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La famille gaulliste et les élections européennes de juin 1979

Jérôme POZZI

La famille gaulliste a toujours manifesté une certaine réticence à l’encontre d’une Europe fédéraliste et supranationale [1], en d’autres termes d’une Europe que le général de Gaulle qualifia, dans sa conférence de presse du 15 mai 1962, de « volapük intégré » [2]. Si la conception gaullienne de l’Europe repose sur une Europe des États, confédérale et non supranationale, cette orthodoxie a connu une légère inflexion sous la présidence de Georges Pompidou, avec notamment le référendum sur l’élargissement européen d’avril 1972. L’arrivée de Valéry Giscard d’Estaing à l’Élysée change la donne, dans la mesure où si les gaullistes appartiennent toujours à la majorité, il n’y a plus ce lien filial qui les unissait au Général et à son successeur. Poussé par ses conseillers à se démarquer vis-à-vis du chef de l’État, et ce dans la perspective de la présidentielle de 1981, Jacques Chirac décide de se lancer dans la bataille des élections européennes, qui auront lieu pour la première fois au suffrage universel direct [3]. En effet, quoi de mieux pour s’affirmer face à l’UDF et resserrer les rangs du RPR que de porter la contradiction sur le terrain de la politique étrangère. L’unité des gaullistes ne s’est-elle pas toujours faite sur l’axe central de l’indépendance nationale et de la défense de la souveraineté ? Ainsi, il convient de replacer le scrutin de juin 1979 dans une perspective plus large, avec comme point de départ l’appel de Cochin. De même, les résultats décevants de la liste DIFE sont-ils uniquement liés au choix des thèmes de campagne et aux tensions entre l’état-major de la rue de Lille et les ministres RPR du gouvernement ?

Jacques Chirac, le RPR et l’Europe : l’écho de l’appel de Cochin dans la famille gaulliste

La publication de l’« appel aux Français » que lance J. Chirac le 6 décembre 1978 depuis l’hôpital Cochin sonne la fin de la trêve, qui était en vigueur depuis les législatives de mars, entre le RPR et le gouvernement de Raymond Barre. La violence du texte, tout comme le style aiguisé et le choix des termes employés, sont mis au service d’une condamnation en règle de la politique européenne du chef de l’État et de l’élection de l’Assemblée européenne au suffrage universel. Préparé en coulisses par Pierre Juillet [4], l’appel de Cochin est publié au lendemain du Conseil européen de Bruxelles [5] et doit servir en quelque sorte d’ouverture à la campagne gaulliste des élections européennes [6]. Comme le confie alors Pierre Juillet à Bernard Billaud [7], futur directeur de cabinet du maire de Paris : « [Celles-ci] seront les grandes manœuvres avant l’élection présidentielle du printemps 1981. C’est maintenant qu’il faut rompre. Demain il sera trop tard, car toute tentative ultérieure pour se démarquer de Valéry Giscard d’Estaing apparaîtrait à l’opinion comme une opération guidée par l’ambition personnelle, alors que, sur l’Europe et la survie de la Nation, Jacques Chirac peut aujourd’hui, et pour toujours, lier son nom à la sauvegarde de la patrie » [8]. Dénonçant le « parti de l’étranger […] avec sa voix paisible et rassurante » [9], c’est-à-dire l’UDF et qualifiant indirectement le Président de la République de « partisan du renoncement », responsable du « déclin de la patrie », J. Chirac se défend néanmoins d’être anti-européen et affirme : « Nous voulons autant que d’autres que se fasse l’Europe. Mais une Europe européenne où la France conduise son destin de grande nation. Nous disons non à une France vassale dans un empire de marchands, non à une France qui démissionne aujourd’hui pour s’effacer demain ». Si les propos sont excessifs et cocardiers, force est de constater que l’appel en question ne fait que montrer au grand jour l’hostilité de J. Chirac à toute dérive supranationale, ce qu’il avait déjà eu l’occasion d’affirmer lors du congrès du RPR sur l’Europe le 12 novembre 1978 [10], puis d’écrire dans un ouvrage intitulé La lueur de l’espérance [11]. Pourtant, l’appel de Cochin suscite des réactions variées, voire quelques remous au sein de la famille gaulliste. Si les militants de base du RPR sont dans l’ensemble ravis d’entendre qu’ils vont pouvoir en découdre avec les giscardiens en se rassemblant derrière leur leader, quelques fissures apparaissent entre les principales figures de proue du mouvement. Sans surprise, J. Chirac peut compter sur le soutien de l’aile orthodoxe du RPR, conduite par Michel Debré qui, depuis les journées parlementaires de Biarritz (27 septembre 1978), ne cesse de réclamer la rupture avec la politique menée par le gouvernement, notamment par le vote d’une motion de censure [12]. D’ailleurs, en novembre 1977, M. Debré avait fondé le Comité pour l’indépendance et l’unité de la France (CIUF), qui devait servir de socle à la constitution d’une liste pour les européennes [13]. De même, la charge chiraquienne reçoit l’approbation de Pierre Bas, Jean Foyer, Jacques Vendroux [14], mais aussi du secrétaire général du RPR – à savoir Alain Devaquet – et du président du groupe parlementaire du Palais-Bourbon, Claude Labbé. Quant aux principaux cadets gaullistes de cette époque, en l’occurrence Brice Hortefeux, Éric Raoult, Roger Karoutchi et Nicolas Sarkozy, ils se sont alignés en amont sur les positions européennes du maire de Paris, puisque la motion finale de la Convention nationale des jeunes du RPR (2 décembre 1978) stipulait : « […] La vocation de la France est à l’échelle mondiale et elle ne saurait se diluer dans la construction d’un faux-semblant d’Europe » [15]. En outre, l’appel lancé par J. Chirac reçoit le soutien de deux petites formations des gaullistes de gauche [16], le club « Gaullisme et Prospective » [17] de Dominique Gallet et le Mouvement pour le socialisme par la participation (MSP), présidé par le général Billotte [18] et dont le principal animateur est Philippe Dechartre. Pour ce qui est des opposants gaullistes aux idées souverainistes développées par J. Chirac et M. Debré, il convient selon nous de distinguer trois sous-ensembles. Tout d’abord, ceux qui contestent la charge du maire de Paris car ils la trouvent infondée. Ensuite, ceux qui sont d’accord sur l’essentiel, mais désapprouvent la forme, c’est-à-dire le caractère excessif des propos chiraquiens. Enfin, le dernier ensemble regroupe les gaullistes qui partagent les craintes de J. Chirac sur la construction européenne, mais qui ne peuvent pas se rallier à lui ouvertement pour des raisons bien souvent personnelles. La distinction entre ces trois sous-ensembles est primordiale, dans la mesure où elle sert de ligne de faille entre les gaullistes tout au long de la campagne électorale. Le premier groupe est conduit par Olivier Guichard, Robert Boulin et Jacques Chaban-Delmas. Ainsi, O. Guichard pense que J. Chirac et M. Debré « ne tiennent pas compte des réalités européennes d’aujourd’hui ni de la volonté du président V. Giscard d’Estaing de faire respecter une conception de l’Europe qui est celle de la France depuis le début de la Ve République » [19]. À la tête du deuxième sous-ensemble, on retrouve Alain Peyrefitte, ministre de la Justice et Alexandre Sanguinetti. A. Peyrefitte adresse une lettre aux députés RPR dans laquelle il déclare : « Ces propos outranciers sont d’autant plus regrettables qu’ils viennent non d’un leader de l’opposition mais d’un responsable de la majorité. […] Je veux croire que ces démarches surprenantes s’expliquent par l’absence momentanée de Jacques Chirac » [20]. Suite à cette lettre, le maire de Paris intime par écrit à A. Peyrefitte l’ordre de démissionner du RPR, ce que l’intéressé refuse catégoriquement. En conséquence de quoi, J. Chirac le fait suspendre des instances départementales de Seine-et-Marne pour une durée de six mois [21]. De son côté, A. Sanguinetti dénonce la mainmise de ce qu’il appelle la « bande des quatre » sur le RPR, à savoir Marie-France Garaud, Pierre Juillet, Yves Guéna et Charles Pasqua [22], dont l’autoritarisme est « à l’origine d’un processus éventuel de fascisation du mouvement » [23]. Le troisième sous-ensemble regroupe des personnalités qui ont déjà exprimé leurs réserves à l’encontre du président du RPR, notamment dans le contexte de l’élection présidentielle de 1974 et du « manifeste des 43 » [24]. On y retrouve par exemple Jean Charbonnel qui écrit dans les colonnes du Monde que le mouvement gaulliste est devenu une « secte autoritaire et partisane » [25] et qui se demande à quoi bon « dénoncer un parti de l’étranger que Jacques Chirac a lui-même installé au pouvoir » [26]. Le maire de Brive prône l’abstention et il est rejoint sur ce point par Michel Jobert [27] et Jacques Debû-Bridel. Quant au député UDR Edgar Faure, il déclare qu’« il n’y a aucune compatibilité entre la position de Jacques Chirac » [28] et la sienne et se présente sur la liste de Simone Veil. Tout compte fait, l’appel de Cochin va servir de rampe de lancement à la campagne de la liste DIFE, même si J. Chirac ne pensait certainement pas qu’il aurait un tel écho, y compris dans les rangs gaullistes.

La campagne de la liste DIFE : entre indifférence de l’opinion et embarras des ministres gaullistes

Le 10 février 1979, le comité central du RPR donne « tous pouvoirs » à J. Chirac pour conduire la liste DIFE. À partir de cet instant, M.-F. Garaud, P. Juillet et B. Billaud travaillent à sa constitution, en étroite relation avec Michel Debré et son principal conseiller pour les élections, Jean-Marie Dedeyan [29]. Déposée le 22 avril, cette liste rassemble essentiellement des gaullistes réputés pour leurs sentiments anti-européens – à l’exception notable de l’écrivain Louise Weiss – dont une majorité d’élus nationaux et locaux [30]. Par ailleurs, elle comprend peu de personnes issues du monde syndical, en dehors d’Hubert Buchou, ancien vice-président de la FNSEA, dont la présence fait contrepoids à celle de Michel Debatisse sur la liste Veil [31]. Les candidats signent une « Charte des 81 » qui affirme que « L’Europe à venir ne se bâtira pas sur les décombres des États et l’affaiblissement des nations » [32], ce qui fait alors dire au député maire de Moulins Hector Rolland – l’un des 81 – visant la tête de liste UDF : « L’Europe de demain ne sera jamais l’Europe de la veille » [33]. La charte fixe les dix objectifs de la liste [34], parmi lesquels on trouve « Le respect absolu de la PAC », un Marché commun qui doit cesser d’être une « passoire » afin de « développer l’emploi et assurer le progrès social » avec l’institution d’un « label », dont bénéficieraient les produits fabriqués dans la CEE, mais aussi le contrôle des capitaux étrangers pour mettre fin au laisser-faire. En marge de cette charte, les candidats s’engagent à former un groupe national permanent au Parlement. En outre, ils affirment leur intention de siéger à tour de rôle à Strasbourg selon la technique du « tourniquet », mise au point par M.-F. Garaud et P. Juillet [35]. Par conséquent, chaque élu devra démissionner au bout d’un an de mandat de manière à assurer au colistier suivant la garantie de siéger au moins douze mois à l’Assemblée européenne. Suite à l’annonce des 81 candidats, un Comité national de soutien à la liste DIFE [36] est créé avec Maurice Schumann comme président, Colette Bécourt-Foch au poste de vice-présidente et Philippe Dechartre comme secrétaire général. De même, un Comité national de soutien des jeunes [37] est lancé sous la houlette d’Yves Michalon (président), avec pour secrétaire général Nicolas Sarkozy. En parallèle à ces démarches d’appareil, J. Chirac réitère ses attaques contre la liste UDF qui s’apprête à accueillir des « partisans non repentis du vieux projet de fédération supranationale, destiné à mettre fin à la France comme nation indépendante » [38]. En outre, le maire de Paris met en garde les militants de son parti contre les conceptions européennes de V. Giscard d’Estaing [39] et dénonce cette « Europe non européenne dominée par les intérêts germano-américains » [40], qu’il assimile à une « Europe mollusque » [41]. Cette escalade verbale sème le trouble au sein du gouvernement et les onze ministres gaullistes qui en sont membres [42] sont de plus en plus mal à l’aise, ce qui les amène – sous la conduite de Robert Boulin – à publier une première déclaration de soutien au Premier ministre et au chef de l’État le 9 avril, puis une seconde le 31 mai [43]. Les intéressés regrettent l’escalade anti-giscardienne des deux chefs de file de la liste DIFE, dont les déclarations remettent en cause, selon eux, la légitimité de la fonction présidentielle, ce qu’ils estiment contraire à l’esprit gaullien des institutions [44]. Suite à leur première déclaration, les onze membres du gouvernement qui appartiennent au RPR sont exclus des instances dirigeantes du mouvement par le biais d’une modification statutaire. Même Yves Guéna, pourtant proche de J. Chirac, pense que celui-ci va trop loin et décide de quitter ses fonctions de conseiller politique du RPR, afin de protester contre la suprématie du trio Juillet-Garaud-Pasqua [45]. La fronde des gaullistes européens est également relayée par Michel Cointat [46], qui a songé un instant conduire sa propre liste [47], et qui déclare sans ambages qu’il ne soutient pas cette orientation « anti-européenne » et ajoute qu’« en matière d’Europe, le RPR n’est plus un rassemblement, mais une secte debréiste » [48]. Pourtant, tout au long de leur campagne, J. Chirac et M. Debré tentent de se débarrasser de l’étiquette d’« anti-européens » qui leur colle à la peau [49], alors qu’ils multiplient les attaques contre le pouvoir exécutif. À l’inverse, Simone Veil a beau jeu de se présenter comme l’héritière des conceptions européennes du général de Gaulle, ce qui a le don d’agacer les deux intéressés. Ainsi, J. Chirac parle à plusieurs reprises de « détournement d’héritage » ou encore d’« odieuse récupération » pour qualifier la campagne menée par la ministre de la Santé. Au cours d’une réunion publique, il va jusqu’à affirmer que : « Le plan Fouchet fut saboté avec l’aide des centristes qui sont aujourd’hui sur la liste de Mme Veil » [50] et ajoute qu’il ne peut accepter une telle « supercherie » [51]. Dans les différents meetings qu’il tient en province [52], il se défend d’être anti-européen, mais se déclare en même temps hostile à l’entrée de l’Espagne et du Portugal dans la CEE au nom de la défense de la viticulture languedocienne. Par ailleurs, il dramatise la question européenne et tente de discréditer les centristes en les accusant de préparer « une sorte de IVe République à l’échelle de l’Europe » [53]. J. Chirac utilise fréquemment l’argument de l’homogénéité de la liste gaulliste face au caractère hétéroclite de celle conduite par S. Veil [54], dont les membres seraient des « spécialistes de l’embrouille » [55]. Ses positions intransigeantes lui valent le soutien de l’Association nationale de Pierre Lefranc [56] qui dénonce cette « demi-Europe, succursale de Wall Street et avant-poste du Pentagone » [57]. Tout compte fait, si les soutiens à la liste DIFE sont nombreux dans la famille gaulliste et que le thème de la défense de la souveraineté nationale lui sert en quelque sorte de ciment, à quelques exceptions, ils ne se traduisent pourtant pas par un succès dans les urnes.

Les raisons de l’échec de la liste Défense des intérêts de la France en Europe (DIFE)

Au soir du 10 juin 1979, le RPR est le grand perdant de l’élection européenne et paie « le prix de la contradiction » [58], c’est-à-dire le fait que le mouvement gaulliste se réclamait de la majorité tout en ne cessant de la critiquer et de condamner les orientations du chef de l’État. En plaçant délibérément la finalité du scrutin sur le terrain national plutôt qu’européen et en accusant les centristes de vouloir mettre à terre la souveraineté française, alors qu’il n’en était rien [59], J. Chirac a pour ainsi dire visé à côté de la cible. Avec 16,31 % des suffrages exprimés [60], la liste DIFE arrive en quatrième position, derrière celles de l’UDF (27,60 %), du PS (23,53 %) et du PCF (20,52 %). Si l’on compare ce résultat à ceux obtenus par le RPR lors des élections législatives de mars 1978, les gaullistes sont en net recul, même s’il faut tenir compte du fait que le mode de scrutin est différent et que l’abstention a été plus forte [61]. Le RPR perd entre 3 et 17 % des voix selon les départements, avec de fortes baisses dans des régions comme l’Alsace (-16,84 %), l’Aquitaine (-11,84 %) et la Bourgogne (-9,83 %). Seuls quatre départements métropolitains placent la liste gaulliste en tête, à savoir la Corrèze, le Cantal, la Haute-Corse et la Corse du Sud. Les explications qui peuvent être avancées pour expliquer cet échec sont multiples, mais peuvent être rassemblées autour de trois axes. Tout d’abord, l’anti-européanisme développé par la direction bicéphale de la liste DIFE n’a pas fait recette et a plutôt joué le rôle de repoussoir, y compris dans les rangs du RPR. La campagne gaulliste n’a pas su soulever l’opinion, malgré et peut-être à cause du caractère excessif des discours, ce qui lui aurait permis d’être le pôle de rassemblement des eurosceptiques. Ensuite, la propagande de la liste Chirac-Debré a été orientée vers les questions économiques nationales et notamment la critique de la politique menée par Raymond Barre, plutôt que sur les questions purement européennes, ce qui a eu pour effet de brouiller une campagne qui n’était déjà pas très claire pour l’opinion publique. Enfin, les gaullistes se sont lancés dans un travail de sape envers le chef de l’État et le gouvernement, en affirmant que la légitimité de V. Giscard d’Estaing pourrait être remise en cause par le résultat des élections, tout en refusant d’aller jusqu’à la rupture de la majorité, ce qui a finalement renforcé la liste officielle soutenue par l’Élysée. En dépit de cet échec patent et personnel pour J. Chirac, ce sont plus sa gestion de la campagne et le style de l’intéressé qui soulèvent les critiques de ses compagnons, plutôt que la ligne politique qu’il a suivie. Ainsi, J. Chaban-Delmas, O. Guichard et R. Boulin pointent du doigt le manque de « concertation » [62] à l’intérieur du RPR, une campagne « maladroite » [63] ou encore le « comportement d’agressivité d’une direction hermétique » [64]. En fait, personne ne remet vraiment en cause le leadership du maire de Paris sur le RPR, ce que Robert Poujade résume à sa manière par la formule : « Chirac est à la fois impossible et irremplaçable. Il faut vivre avec » [65]. Même la « lettre des neuf » anciens secrétaires généraux du mouvement gaulliste [66], qui est publiée dans le Monde du 15 juin 1979, conserve un ton déférent à son égard et ne remet pas en cause son autorité, car les intéressés n’ignorent pas que sa popularité est intacte auprès des militants. Tout compte fait, c’est l’entourage du président du RPR, en particulier le tandem Juillet-Garaud, qui est directement visé et sommé de quitter l’état-major de la rue de Lille.

La campagne menée par les candidats de la liste DIFE peut être a posteriori considérée comme anti-européenne, alors qu’à l’origine elle se voulait souverainiste. Qu’il s’agisse des thèmes mis en avant par ses deux chefs de file, du style cocardier et excessif de leur campagne, marquée par quelques relents anti-germaniques ou encore des attaques visant la liste centriste, les gaullistes ont écorné leur image de partisans d’une autre Europe. Le témoignage de Simone Veil dans ses Mémoires est sur ce point révélateur : « Les gaullistes n’avaient pas trouvé leur rythme ; il est vrai que se porter candidat à un parlement dont on conteste jusqu’à l’existence relevait d’un paradoxe que l’opinion publique n’eut aucun mal à discerner » [67]. Ensuite, ces élections devaient placer J. Chirac en situation idéale pour la présidentielle de 1981, mais en fait elles ont donné de lui l’image d’un « agité », image dont il aura du mal à se départir par la suite. Enfin, force est de constater que ces élections n’ont pas bouleversé l’équilibre interne de la famille gaulliste, dans la mesure où il ne semble pas y avoir d’alternative au maire de Paris. Pourtant, on peut se demander si à court terme, les séquelles de cette campagne n’ont pas trouvé leur traduction dans les candidatures dissidentes de Michel Debré et Marie-France Garaud en 1981.

[1] Cf. Bernard Lachaise, « Les gaullistes », dans Sylvie Guillaume (dir.), Penser et construire l’Europe de 1919 à 1992, Paris, Ellipses, 2007, p. 146-148 et Mathias Bernard, « Les droites et l’enjeu européen », dans Nicolas Beaupré, Caroline Moine (dir.), L’Europe de Versailles à Maastricht – Visions, moments et acteurs des projets européens, Paris, Seli Arslan, 2007, p. 177-187.

[2] Charles de Gaulle, Discours et Messages, t. 3, Paris, Plon, 1970, p. 405-406.

[3] Cf. Frédéric Attal, « L’Europe au suffrage universel (10 juin 1979) », dans Jean Garrigues (dir.), La France de la ve République 1958-2008, Paris, Armand Colin, 2008, p. 29-31.

[4] Cf. Marie-France Garaud, La fête des fous – Qui a tué la ve République ?, Paris, Plon, 2006, p. 161.

[5] Le 5 décembre 1978, les représentants des neuf pays de la CEE, réunis lors du Conseil européen de Bruxelles, adoptent une résolution concernant l’installation et les règles de fonctionnement du Système monétaire européen.

[6] Un certain nombre de témoignages récents tendent à accréditer la thèse que l’appel de Cochin aurait été rédigé avant l’hospitalisation de Jacques Chirac et qu’il s’agissait, en l’occurrence, d’un discours qu’il devait lire lors d’un congrès du RPR (cf. M.-F. Garaud, La fête des fous…, op. cit., p. 161 et Charles Pasqua, Ce que je sais…, t. 1, Les Atrides, Paris, Seuil, 2007, p. 72). Par conséquent, P. Juillet ne lui aurait pas arraché sa signature comme il l’a affirmé encore récemment (cf. Pierre Péan, L’inconnu de l’Élysée, Paris, Fayard, 2007, p. 311).

[7] Ancien auditeur à la Cour des comptes, Bernard Billaud a été un proche conseiller de J. Chirac de 1976 à 1984, d’abord à Matignon, puis à l’Hôtel de Ville de Paris où il fut son directeur de cabinet.

[8] Bernard Billaud, D’un Chirac l’autre, Paris, Éditions de Fallois, 2005, p. 175.

[9] Le Monde, 8 décembre 1978. Le texte complet de l’appel de Cochin est également reproduit dans Olivier Wieviorka, Christophe Prochasson, La France du xxe siècle. Documents d’histoire, Paris, Seuil, 1994, p. 613-615.

[10] Cf. Michèle Cotta, Cahiers secrets de la ve République, t. 2, 1977-1986, Paris, Fayard, 2008, p. 175-176. J. Chirac avait déclaré dans son discours : « Nous voulons une Europe qui ne soit ni une puissance régionale ni un relais commode pour la politique américaine » (Le Monde, 14 novembre 1978).

[11] La Lueur de l’espérance – réflexion du soir pour le matin, Paris, La Table Ronde, ouvrage publié le 24 novembre 1978.

[12] D’après Thierry Desjardins, Un inconnu nommé Chirac, Paris, La Table Ronde, 1983, p. 399.

[13] Cf. Michel Debré, Trois Républiques pour une France, t. 5, Combattre toujours 1969-1993, Paris, Albin Michel, 1994, p. 176-177.

[14] Cf. la tribune de Jacques Vendroux, « De la continuité de la politique du général de Gaulle », Le Monde, 1er juin 1979.

[15] Le Monde, 5 décembre 1978.

[16] Qu’on nous permette sur ce point de renvoyer à notre thèse, Les mouvements gaullistes de 1958 à 1976 : la diversité d’une famille politique, réseaux, cultures et conflits, sous la direction de Jean El Gammal, Université Nancy 2, décembre 2008, 4 vol., 1473 p.

[17] Le 2 décembre 1978, le club Gaullisme et Prospective a succédé à l’Union des gaullistes de progrès (UGP).

[18] Le 6 avril 1979, après la réunion du bureau exécutif du MSP, Pierre Billotte appelle les gaullistes de gauche et les Français à voter pour la liste DIFE (Le Monde, 10 avril 1979).

[19] Le Monde, 12 décembre 1978.

[20] Le Monde, 16 décembre 1978.

[21] Cf. Jean Mauriac, L’après de Gaulle. Notes confidentielles 1969-1989, Paris, Fayard, 2006, p. 252-253.

[22] Cf. l’interview d’Alexandre Sanguinetti au Journal du Dimanche, 17 décembre 1978.

[23] Le Monde, 24-25 décembre 1978.

[24] Cf. Jérôme Pozzi, « L’Appel des 43 et le mouvement gaulliste : manœuvre politique, relève générationnelle et fronde des godillots », dans Parlement[s], n° 7, octobre 2007, p. 109-120.

[25] Le Monde, 24-25 décembre 1978 et Jean Charbonnel, Le gaullisme en questions, Paris, PUF, 2002, p. 152.

[26] Cf. la tribune de Jean Charbonnel, « L’Europe des contradictions », Le Monde, 19 mai 1979.

[27] Cf. Le Monde, 30 mai 1979.

[28] Le Monde, 17-18 décembre 1978.

[29] D’après Michel Debré, Trois Républiques…, op. cit., t. 5, p. 179.

[30] Les 81 candidats de la liste DIFE sont (les noms des députés élus au Palais-Bourbon à cette date sont en gras) : Magdeleine Anglade, Emmanuel Aubert, André Bord, Ernest Bounaix, Hubert Buchou, Jacqueline Caille, Jean-Pierre Cassabel, Nicole Chouraqui, Jean-José Clément, Maurice Cornette, Pierre-Bernard Cousté, Jean-Claude Croizier, Désiré Debavelaere, Jacqueline Delatte, Gustave Deleau, Xavier Deniau, Noëlle Dewavrin, Marie-Madeleine Dienesch, Maurice Doublet, Maurice Druon, Pierre Emmanuel, Jean Falala, André Fanton, Gaston Flosse, Roger Fossé, Colette Fouchet, Marie-Madeleine Fourcade, Roger Gauthier, Hubert Germain, François-Marie Geronimi, Alian Gillot, Georges Gorse, André Grosjean, Guy Guermeur, Gérard Ismaël, Henri Julien, Michel Junot, Gabriel Kaspereit, Jacques Kosciusko-Morizet, Paulette Labatut, André Labaume, Claude Labbé, André Lacaze, Christian de La Malène, Alain de La Moussaye, Roger Laroque, Dominique Latournerie, Marc Lauriol, Auguste Legros, Jean de Lipkowski, Jean Méo, Pierre Messmer, Jean Mouchel, José Moustache, Jacqueline Nebout, Michel Noir, Christiane Papon, Pierre Paulhan, Marie-Pierre Perusseau, Christian Poncelet, Roger Potin, Henri Quintric, Eugène Remilly, Jean-Gabriel Revault-D’Allonnes, Hector Riviérez, Hector Rolland, André Roussel, Gérard Rousselot-Paillet, Jean-Pierre Roux, Marie-Claire Scamaroni, Hugues Tatillon, Michel Tiget, Jacques Toubon, Raymond Tourrain, André Turcat, Jean Verbeschlag, Daniel Vié, Guy Vissac, Louise Weiss (Le Monde, 24 avril 1979).

[31] La liste conduite par S. Veil, intitulée « Union pour la France en Europe » (UFE), est publiée le 20 avril 1979. On y remarque, entre autres, la présence d’Edgar Faure, Pierre Baudis, Jean Lecanuet, Pierre Méhaignerie, Michel Poniatowski, Jean-François Deniau, Pierre Pflimlin, Norbert Ségard, Gérard Longuet et Eugène Claudius-Petit.

[32] Le Monde, 24 avril 1979.

[33] Hector Rolland, Souvenirs dérangeants d’un godillot indiscipliné, Paris, Albin Michel, 1990, p. 139.

[34] Cf. Le Monde – Dossiers et documents, « Les premières élections européennes (juin 1979) », p. 52-53.

[35] D’après Michel Debré, Trois Républiques…, op. cit., t. 5, p. 180.

[36] Au sein de ce Comité national de soutien, il convient de souligner la présence de quelques gaullistes patentés, à l’instar de Jacques Baumel, Jacques Sourdille, Léon Noël, Jean Dutourd ; de deux membres du Mouvement des démocrates de Michel Jobert, en l’occurrence Pierre Dabezies et René Galy-Dejean ; enfin de sportifs comme Guy Drut, Alain Mimoun et Patrice Dominguez (Le Monde, 23 mai 1979).

[37] Un certain nombre de jeunes députés RPR appartiennent à ce comité, dont Michel Barnier, Jacques Godfrain, Jean-Pierre Delalande, Jean-François Mancel, Jean-Louis Masson, Michel Noir et Philippe Séguin (Le Monde, 7 juin 1979).

[38] Le Monde, 1er mars 1979.

[39] Cf. V. Giscard d’Estaing, Le pouvoir et la vie, t. 3, Choisir, Paris, Compagnie 12, 2006, p. 240-243 et Serge Berstein (dir.), Les années Giscard, Valéry Giscard d’Estaing et l’Europe 1974-1981, Paris, Armand Colin, 2006.

[40] Discours de J. Chirac lors des Assises nationales du RPR, porte de Champerret (Le Monde, 3 avril 1979).

[41] Ibid.

[42] En fait 6 ministres (Alain Peyrefitte – Justice ; Yvon Bourges – Défense ; Robert Boulin – Travail et Participation ; Robert Galley – Coopération ; Maurice Papon – Budget ; Joël Le Theule – Transports) et 5 secrétaires d’État (Maurice Plantier – Anciens combattants ; Jacques Limouzy – Relations avec le Parlement ; Marc Becam – Intérieur ; Jacques Legendre – Travail et Participation ; Jean-Paul Mourot – Justice) sont issus du RPR dans ce troisième gouvernement Barre.

[43] Le communiqué du 31 mai souligne le « courage et la détermination exemplaires du Premier ministre » et les signataires réaffirment leur solidarité à Raymond Barre (Le Monde, 2 juin 1979).

[44] D’après L’Année politique 1979, Paris, PUF, 1980, p. 43.

[45] Cf. Jean Mauriac, L’après de Gaulle…, op. cit., p. 262-264.

[46] Député UDR, puis RPR d’Ille-et-Vilaine (1967-1993), Michel Cointat a été ministre de l’Agriculture (janvier 1971-juillet 1972) dans le gouvernement de Jacques Chaban-Delmas.

[47] Cf. Le Monde, 26 avril 1979.

[48] Le Monde, 24 avril 1979.

[49] Michel Debré expose ses conceptions européennes dans un ouvrage intitulé Français choisissons l’Espoir, Paris, Albin Michel, édité le 14 mars 1979.

[50] D’après Geneviève Bibes, François De La Serre, Marie-Claude Smouts et Henri Menudier, « Une élection nationale à prétexte européen », Revue française de science politique, « Les élections européennes, enjeux, campagnes, résultats », vol. xxix (6), 1979, p. 986-1014, ici p. 1011.

[51] Ibid.

[52] À titre d’exemples, les meetings de Nancy (4 avril 1979), Caen (23 avril), Limoges (24 avril), Nantes (5 mai), Angoulême (7 mai), Besançon (9 mai), Lyon (10 mai), Dijon (11 mai), Orléans (15 mai) et Marseille (29 mai).

[53] Propos tenus par Jacques Chirac lors du meeting de la liste DIFE à Angoulême le 7 mai (Le Monde, 9 mai 1979).

[54] Dans La lettre de la Nation du 24 avril 1979, Pierre Charpy écrit au sujet de S. Veil : « Elle n’est qu’une aimable flâneuse dans ce jardin européen qui joue de son ombrelle en espérant vaguement qu’il y aura quelques pommes à croquer pour Eve […] En fait, la vraie tête de liste, c’est Raymond Barre ». Le lendemain, Pierre Charpy qualifie R. Barre de « guignol » (La lettre de la Nation, 25 avril 1979).

[55] Propos tenus par Jacques Chirac lors du meeting de la liste DIFE à Besançon le 9 mai (Le Monde, 11 mai 1979).

[56] À l’inverse, Gilbert Grandval, le président de l’Union travailliste (UT), se montre très critique envers les excès de Jacques Chirac. Le 5 mai 1979, l’UT se transforme en « Union des gaullistes pour la démocratie » (UGD) lors de la Convention nationale de Saint-Maur-des-Fossés, en présence de Raymond Barre. L’UGD apporte son soutien à la liste UFE conduite par Simone Veil et voit dans le comportement de J. Chirac la « négation du gaullisme » (Le Monde, 8 mai 1979).

[57] Le Monde, 12 mai 1979.

[58] Cf. Raymond Barrillon, « Le RPR a payé le prix de la contradiction », Le Monde – Dossiers et documents, « Les premières élections européennes… », op. cit., p. 79.

[59] Seule la liste « Emploi-Egalité-Europe » conduite par Jean-Jacques Servan-Schreiber, qui obtient 1,86 % des suffrages exprimés, plaidait pour l’intégration européenne par transferts de souveraineté.

[60] Par conséquent, la liste DIFE obtient 15 sièges au Parlement européen. Il s’agit de : Jacques Chirac, Michel Debré, Pierre Messmer, Claude Labbé, Louise Weiss, Gustave Deleau, Marie-Madeleine Dienesch, Maurice Druon, Hubert Buchou, Nicole Chouraqui, Christian de La Malène, Christian Poncelet, Alain Gillot, Eugène Remilly et Vincent Ansquer.

[61] L’abstention est de 39,03 % aux élections européennes de juin 1979 contre 16,65 % aux élections législatives de mars 1978 (d’après François Goguel, Chroniques électorales, t. 3, La Cinquième République après de Gaulle, Paris, Presses de la FNSP, 1983, p. 98). Les candidats du RPR avaient recueillis 22,84 % des suffrages exprimés au premier tour des législatives de 1978. Voir également Christine Manigand, « Les Français face aux trois premières élections européennes (1979-1989) », Parlement[s], HS n°3, 2007, p. 103-113.

[62] Le Monde, 12 juin 1979.

[63] Ibid.

[64] D’après L’Année politique 1979, Paris, PUF, 1980, p. 67.

[65] Interview de R. Poujade par l’auteur, dans le cadre du projet ANR Gaulhore dirigé par B. Lachaise, 16 janvier 2009.

[66] En l’occurrence Albin Chalandon, Jacques Richard, Roger Dusseaulx, Louis Terrenoire, Jacques Baumel, Robert Poujade, Alain Peyrefitte, Alexandre Sanguinetti, Yves Guéna.

[67] Simone Veil, Une vie, Paris, Stock, 2007, p. 210.


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