Partenaires

CNRS
Logo Paris 1 Logo Paris 4

Rechercher

sur ce site

sur web cnrs

Nos coordonnées

à partir du 20 mars 2017

Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

UMR SIRICE

Bureau F 628

17 rue de la Sorbonne

75231 Paris cedex 05

mail : sirice@univ-paris1.fr


Accueil du site ::  Publications ::  Les Cahiers Sirice ::  Cahiers n° 4 :: 

Introduction - L’identité européenne des eurosceptiques : l’énigme Philippe Chalamont

Christophe LE DRÉAU



Philippe Chalamont, archétype de l’eurosceptique

En 1961, le réalisateur Henri Verneuil porte à l’écran un roman de Georges Simenon, Le Président [1]. Le film, qui porte le même nom que le chef-d’œuvre de Simenon, raconte la fin de carrière d’un président du Conseil, Émile Beaufort, incarné à l’écran par Jean Gabin. Ultime combat, ce dernier est sur le point de présenter devant les députés le grand projet de sa vie : les États-Unis d’Europe. C’est un des rares exemples de production cinématographique où l’Europe unie est le thème central ; on est quatre ans après la signature des traités de Rome, le film est programmé l’année de la candidature britannique à la CEE, un film d’actualité brûlante. Une partie des ressorts du film repose sur la ressemblance physique entre les comédiens et les personnages historiques ; les premières images présentent ainsi la visite officielle d’un Premier ministre britannique aux traits très proches de ceux d’Harold Macmillan. Qui est alors le modèle ayant inspiré Émile Beaufort, l’archétype de l’européiste ? Les références explicites aux accords de Locarno dans ses discours ne trompent pas : il s’agit d’Aristide Briand. Par ailleurs le visage de Jean Gabin, vieillissant et portant moustaches, fait incontestablement penser à certaines photographies du Briand des années 1930.



















Affiche de mars 1961 pour « Le Président » d’H. Verneuil


À l’Assemblée, Émile Beaufort doit affronter la rhétorique anti-européenne de son principal opposant, Philippe Chalamont. Le contentieux entre les deux hommes est ancien : Chalamont a auparavant éventé et fait capoter un projet de dévaluation du franc que défendait le charismatique Beaufort ; il est en large partie responsable de sa disgrâce. Michel Audiard, qui a écrit les dialogues, place dans la bouche de Chalamont des morceaux d’anthologie de la rhétorique eurosceptique : « Pour ne pas être nouvelle, l’idée de fédération européenne n’en est pas moins généreuse. Généreuse mais utopique. La suppression des systèmes douaniers, le libre-échange sont autant de formules qui relèvent du manuel de littérature mais qui constituent un défi permanent au manuel d’arithmétique. Est-ce parce qu’il sera européen que le mètre va devenir extensible ? Est-ce parce qu’elle va devenir européenne que la tonne de charbon va doubler de valeur ? Est-ce parce qu’elle sera européenne que la France augmentera en puissance et en prospérité ? Le projet d’union douanière dont le gouvernement nous invite à voter la confiance, est mis en pratique depuis longtemps par les contrebandiers. Est-ce une raison suffisante pour l’adopter ? » [2]

Le combat des deux hommes se poursuit autour de la mémoire de la bataille de Verdun, déjà invoquée en 1961 au secours de l’unification européenne, bien avant la rencontre de François Mitterrand et Helmut Kohl en 1984. Émile Beaufort s’en fait le défenseur implacable : « Messieurs, Monsieur le Député Chalamont vient d’évoquer en termes émouvants les victimes de la guerre... Je m’associe d’autant plus volontiers à cet hommage qu’il s’adresse à ceux qui furent les meilleurs de mes compagnons... Au moment de Verdun, Monsieur Chalamont avait dix ans... Ce qui lui donne, par conséquent, le droit d’en parler... Étant présent sur le théâtre des opérations, je ne saurais prétendre à la même objectivité... On a, c’est bien connu, une mauvaise vue d’ensemble lorsqu’on voit les choses de trop près !... Monsieur Chalamont parle d’un million cinq cent mille morts, je ne pourrais en citer qu’une poignée, tombés tout près de moi... J’ai honte, Messieurs... Je voulais montrer à Monsieur Chalamont que je peux, moi aussi, faire voter les morts » [3]...

Quel modèle a inspiré Michel Audiard lorsqu’il a donné naissance à la verve anti-européenne de Chalamont ? Si l’on identifie sans peine celui qui est « pour », Beaufort/Briand, le visage du vrai Chalamont reste flou. En réalité, l’identité de Philippe Chalamont est plus difficile à cerner car elle reprend les traits de plusieurs modèles. Il y a du Georges Clemenceau pour la haine des « gros », de la puissance du patronat [4]. Mais on peut probablement voir aussi une influence d’Édouard Herriot : refusant le qualificatif d’anti-européen au nom d’un ancien militantisme pour l’unité européenne, chauve, bedonnant, Philippe Chalamont reprend certaines de ses postures. Car Édouard Herriot incarne toutes les ambivalences de ceux que l’on qualifiera alternativement d’anti-européens, d’eurosceptiques ou de souverainistes. Ferme partisan d’une Europe unie dans les années 1920, proche du comte Richard Coudenhove-Kalergi avant de se brouiller avec lui au début des années 1930, Herriot avait même crié sa foi européiste dans un ouvrage de 1930 sobrement intitulé : Europe [5]. Et pourtant… Dès 1950, au Parlement, on le considère comme un des fers de lance de l’opposition à la Communauté européenne de Défense (CED). Le réarmement de l’Allemagne lui paraît trop précoce. Il se lance alors au Parlement, le 30 août 1954, tout comme Chalamont, dans une violente diatribe contre l’Europe telle qu’elle se construit : « Je ne veux pas, pour ma part, la Communauté européenne de Défense. Je veux un rapprochement avec l’Allemagne, avec tous les pays d’Europe, fondé sur d’autres principes, fondé sur d’autres intentions. Pour l’instant, je déclare qu’en aucune façon je ne consentirai à associer, par mon vote, mon pays à toute une période d’incertitudes, de troubles sans doute peut-être de mensonges – j’ai, moi aussi, le droit de prononcer ce mot – de mensonges et de trahison » [6]. Malheureusement Michel Audiard n’a pas délivré toutes les clés du personnage de Chalamont, synthèse de multiples caractères. Et chacun est libre d’y ajouter les influences qu’il y perçoit. Partisan de l’idée européenne, Herriot s’était opposé à ses premières réalisations. Peut-on alors faire de Herriot/Chalamont l’archétype de l’eurosceptique ? Oui, si l’on accepte d’emblée que ce terme est caractérisé par l’ambivalence.

L’anti-européisme n’existe pas ?

Les termes utilisés au cours du siècle pour désigner les courants d’opposition à l’unification européenne ont varié et ont revêtu des sens différents. En 1919, le terme le plus populaire est celui d’anti-européen. Dans son Paneurope, Richard Coudenhove-Kalergi n’emploie que ce terme : « Il faut soulever la question dans des discours et dans des écrits, la présenter à l’opinion publique comme une question vitale pour des millions d’hommes jusqu’à ce que chaque Européen se voie contraint de prendre position. Il faut qu’une séparation nette se fasse entre Paneuropéens et Antieuropéens, partisans et adversaires d’une fédération. Dès que les Paneuropéens auront la majorité dans tous les Parlements, la réalisation de la Paneurope sera assurée » [7]. À vrai dire, cette distinction n’est pas très efficiente tant on compte sur les doigts d’une main les familles politiques se réclamant explicitement de l’anti-européisme. Dans l’aire slave, le terme est utilisé et revendiqué par les mouvements slavophiles, essentiellement russes, qui rejettent l’appartenance de leur sphère culturelle à l’Europe. Le principal représentant de ce courant est Nikolaï Danilevski (1822-1885) qui, dans La Russie et l’Europe (1869), rejette le plus explicitement l’européanité de son pays [8]. Parmi les mouvements ouvertement anti-européens, on citera encore le fascisme italien qui a donné naissance à une revue au nom significatif, Anti-Europa, sous la direction d’Asvero Gravelli [9]. Sous la férule de cet intellectuel fasciste, le terme d’« anti-Europa » désigne le rejet des valeurs occidentales : humanisme, démocratie libérale, bourgeoisie et renvoie à la volonté de créer un Homme nouveau. Julius Evola, autre grand intellectuel fasciste, a peut-être plus que tout autre abondé dans la thématique anti-européenne. Dans L’impérialisme païen (1928), il n’hésitait pas à déclarer : « Antieurope, antisémitisme, antichristianisme – voici nos mots slogans ». Mais il s’agit ici davantage d’anti-occidentalisme que d’anti-européisme stricto sensu. De même qu’Herriot fut davantage hostile au réarmement allemand qu’anti-européen. Le recours aux travaux existants en science politique sur les phénomènes de résistance à l’Europe peut apporter un secours utile. Aleks Szczerbiak et Paul A. Taggart ont mis au point une typologie de l’euroscepticisme afin d’identifier les différents discours sur l’Europe. Dans un texte de 2002, ils proposent une distinction entre ce qu’ils nomment un « hard euroscepticism » et un « soft euroscepticism ». Le « hard euroscepticism  » est une opposition systématique à l’idée européenne et à tous les projets d’Europe unie quels qu’en soit la forme [10]. La meilleure traduction de l’expression « hard euroscepticism  » serait ici europhobie. Le « soft euroscepticism  », tel qu’il est défini par Aleks Szczerbiak et Paul A. Taggart, est au contraire une acceptation de principe de l’idée d’Europe unie mais une résistance aux modalités pratiques de sa mise en œuvre [11]. C’est probablement la seule forme d’opposition à l’Europe qui mérite le qualificatif d’euroscepticisme. Herriot/Chalamont illustre à merveille l’euroscepticisme soft d’Aleks Szczerbiak et Paul A. Taggart. Cette typologie est aujourd’hui fortement critiquée par les politistes travaillant sur le phénomène eurosceptique. Le principal reproche qu’on lui adresse est qu’elle ne résiste pas à l’épreuve des faits. En effet, au moment des débats sur le traité de Maastricht en 1992, qui ont stimulé les recherches en sciences politiques, aucune famille politique, de l’extrême droite à l’extrême gauche, ne s’est réclamée ouvertement de l’anti-européisme et, à ce titre, aucune ne pourrait entrer dans la catégorie du « hard euroscepticism ». Les gaullistes sont « pour » une Europe de l’Atlantique à l’Oural ; l’extrême droite est polymorphe et se déclare « pour » une Europe des nations ou des patries. De même, depuis 1997, le Parti communiste, sous la houlette de Robert Hue, est officiellement « eurosconstructif ». On pourrait multiplier à l’infini le déni d’anti-européisme chez ceux que l’on qualifierait volontiers d’eurosceptiques. À l’image de Philippe de Villiers quand il confesse : « Je suis européen. Ma mère est catalane, mon père, lorrain, était russe par sa grand-mère et s’est battu pour l’Europe libre. J’ai des cousins anglais, une belle-sœur polonaise, ma femme a du sang italien. Je suis né en Vendée, sur une terre française qui, au siècle dernier, a donné à l’Europe deux vainqueurs de guerre mondiale » [12]. C’est un fait que les eurosceptiques, quel que soit le nom qu’on leur donne, possèdent une identité européenne, au même titre que les européistes. Le mot « euroscepticism » est apparu la première fois dans les pages du journal britannique The Times, le 11 novembre 1985. Il permet alors de décrire la faction s’opposant à la construction européenne au sein du parti conservateur (on parlait alors plus fréquemment d’anti-marketeers). L’« euroscepticisme » est donc un terme issu du journalisme et non du lexique de la science politique. De même, l’expression « souverainisme » apparaît en France en 1996-1997 et a été forgée au sein des associations en lutte contre les traités de Maastricht et d’Amsterdam afin d’échapper aux qualificatifs négatifs tels qu’« anti-européens » dont les affuble la presse. On se trouve ici face à une terminologie partisane, donc peu satisfaisante pour la recherche historique, mais dont il faut se contenter faute de mieux à ce jour. Probablement la référence à des « mouvements d’opposition à la construction européenne », qualificatif plus neutre, serait préférable. La bataille des mots est en tout cas essentielle pour définir les mouvements de résistance à l’intégration européenne, ils permettent de définir les contours d’un objet d’étude pour l’histoire.

Les trois âges du militantisme eurosceptique

Au cours du XXe siècle, on distinguera trois âges dans le militantisme contre l’Europe : l’âge des gouvernements, l’âge des associations, l’âge des partis. L’âge des gouvernements s’étend de 1929 à 1961, du plan Briand à la première candidature britannique à la CEE. Durant toute cette période, la contestation de l’Europe unie est avant tout caractérisée par le fait qu’elle est menée quasi-exclusivement par les gouvernements. Au moment du plan Briand, les réponses, positives ou négatives, sont celles des États : à cette date, la Grande-Bretagne travailliste, l’Italie fasciste et le Portugal salazariste sont trois pays eurosceptiques qui mènent le front anti-européen. Mais jamais, durant cette période, il n’y eut de manifestations publiques, populaires, d’opposition au plan Briand, sous la forme de manifestations de rue ou de formation d’associations eurosceptiques anti-plan Briand. Et que sait-on de l’opinion publique européenne à l’égard du plan Briand de manière plus générale [13] ? L’initiative de la contestation reste gouvernementale même si, à l’occasion, le débat peut déborder au sein des partis traditionnels à vocation gouvernementale. Du moins fera-t-on ici une mention particulière aux partis communistes, les seuls à mener véritablement campagne contre l’idée européenne, dès les années 1930, soit directement par leur presse, soit indirectement par la voix de leurs compagnons de route. Avec ses associations satellites, la sphère communiste est la seule à avoir impulsé une mobilisation populaire contre l’Europe [14]. L’émergence de mouvements d’opposition à la construction européenne est plus tardive que celle des associations européistes. Un deuxième âge de l’opposition à l’Europe se caractérise par la structuration d’un militantisme associatif autonome vis-à-vis des États et des partis gouvernementaux. Le contexte de son apparition est celui de la première candidature britannique aux Communautés européennes en 1961. En effet, la date de 1961 est bel et bien une rupture. Si l’on considère le militantisme eurosceptique en Grande-Bretagne, et les raisons de sa naissance, il semble clair que la candidature de 1961 rompt le compromis historique, énoncé par la théorie des trois cercles de W. Churchill, du « oui à l’Europe si la Grande-Bretagne n’y est pas incluse » qui a longtemps permis l’existence de factions eurosceptiques au sein des partis traditionnels sans qu’elles cherchent à obtenir leur autonomie. 1961 marque donc la naissance d’une floraison d’associations extérieures aux partis politiques ; la principale étant l’Anti-Common Market League (ACML), fondée par le conservateur Peter Walker. Chez les travaillistes, ce sera le Forward Britain Movement (FBM), groupe eurosceptique britannique de tendance travailliste apparu en 1961 ou le Britain and the Common Market Group (BCMG), groupe eurosceptique britannique formé en 1965 au sein de la gauche du Labour Party. Il s’oppose à l’adhésion de la Grande-Bretagne à la CEE. Le groupe semble moribond dès 1967 comme la plupart des autres groupes. En France, l’apparition d’associations eurosceptiques est plus récente mais répond également aux candidatures britanniques qui rompent le compromis historique gaulliste qui rendait l’Europe acceptable aux plus farouches souverainistes : une Europe française, s’appuyant sur l’axe franco-allemand, dont les Anglo-Saxons et leur cheval de Troie britannique seraient écartés. C’est ainsi qu’en 1968, suite à la seconde candidature britannique, on voit émerger un Mouvement pour l’indépendance de l’Europe [15], largement dominé par les gaullistes [16]. Comme souvent, ce sont les Britanniques qui ont porté les interrogations sur l’identité de l’Europe. Il y a certaines limites à cet exercice de fondation d’associations eurosceptiques extérieures aux partis : tout d’abord, elles n’attirent pas de personnalités de premier plan, celles-ci préférant toujours le cadre des partis politiques traditionnels ; surtout ces associations eurosceptiques épousent toujours le cadre partisan classique (travailliste/conservateur en Grande-Bretagne) et à aucun moment le clivage droite-gauche n’a été remis en question. Un troisième et ultime âge du militantisme contre le processus de construction européenne débute en 1992, avec les débats publics autour du traité de Maastricht. C’est à ce moment que naissent les premiers partis politiques souverainistes dont le seul objet est la contestation de la construction européenne, ce que les politistes appellent les « single-issue parties ». On se trouve désormais face à des organisations qui cherchent à concurrencer les partis politiques traditionnels ou à vocation gouvernementale. Cela s’explique essentiellement par le recours de plus en plus systématique à la pratique du référendum sur les questions européennes, coutume adoptée là aussi à l’occasion de l’adhésion britannique [17]. Dans cet âge du souverainisme, le tissu associatif eurosceptique donne l’impulsion à la naissance de partis politiques dont l’opposition à l’Europe est l’idéologie principale. C’est d’abord, en Grande-Bretagne, la naissance du Bruges Group dès février 1989, qui voit le jour sous les auspices d’un jeune étudiant d’Oxford, Patrick Robertson. Rapidement il s’adjoint le concours de poids lourds du monde politique ou universitaire tels qu’Alan Sked, un professeur d’histoire, spécialiste de l’Autriche-Hongrie qui se présenta à des élections locales sous l’étiquette libérale en 1970. Avec l’agitation autour du traité de Maastricht, tous les partis traditionnels se divisent. Au premier chef le parti conservateur, ce qui incite Alan Sked à fonder une Anti-Federalist League (AFL). On peut légitimement la considérer comme le premier parti politique souverainiste de Grande-Bretagne [18]. L’AFL présente une vingtaine de candidats aux élections générales de 1992 mais n’obtient aucun élu. Néanmoins elle illustre parfaitement le passage de l’euroscepticisme britannique issu d’un milieu strictement associatif à une stratégie plus politicienne. Une ultime étape a lieu en 1993 alors qu’il s’agit de digérer la défaite des souverainistes lors du référendum de Maastricht. Le tissu associatif de l’époque militante précédente, en totale déconfiture, se restructure et c’est la combinaison du Bruges Group et de l’Anti-Federalist League qui donne naissance au UKIP (United Kingdom Independence Party) dont Alan Sked est le premier président [19]. Depuis 1993, c’est la profusion des partis souverainistes, même si le UKIP est le seul à s’établir durablement. En 1997, le milliardaire Jimmy Goldsmith crée le Referendum Party qui rapidement se définit comme l’ennemi juré du UKIP. La mort soudaine et inattendue de J. Goldsmith amène le déclin rapide du Referendum Party et sa transformation en think tank, sous le nom de Democracy Movement en 1999. En 2006 se produit un ultime rebondissement avec la naissance du parti souverainiste Veritas sous la direction de la star de la télévision Robert Kilroy-Silk. Tentative avortée pour cette formation mort-née en raison du caractère instable de son principal dirigeant. En France, Charles Pasqua et Philippe de Villiers unissent leurs forces au sein d’un Rassemblement pour la France (RPF) en 1999, après la ratification du traité d’Amsterdam et dans la perspective des élections européennes [20].

L’euroscepticisme, un objet d’histoire ?

L’histoire de l’opposition à l’unification européenne, que ce soit sur le plan des idées, des moments, des mouvements et partis politiques ou des militants, ne s’est pas encore imposée comme un objet d’histoire à part entière, à l’exception du cas de la CED [21]. C’est un fait qu’il faut avaliser : l’étude des phénomènes d’opposition à l’Europe est à ce jour le domaine quasi exclusif de la science politique. Il ne s’agit pas de raviver ici la vieille et fausse querelle des historiens et des politistes mais force est de reconnaître que ce sont ces derniers qui ont ouvert ce domaine de recherche nouveau et ont forgé les termes et les concepts de l’analyse de ces mouvements [22]. Pour autant, les historiens ont à faire entendre leur voix et ne peuvent se cantonner à la discrétion sur la question de l’euroscepticisme car ils ont des spécificités à faire valoir. Premier constat, l’essentiel des travaux sur l’euroscepticisme porte sur la période postérieure à 1992, effet secondaire de la prédominance de la science politique. L’euroscepticisme n’a pas encore d’histoire. À titre d’exemple, si l’on commence désormais à cerner parfaitement les mouvements européistes durant l’entre-deux-guerres, aucune monographie spécifique n’a été consacrée à l’anti-européisme sur la même période [23]. L’après 1945 est avant tout abordé sous l’angle événementiel : le rejet de la Communauté européenne de Défense ; l’opposition à la CEE. Il reste à faire une histoire générale de ce mouvement politique sur tout le XXe siècle. Deuxième trait saillant, la question des archives. Les historiens ont un impératif : le besoin de mettre à jour des archives et de baser leurs travaux sur elles, alors que la science politique peut forger un récit sans archives. Or qui se préoccupe de la collecte de celles de ces mouvements politiques eurosceptiques ou souverainistes qui fleurissent lors des référendums sur Maastricht ou la constitution européenne notamment : comptes rendus de réunions, tracts et affiches, bulletins semi-confidentiels ? Pour toute une série de raisons, la contribution des historiens est une nécessité irremplaçable. Il y a avant tout un travail de pédagogie à mener auprès des associations de la mouvance souverainiste : apprendre aux responsables de ces associations, souvent groupusculaires, éphémères ou mal structurées, ce qui est « utile », ou ne l’est pas, pour écrire leur histoire ; que la conservation des collections complètes de revues soumises au dépôt légal est accessoire ; qu’au contraire la préservation des comptes rendus de réunions, même mal rédigés, est essentielle ; leur expliquer qu’ils font partie de l’histoire de la construction européenne et qu’à ce titre ils ont une obligation morale de conserver leurs archives. Ceci ne peut relever que du rôle des historiens. Il y a une urgence à ce qu’une institution soutienne le travail des historiens afin de collecter ces archives dont la durée de vie et les possibilités de conservation semblent plus aléatoires que pour celles des périodes d’avant l’informatique et l’internet.

L’euroscepticisme est l’un de ces objets de la recherche historique qui est appelé à se développer. Nous assistons aux premiers balbutiements des historiens de la construction européenne qui intègrent désormais les deux aspects celle-ci : les défenseurs de l’idée européenne et, désormais, leurs opposants. Les études présentées ci-après sont issues d’une journée d’études qui s’est déroulée à Paris, le 6 février 2009, sous les auspices de l’UMR-IRICE (Robert Frank), du laboratoire LARCA de l’Université de Paris VII (Claire Sanderson) et de l’association RICHIE.

[1] Georges Simenon, Le Président, Paris, Le livre de poche, 1998, 188 p.

[2] Extrait des dialogues de Michel Audiard pour le film Le Président, disponible en ligne à l’adresse suivante http://www.michelaudiard.com/dialog... [page visitée le 20.09.2009].

[3] Idem.

[4] Vincent Chenille et Marc Gauchée, « L’infâme et le pantin : patrons et hommes politiques dans le cinéma français (1974-2002) », L’Homme et la société, n° 154, octobre-décembre 2004, p. 51-67. Cet article contient une brève analyse du président de Verneuil : « Le premier film qui vient immédiatement à l’esprit quand on évoque les rapports entre patrons et hommes politiques est Le Président d’Henri Verneuil (1961). Dans cette fiction, Jean Gabin incarne Émile Beaufort, vieux briscard de la politique qui s’oppose frontalement aux intérêts économiques privés en fustigeant la confusion des genres : dans une scène flamboyante de suicide public, le président énumère, à l’Assemblée nationale, la participation de parlementaires à divers conseils d’administration d’entreprises et, par là, leur incapacité à défendre les intérêts du pays. Le modèle vient de Clemenceau qui s’était exclamé devant la composition du gouvernement Rouvier de 1905 : « Ce n’est pas un ministère, c’est un conseil d’administration », vilipendant ainsi les hommes politiques affairistes qui confondaient les intérêts de l’État avec ceux des banques et des industries dans lesquelles ils étaient enrôlés. Le président Beaufort est cette puissance sans tache, droite, incorruptible… Mais qui doit s’incliner puisque l’Assemblée fera tomber son gouvernement […]. Philippe Chalamont est marié à la fille d’un directeur de banque. Il a, alors qu’il était chef de cabinet du président Beaufort, ébruité auprès de sa femme la nouvelle d’une dévaluation, permettant à son beau-père d’anticiper des plus-values par délit d’initié. Devenu homme politique de premier plan, il est obligé de demander l’accord du vieux président pour accepter la présidence du Conseil, car ce dernier détient sa confession écrite ».

[5] Édouard Herriot, Europe, Paris, Rieder, 1930, 280 p.

[6] Débats de l’Assemblée nationale du 30 août 1954, Journal officiel de la République française, 31 août 1954, p. 4455-4474.

[7] Richard Coudenhove-Kalergi, Paneurope, Paris, PUF, 1988 (1re éd. : 1923), 146 p.

[8] Alexandre Bourmeyster, L’Europe au regard des intellectuels russes, Toulouse, Privat, 2001, 125 p.

[9] On lira en particulier : Asvero Gravelli, Difesa dall’Europa e funzione antieuropea del fascismo, Rome, ed. Nuova Europa, 1932, 54 p. Gravelli souhaitait fonder une internationale fasciste et a popularisé l’opposition entre une « vieille Europe » et une « nouvelle Europe » fascisante. Gravelli a rencontré Richard Coudenhove-Kalergi en 1933, qui le considérait comme un authentique paneuropéen, et a accepté de représenter l’Italie au ive Congrès paneuropéen à Vienne en mai 1934. Sur ce point, voir Anne-Marie Saint-Gille, La Paneurope : un débat d’idées dans l‘entre-deux-guerres, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2003, p. 218. Sur les idées européennes du fascisme italien, on s’intéressera aux travaux novateurs de Simona Giustibelli : Europa, Paneuropa, Antieuropa : il dialogo tra Francia democratica e Italia fascista nell’epoca del memorandum Briand (1929-1934), Rubbettino, Soveria Mannelli, 2006, 158 p. ; ainsi que son étude sur le congrès de l’Europe organisé par la Fondation Volta, sous les auspices de Mussolini, à Rome en 1932 : Simona Giustibelli, « L’Europa nella riflessione del convegno della Fondazione Volta (Rome, 16-20 novembre 1932) », Dimensioni e problemi della ricerca storica, n° 1, 2002.

[10] « A principled opposition to the EU and European integration and therefore can be seen in parties who think that their countries should withdraw from membership, or whose policies toward the EU are tantamount to being opposed to the whole project of European integration as it is currently conceived », définition donnée par Aleks Szczerbiak, Paul A. Taggart, The party politics of euroscepticism in EU member and candidate states, Sussex European Institute Working Paper, n°46, 2002, p. 7. Ce texte existe uniquement en version électronique sur [page visitée le 20.09.2009].

[11] « Not a principled objection to European integration or EU membership but where concerns on one (or a number) of policy areas leads to the expression of qualified opposition to the EU, or where there is a sense that ‘national interest’ is currently at odds with the EU trajectory », dans Aleks Szczerbiak, Paul A. Taggart, op. cit., p. 7.

[12] Philippe de Villiers, La 51e étoile du drapeau américain, Paris, Albin Michel, 2003, p. 7.

[13] Rappelons qu’en France, le premier institut de sondage, l’IFOP, ne naît qu’en 1938.

[14] On trouvera de nombreux éléments sur l’engagement de la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes (FNDIRP), fondée en octobre 1945 par le communiste Marcel Paul, dans Serge Wolikow, Les combats de la mémoire. La FNDIRP de 1945 à nos jours, Paris, le Cherche-Midi, 2006, 333 p. Cela passe de son opposition à la CED à sa frilosité face au rapprochement franco-allemand, à l’époque du couple Adenauer-De Gaulle ou plus récemment quand la FNDIRP critique sévèrement le manuel d’histoire franco-allemand. Mais on manque encore d’études sur la mobilisation de la CGT, du Mouvement pour la Paix, ou encore de l’Union française des femmes (UFF), organisation des femmes communisantes dirigée par Jeannette Vermeesch, épouse de Maurice Thorez. En 1962, alors qu’Adenauer se trouvait à Reims, l’UFF éditait un tract proclamant : « Nous n’oublions pas, nous ne pouvons pas oublier Dachau, Buchenwald, Oradour-sur-Glane ».

[15] Parmi ses publications : Une autre Europe, Paris, Mouvement pour l’indépendance de l’Europe, 1971, 78 p. ; Alain Ravennes (dir.), L’Europe occidentale dans le monde d’aujourd’hui, Paris, Mouvement pour l’indépendance de l’Europe, 89 p.

[16] Parmi les principaux, Jean Foyer, Georges Gorse, Pierre Messmer, Jacques Vendroux…

[17] La France organise un référendum en 1973 sur l’élargissement de l’Europe ; la Grande-Bretagne rompt toute sa tradition constitutionnelle séculaire, basée sur la souveraineté absolue du Parlement, en recourant à un référendum en 1975 sur la question de son maintien au sein de la CEE.

[18] À ce jour, aucune étude n’a été consacrée à Alan Sked et à l’Anti-Federalist League.

[19] Il existe deux ouvrages retraçant l’histoire du UKIP : Mark Daniel, Cranks and Gadflies : the Story of UKIP, Londres, Timewell Press, 2005, 199 p. ; Peter Gardner, Hard Pounding : the Story of the UK Independence Party. An Inside story of the Rise of the UK Independence Party, Londres, June Press, 2006, 319 p. Mais à chaque fois, il s’agit d’ouvrages largement en sympathie avec leur sujet d’étude.

[20] Il n’existe qu’un seul article sur l’histoire du RPF : Thierry Choffat, « Une organisation éphémère : le RPF », dans Dominique Andolfatto, Fabienne Greffet et Laurent Olivier (dir.), Les partis politiques : quelles perspectives ?, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 135-144. On notera cependant que T. Choffat, professeur à Nancy II, est avant tout un militant souverainiste, proche de l’Alliance pour la Souveraineté de la France.

[21] Philippe Buton, « La CED, l’affaire Dreyfus de la Quatrième République ? », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 84, 2004, p. 43-59 ; Michel Dumoulin, La Communauté européenne de Défense, leçons pour demain, Bruxelles, PIE-Peter Lang, 2000, 430 p. On citera aussi les travaux novateurs de Christine Manigand et Anne Dulphy sur les opinions publiques : Les opinions publiques face à l’Europe communautaire : entre cultures nationales et horizon européen, Bruxelles, PIE-Peter Lang, 2004, 228 p.

[22] Il existe à ce jour deux grands programmes de recherche sur le phénomène eurosceptique. Tout d’abord un programme lancé pour la période 2006-2010, sous l’appellation « Les résistances à l’Europe : étude des réactions sociales et politiques au procès d’intégration européenne » et coordonné par l’Institut d’études européennes de l’Université Libre de Bruxelles. On trouve aussi un projet initié en Grande-Bretagne par l’Université du Sussex, « Opposing Europe Research Network », autour d’Aleks Szcerbiak.

[23] On citera quelques mémoires de maîtrise d’histoire, sans être exhaustif, soutenus à l’Institut Pierre Renouvin (Paris I Panthéon-Sorbonne) sur la question de l’opposition à l’Europe : Emmanuel Barraux, Les opposants aux traités de Rome en France, entre 1955 et 1957 (1995) ; Isabelle Grondin, Georges Bidault face aux constructions européennes (1995) ; Éric Pincas, Identité et conscience européenne des intellectuels : Edgar Morin et l’Europe (1997) ; Ivan Petire, La CFDT et la construction européenne de 1979 à 1992 (1997) ; Isabelle Roques, L’opinion publique française face à l’élection du Parlement européen au suffrage universel direct : de l’idée à sa réalisation, 1973-1979 (1998) ; Lyon Lacombe, Alain Savary et la construction européenne, 1951-1957 (2000).


Liste de diffusion

À noter

Assemblée générale UMR SIRICE 2017

AG UMR SIRICE s’est tenue le Jeudi 19 Janvier 2017 de 10h à 12h30 Maison de la (...)

Séminaire SIRICE 2016-2017

Depuis le 15 septembre 2015, le nom de l’UMR Irice évolue en UMR SIRICE (Sorbonne-IRICE) (...)