont tous baissé quand ils n’ont pas simplement disparu. Alors que le RPF avait obtenu 13 élus en 1999, le MPF gagnera trois sièges au Parlement européen en 2004. Ce pouvoir des partis de gouvernement permet ici de freiner les velléités de sécession et l’implantation des formations souverainistes sur le long terme dans le paysage partisan.

Une dépendance menant à l’affaiblissement

La présidentialisation du système politique français se double d’une logique très forte de recherche des postes électifs dans les formations souverainistes. Cette logique va nécessiter, le plus souvent, la conclusion d’alliances plus ou moins affichées avec un parti de gouvernement et la mise à mal de l’indépendance des partis souverainistes. Les leaders et beaucoup de cadres de ces formations sont à la recherche d’un siège ou cherchent à le conserver. Or la domination des « grands » partis sur les postes électifs, en particulier au niveau local, rend nécessaire la négociation d’alliances pour accéder à ces postes, que celles-ci se réalisent sous la forme d’une investiture directe, d’un apparentement ou de la collaboration du parti « fort » par l’absence de concurrent face aux candidats souverainistes dans des circonscriptions données. C’est ce qui se passe pour de N. Dupont-Aignan aux législatives de 2007, on va le voir. C’est également le cas de C. Pasqua qui, s’il s’est fait élire dans son fief des Hauts-de-Seine, est aujourd’hui sénateur apparenté UMP. Ainsi, après l’implosion du RPF avec le départ de P. de Villiers en 1999, la plupart des cadres du parti optent pour un retour dans le giron de la droite traditionnelle via l’UMP nouvellement créée, confortant ainsi le déclin de la formation souverainiste [9]. Le bureau politique du RPF autorise en octobre 2002 la double appartenance RPF-UMP signant ainsi la fin de son autonomie. Cette situation crée un rapport de dépendance des partis souverainistes aux partis de gouvernement qui produit des effets au-delà des périodes électorales. C’est ainsi ce qui explique le mutisme relatif de P. de Villiers et des élus MPF lors de la ratification du traité de Lisbonne début 2008, exigeant une modification constitutionnelle par le Congrès. Le discours du MPF est en effet lié pendant plusieurs mois, et notamment pendant l’hiver 2007-2008, à la proximité du renouvellement, en mars 2008, du Conseil général de Vendée (présidé par P. de Villiers). Cette situation contraint le leader souverainiste à ne pas nuire à l’UMP, sous peine de mesure de rétorsion. B. Milliery, ex-cadre départemental du MPF, résume ainsi le message de l’UMP à P. de Villiers lors de la ratification du traité : « Tu bouges, t’es mort » [10]. Selon cet ex-responsable, le message de la majorité présidentielle est clair : « Quand y a du mandat derrière, y a de la réélection, y a de la vraie pression. Et l’UMP, notamment pour le traité de Lisbonne, les pressions qui ont été faites sur les parlementaires, c’est impressionnant, hein. » Si les parlementaires MPF ont voté contre la modification de la constitution, contrairement à J.-P. Chevènement et N. Dupont-Aignan, P. de Villiers n’a pas tenu de meeting pour réclamer un référendum ou s’opposer à un traité qui reprend pourtant assez largement le contenu du TCE que celui-ci avait fortement combattu deux ans auparavant. Le leader du MPF sera réélu président du Conseil général en mars [11]. Ainsi même quand cela concerne le cœur de leur doctrine anti-UE, les formations souverainistes doivent souvent faire le choix d’un « profil bas » pour cause de survie électorale. Cette dépendance relative des partis souverainistes liée à leur place dans le système partisan engendre donc des modulations du discours en fonction de la conjoncture politique. Ce qui contribue à constituer la posture européenne comme une opportunité politique aux enjeux au moins partiellement hétéronomes. Outre ces modulations de discours, la dépendance des formations souverainistes aux partis de gouvernement est un obstacle réel à leur pérennisation dans l’espace politique dans la mesure où elle empêche souvent la mise en place d’un rassemblement large et durable du mouvement souverainiste. Les partis souverainistes se construisent en général sur la base de réseaux préétablis qui rassemblent des groupes d’interconnaissance, diverses associations aux motifs idéologiques convergents (notamment des organisations gaullistes, républicaines ou encore des groupes de défense de la langue et de la culture française), voire des clubs ou courants de partis déjà structurés. Les entreprises partisanes [12] souverainistes sont toujours des tentatives de fédération de l’éparpillement et de la diversité du mouvement souverainiste. Or cette dépendance relative aux « grands » partis est une entrave au rassemblement des divers mouvements de la nébuleuse dans un parti fort. En témoigne le cas de Debout la République : en 2007, N. Dupont-Aignan brigue un nouveau mandat aux élections législatives. Après avoir annoncé en mars la création d’un nouveau parti indépendant souverainiste et gaulliste, il affirme lors du conseil national du parti en mai que DLR se situe dans le cadre de la majorité présidentielle, ce qui aura pour conséquence de provoquer le départ des organisations gaullistes alliées à DLR, rompant ainsi le « Pacte pour la France » constitué. N. Dupont-Aignan est élu dès le premier tour en juin, il n’y a pas de candidat UMP face à lui. Aux présidentielles, après avoir critiqué N. Sarkozy, il avait appelé à voter pour lui au second tour. L’exemple de DLR montre bien combien cette dépendance à l’UMP brise ici l’union des mouvements souverainistes, les petites organisations suivant souvent quant à elles, une ligne d’indépendance stricte par rapport à l’UMP considérée comme européaniste. Pourtant les exemples de ces liens ambigus des partis souverainistes avec les partis de gouvernement pourraient être multipliés. La situation de DLR n’est pas sans rappeler celle du Pôle républicain en 2002 qui, après le score décevant de son leader à l’élection présidentielle (5,33 %), avait vu J.-P. Chevènement proposer un accord au Parti socialiste pour les législatives. Plusieurs personnalités et organisations quittent alors le Pôle face à ce revirement et au défaut de lisibilité de la ligne idéologique du mouvement. Cette dépendance relative des formations souverainistes mène donc souvent à l’affaiblissement des partis constitués et hypothèque la possibilité de larges rassemblements sous la bannière d’une formation politique indépendante comme l’exigent beaucoup d’organisations souverainistes. La mainmise des « grands » partis et leur clôture des espaces du système politique créent les conditions d’une impossible autonomie pour les formations partisanes souverainistes.

Les formations souverainistes face aux contraintes du cadre partisan

Le cadre institutionnel partisan contribue à rendre difficile pour des partis souverainistes de s’imposer dans le paysage politique, ses exigences en termes de ressources et de fonctionnement sont malaisées à tenir pour ces formations. Mais c’est également, la structure particulière et la forme même de ces partis qui contribuent à leur soumission dans le champ politique et à leur incapacité à s’imposer durablement.

Des ressources faibles

C’est tout d’abord la faiblesse des ressources de ces entreprises partisanes qui contribue à les fragiliser. Ce manque de ressources se traduit dans plusieurs domaines, en particulier territorial, humain, médiatique et financier. Le maillage du territoire reste souvent relativement lâche pour ces partis ne disposant pas d’une manne militante organisée, compétente et expérimentée, ni d’un réseau étendu à l’échelle du pays, loin de là. Beaucoup de fédérations ou de représentations locales reposent sur le savoir-faire d’un ou d’une poignée de militants plus aguerris. L’absence, dans ces formations, de personnalités de second plan présentant des attachements territoriaux forts contribue à freiner des implantations plus larges sur le territoire national. Les campagnes demeurent donc souvent nationales, à l’image des européennes de 2004 menées au MPF quasi exclusivement sur le nom de P. de Villiers (les affiches ne changeant que l’espace d’un petit encart contenant le nom de la tête de liste locale et quelques mots sur la région). Les ressources médiatiques de ces formations apparaissent également souvent faibles. En interne d’abord : les partis souverainistes n’ont pas les moyens de produire une communication fournie et les médias internes sont souvent électroniques. Il n’existe pas ou peu de revues souverainistes attachées à un parti, donc, peu de moyens d’étendre leur influence idéologique dans l’espace politique par ce biais. En outre, leur accès aux médias locaux et nationaux reste difficile. Ceux-ci ne répondent pas toujours quand ils sont sollicités et cette limitation patente de la diffusion médiatique des partis souverainistes contribue à produire une notoriété réduite. C’est donc ici à la faiblesse de ce qu’on peut définir comme les ressources symboliques de ces partis que l’on touche. La couverture médiatique restreinte des formations souverainistes contribue à produire une légitimation faible de leurs leaders, ceux-ci n’étant pas présentés comme centraux dans le jeu politique. Enfin c’est la question financière en particulier qui pèse lourd sur ces formations. Exister politiquement exige des fonds que ces partis ont parfois du mal à réunir. C’était un des objets de l’alliance de C. Pasqua et P. de Villiers au sein du RPF. Le financement de la campagne des européennes de 1999 reposait notamment sur la fortune personnelle de P. de Villiers (qui après avoir beaucoup hypothéqué sort mal en point de l’expérience sur le plan financier) [13]. Dès lors un revers électoral suivi du non remboursement des dettes de campagne peut rapidement devenir synonyme de disparition politique pour ces organisations. Après son échec aux élections présidentielles de 1995, P. de Villiers s’était déjà sorti du gouffre financier par une souscription nationale. Ses difficultés après 1999 sont gérées progressivement, elles contribueront à l’empêcher de se présenter lors des présidentielles de 2002. Comme ironise un cadre pour souligner le décalage avec les grandes formations en 2007 : « Le budget de campagne du MPF pour la présidentielle, c’est le montant de la journée d’investiture de Sarkozy ». Au-delà de la couverture des dettes, il faut aussi être capable d’amener en amont les fonds nécessaires à la campagne. Or crédibilité politique et capital sont pour cela exigés par les banques. Pour compenser son manque de ressources, N. Dupont-Aignan a ainsi lancé une souscription nationale depuis l’automne 2008 afin de pouvoir présenter ses listes aux européennes de 2009. Les apparentements lors des élections, voire les retours pour certains dans le giron d’un grand parti, s’expliquent également par ces motifs financiers qui peuvent renforcer la mainmise des partis de gouvernement et surtout la difficulté de créer une formation sur les questions européennes.

Hiérarchisation et centralisation des formations souverainistes

Si les nécessités internes du parti peuvent dominer la doctrine, il apparaît que celles-ci sont fortement dépendantes, dans les partis souverainistes, des individualités qui sont à leur tête. Car ces partis se caractérisent tous par la forte centralité du leader au sein de sa formation. Ce sont ainsi souvent ces « personnalités » qui sont à l’origine des créations mais aussi des explosions de ces partis, soumis dès lors à la prépondérance des carrières individuelles. Qu’il s’agisse du MPF, du Pôle républicain ou de DLR, tous ont cette particularité de s’appuyer sur un chef clairement identifié et exerçant son autorité hors de toute concurrence. Les partis souverainistes se rejoignent autour de ces caractéristiques que sont une forte hiérarchisation de l’organisation et du mode de décision ainsi qu’une très grande centralisation. Les troupes sont regroupées autour du charisme et de l’autorité de leur leader, ce qui n’est pas sans évoquer le culte du chef présent autour du général de Gaulle en particulier, dont nombre de souverainistes se réclament. Ainsi la réforme dite Raffarin du mode de scrutin, ouvrant les élections européennes à huit circonscriptions a peu changé les pratiques de campagne des souverainistes en 2004 et n’a pas fait émerger de sous-leaders. Au MPF, la campagne demeure nationale sur le nom de de Villiers, et les colistiers sont presque des prête-noms. Un cadre reprend ainsi de Gaulle pour l’expliquer : « je sais plus qui disait : “Général, vous voulez que j’aille là-bas, personne me connaît !” Et de Gaulle de lui répondre : “On s’en fout, les gens voteront de Gaulle” ». Si le RFP fait exception puisque deux leaders clairement identifiés se partageaient la structure, c’est notamment en raison des « incompatibilités » entre ceux-ci que l’alliance échoue [14]. Les formations souverainistes demeurent des partis à la fois trop faibles en effectifs et trop rigides pour que des sensibilités ou des tendances puissent s’y dégager sans provoquer de scission. Le mode de fonctionnement du MPF par exemple reste très opaque et absolument descendant. Tout comme à DLR, les programmes, les stratégies et les accords de listes sont négociés au niveau national, les cadres et militants demeurent des exécutants. Ainsi il n’existe pas de possibilité de former des tendances ou des sensibilités au MPF et rien n’est d’ailleurs prévu pour cela dans les statuts qui demeurent à la fois peu connus et peu accessibles. Un cadre local explique ainsi que sur les questions stratégiques des oppositions peuvent exister dans les réunions du MPF, en ce qui concerne la question des alliances aux européennes par exemple. Mais la faiblesse des effectifs et l’absence de canaux de représentation ne permettent aucune émergence de personnalités. Ainsi la posture européenne du parti semble être celle du leader (ou de sa garde rapprochée) et de ses options idéologiques et stratégiques propres. Cette concentration des prises de décision engendre un fonctionnement démocratique tout relatif. Outre les contraintes institutionnelles liées au cadre du système politique décrites plus haut, ce sont bien des contraintes organisationnelles ayant trait à la vie intra-partisane qui jouent également un rôle explicatif de l’absence d’un parti souverainiste fort en France. Par ailleurs, la structuration centralisée et hiérarchisée des formations souverainistes révèle la fragilité de ces partis. Ce poids des chefs et l’instrumentalisation de la machine partisane réalisée par ces dirigeants peuvent conduire à subordonner les organisations aux stratégies de carrière de leurs leaders, qui font et défont dès lors les formations souverainistes.

Poids des caractéristiques du milieu et fermeture de l’espace politique

Ce sont enfin les caractéristiques propres au milieu souverainiste ainsi que des variables plus conjoncturelles liées aux configurations de l’espace politique qui contribuent à expliquer les échecs et les difficultés d’ancrage des souverainistes dans un parti.

Spécificités du milieu souverainiste

On observe en premier lieu que le milieu souverainiste demeure un milieu très concurrentiel malgré les diverses tentatives d’unification qui le traversent régulièrement sous la forme de fédérations d’associations ou d’entreprises partisanes. Concernant les partis, cela s’explique par le fait que ces formations, quand elles coexistent, cherchent à s’implanter dans des espaces politiques similaires et visent des électorats communs. Ainsi les formations de P. de Villiers et de N. Dupont-Aignan sont aujourd’hui en concurrence très directe, les leaders cherchent tous deux à incarner la droite modérée anti-UE, autrement dit à s’imposer dans un espace politique circonscrit entre l’UMP et le FN. Les deux leaders présentent ainsi des listes séparées aux élections européennes de 2009. L’enjeu est de se distinguer entre souverainistes cette fois. Tous deux ont cherché ainsi à utiliser le credo de la campagne politique irlandaise contre le traité de Lisbonne et chacun s’approprie régulièrement la victoire du non lors du référendum sur le TCE. La difficulté d’accès et de légitimation par les médias ne fait que renforcer cette concurrence pour apparaître comme le leader de l’opposition souverainiste à l’Europe. Car il s’agit en effet de capter des segments électoraux assez similaires, la compétition électorale étant renforcée par le caractère parfois réduit de ces électorats. À cet espace politique restreint s’ajoute un milieu aux effectifs limités. Cette faiblesse des ressources militantes vient soutenir une logique concurrentielle qui s’exerce aussi parfois sur les cadres des partis et des organisations souverainistes. Si le milieu souverainiste comporte une myriade d’organisations, son étude montre que l’on retrouve souvent les mêmes acteurs au sein des différents mouvements (les associations souverainistes étant en outre souvent peu pérennes). Ainsi beaucoup d’organisations se réduisent à quelques membres « actifs » et la plupart des militants souverainistes pratiquent le multi-engagement. L’interconnaissance est donc une caractéristique forte du milieu, puisque de nombreux militants centraux du mouvement se côtoient depuis de nombreuses années. Par conséquent, les incompatibilités de personnes y sont aussi très présentes. Le milieu souverainiste est à la fois faible et divisé, au niveau associatif comme au niveau partisan. Ces antagonismes reposent également sur des désaccords idéologiques circonscrits qui peuvent affleurer, notamment en fonction du contexte politique du moment. L’observation montre qu’il existe, au sein du milieu souverainiste, des cultures politiques et des cadres idéologiques communs qui permettent des regroupements partisans. Il apparaît néanmoins que ces convergences sont insuffisantes à fonder des alliances sur le long terme. Des évènements clivants ont à plusieurs reprises divisé le mouvement souverainiste français : la guerre en Irak en particulier ou encore le positionnement par rapport au second tour de l’élection présidentielle en 2002. Ce sont aussi parfois des divergences plus profondes qui interdisent un regroupement très large des forces partisanes souverainistes. Le fossé reste ainsi clair entre le MDC et le MPF qui cultive un credo très antisocialiste. Mais de même la progressive éviction de P. de Villiers hors du RPF pourrait être due pour une part à la faiblesse de sa « conviction » gaulliste [15]. On comprend dès lors que si, à partir de ces interconnaissances fortes et de ces convergences idéologiques, des alliances sont rendues possibles pour des échéances électorales ou pour des campagnes d’opposition ponctuelles, la construction politique sur le long terme reste problématique. B. Milliery, responsable DLR dans la Marne, déclare ainsi à propos de l’éventualité d’une alliance RIF [16]-DLR-MPF : « Sur des élections européennes ça peut fonctionner. Dès qu’on va arriver sur du national, là ça va être radicalement différent. Même au niveau européen, ça ne fonctionnera plus […] si on veut sortir […] des “nonistes” comme on se fait taxer ». Il semble bien difficile aux différentes composantes souverainistes d’établir des accords politiques prospectifs larges au sein du mouvement. Au-delà des divergences doctrinales, on peut faire l’hypothèse ici que c’est la nature même de l’engagement souverainiste qui contribuerait à rendre ces rassemblements précaires. On peut penser que l’idéologie souverainiste des acteurs de ces formations produit des effets sur leurs modes d’organisation. La pratique des petites organisations (républicaines comme souverainistes) habituées à disposer de leur entière autonomie de décision, la méfiance vis-à-vis des types d’organisation fédéralistes et le fait que les formations partisanes souverainistes soient très hiérarchisées et fondées sur une individualité forte rendent difficile la fusion des différents éléments de la nébuleuse souverainiste dans un parti large, chacun restant attaché à son organisation propre et, pourrait-on dire, à la souveraineté de celle-ci [17].

Des configurations défavorables

Le dernier facteur que l’on invoquera pour élucider cette difficulté des partis souverainistes à perdurer et à gagner de l’espace dans le paysage politique français, sera celui des configurations défavorables qui vont préluder aux implosions ou aux insuccès de ces formations. Les entreprises partisanes souverainistes se sont développées de manière récurrente en bénéficiant de l’ouverture d’un espace politique qu’elles chercheront successivement à occuper. Un espace s’ouvre en effet dans le paysage partisan pour une posture d’opposition à l’Europe depuis 1992, notamment à droite entre une droite modérée « européiste » et l’extrême droite. Néanmoins, il semble que ces « structures d’opportunités » décrites notamment par Kitschelt [18] pour caractériser l’espace exploité par P. de Villiers lors des élections européennes de 1994, demeurent ponctuelles et souvent circonscrites à ces échéances européennes. À l’inverse, il apparaît que les configurations de l’espace politique français desservent sur le long terme ces formations. La recomposition de la droite française dans les années 2000 et en particulier la création de l’UMP en 2002 va jouer sur le mouvement souverainiste : nécessité est alors faite de se positionner. Si le MPF reste indépendant, cette recomposition contribue fortement à faire mourir les restes du RPF. La force de cette nouvelle union et sa domination politique à droite rendent tout de même difficile une indépendance totale du MPF (qui se rallie souvent sans le dire) ou de DLR. Enfin, les expériences partisanes décrites partent toutes d’un même calcul, celui de l’existence d’un électorat anti-UE à capter et pouvant être capitalisé lors des échéances nationales. Le référendum de Maastricht, les succès électoraux des formations souverainistes en 1994 et 1999 et plus encore ensuite, le rejet du Traité constitutionnel en 2005, alimentent cette croyance. Or, on ne peut que constater l’impossibilité de transformer les essais électoraux réussis aux européennes lors des présidentielles. Les faits montrent bien que le capital électoral acquis aux européennes ne se révèle pas transposable lors des échéances nationales. Ainsi après les bons scores des européennes de 1994 et 1999, le MPF ne réalise que 4,74 % en 1995 (et moins de 3 % aux législatives de 1997), 0,92 % aux législatives de 2002 et 2,23 % aux présidentielles de 2007 [19]. Annoncé comme le troisième homme, J.-P. Chevènement ne passera pas le premier tour lors de la présidentielle en 2002. Le rassemblement réalisé autour de lui ne lui permettra d’obtenir que 5,53 % des voix. Il n’est pas inutile de rappeler que la pérennité de la formation villiériste est fortement liée à l’ancrage régional de son leader, qui demeure fort et contribue à lui fournir des ressources. C’est bien la conservation du « fief » vendéen par le MPF qui permet sa survie et sa longévité, mais elle ne conduit pas à son implantation, ni à un rayonnement fort au niveau national. L’opposition à l’Europe semble donc un enjeu trop faiblement clivant au sein des votants pour pouvoir constituer un réservoir de voix assez important pour soutenir un parti souverainiste sur le long terme.

Au final, l’analyse comparative des différentes entreprises partisanes souverainistes amène à dégager plusieurs facteurs permettant d’expliquer leurs échecs et leurs difficultés à s’imposer dans l’espace politique français. La structure du système politique, les conditions de ressources à atteindre pour une formation partisane, les caractéristiques internes de ces partis, et plus largement du mouvement souverainiste, ainsi que les aléas des configurations de l’espace politique peuvent constituer des entraves à ces tentatives. La combinaison de ces divers facteurs fournit des éléments pour comprendre l’absence d’un parti souverainiste fort et indépendant en France. Néanmoins si peu de tentatives, outre le MPF, ont effectivement survécu, il apparaît que la voix du souverainisme, bien que souvent portée dans une certaine cacophonie, tente de se faire entendre presque sans discontinuer depuis 1992. L’opposition à l’Union européenne semble s’imposer progressivement, sinon comme un clivage, au moins comme un enjeu dans l’espace politique français. Si celui-ci reste dominé et secondaire, il n’en demeure pas moins qu’il s’affirme comme une nouvelle ressource dans le jeu politique.

[1] Il s’agit des partis déjà cités : Pôle Républicain, MPF, DLR et RPF. Il faut mentionner ici qu’après avoir adopté voire revendiqué l’appellation de « souverainiste », ces formations récusent aujourd’hui ce qualificatif dans leur stratégie de communication (tout en l’acceptant souvent en interne), celui-ci étant ainsi devenu stigmatisant dans l’espace politique. On l’utilisera donc ici au sens strict de défenseurs de l’idéologie précédemment décrite.

[2] C’est notamment pourquoi on traitera ici du Pôle républicain et non du Mouvement des citoyens (MDC) qui fait de la défense de la souveraineté nationale un pilier de sa doctrine et que l’on ne traitera pas du Front national.

[3] On utilise cette terminologie ici pour désigner les partis disposant d’élus aux différents niveaux institutionnels, en particulier national et gouvernemental, et trustant souvent l’alternance du pouvoir politique. Il s’agit donc pour ce qui nous intéresse, du PS et de l’UMP en particulier.

[4] Florence Haegel, « Pertinence, déplacement et renouvellement des analyses en termes de clivage en France », Revue internationale de politique comparée, 2005, n° 1, vol. 12, p. 39.

[5] Entretien avec Benoît Milliery, responsable départemental DLR (à propos de l’élection présidentielle de 2007) : « Il y a des consignes de l’UMP : donnez à Villiers et pas à Dupont-Aignan. Car NDA est plus dangereux ».

[6] Déclaration du 15 février 2002.

[7] Commentaire de N. Dupont-Aignan le 3 mars 2007 sur un site internet souverainiste : « Voilà ce que vient de me dire au téléphone un conseiller général que je connais depuis longtemps et à qui je sollicitais un parrainage […] “Je voterai pour vous mais, comprenez que les élections cantonales sont en mars 2008 et que si je vous parraine, l’UMP prendra ce prétexte pour me refuser l’investiture […]”. Je pourrais citer quantité de témoignages identiques » (http://france-gaullisme.over-blog.com).

[8] Karlheinz Reif, Hermann Schmitt, « Nine Second-Order National Elections : A conceptual Framework for the analysis of European election Results », European Journal of Political Research, 8, n° 1, 1980, p. 3-44. Et Karlheinz Reif, « Ten Second Order National Elections », dans K. Reif (dir.), Ten European Elections, Londres, Gower, 1985, p. 1-36.

[9] La parlementaire européenne Isabelle Caullery crée ainsi, dès octobre 2002, avec une vingtaine d’élus locaux RPF, le club Nation et Progrès pour adhérer à l’UMP (créée en avril).

[10] Entretien avec B. Milliery, le 23 septembre 2008.

[11] Les alliances du MPF à l’UMP sont un fait récurrent : lors des régionales de 2004 le MPF fait liste commune avec François Fillon (UMP) en Pays de la Loire. Après le faible score du leader aux présidentielles de 2007, un accord MPF-UMP est négocié pour les législatives : P. de Villiers appelle à voter N. Sarkozy pour le second tour de la présidentielle. L’UMP quant à elle, n’investira pas de candidat face aux deux députés MPF sortants (Véronique Besse et Joël Sarlot) lors des élections législatives, ces derniers se présentant ainsi sous l’égide de la « majorité présidentielle ».

[12] On reprend cette conception du parti comme entreprise politique à Michel Offerlé, « Mobilisation électorale et invention du citoyen. L’exemple du milieu urbain français à la fin du xixe siècle », dans Daniel Gaxie (dir.), Explication du vote. Un bilan des études électorales en France, Paris, Presses de la FNSP, 1989.

[13] On sait aujourd’hui que certains fonds reposaient également sur un financement illégal qui a valu à C. Pasqua un procès suivi d’une condamnation en mars 2008 pour « financement illégal de campagne électorale ».

[14] Paul Hainsworth, Carolyn O’Brien, Paul Mitchell, « Defending the nation : The Politics of Euroscepticism on the French Right », European studies, n° 20, 2004, p. 37-58.

[15] Entretien avec Francis Choisel, président de l’Alliance pour la Souveraineté de la France (ASF), 18 juin 2008.

[16] Le RIF (Rassemblement pour l’indépendance et la souveraineté de la France) est une organisation fondée en 2003 par P.-M. Coureaux, figure centrale du mouvement souverainiste, actuellement proche de P. de Villiers. En Ile-de-France, une liste d’alliance RIF-MPF avait été constituée lors des élections de 2004. En revanche, chacun de ces partis propose une liste indépendante pour les élections de 2009.

[17] C’est notamment ce qui contribuera à faire péricliter le Pôle républicain, les membres des organismes associés reprochant au MRC ses velléités d’hégémonie.

[18] Herbert Kitschelt, The radical right in Western Europe : A comparative Analysis, Ann Arbour, University of Michigan Press, 1995.

[19] Après avoir obtenu 7 % aux européennes de 2004.


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