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Réguler la mondialisation : Albert Thomas, les débuts du BIT et la crise économique mondiale de 1920-1923

Olivier FEIERTAG



Que l’Organisation internationale du travail soit la fille de la Grande Guerre et du Traité de Versailles ne fait pas de doute. La filiation a été établie dès le début du processus diplomatique qui aboutit à la naissance de l’institution internationale, au sein de la Société des Nations. Albert Thomas, lui-même, n’a cessé d’y insister durant les premières années de l’organisation :
« le Bureau est la chair de la chair de la Société des Nations, il procède du même mouvement de pensée ; le préambule de la partie XIII du Traité de paix le rappelle  : “La Société des Nations a pour but d’établir la paix universelle, et une telle paix ne peut être fondée que sur la base de la justice sociale” » [1].

Thomas a immédiatement perçu l’importance de ce dispositif institutionnel inédit. À ses yeux, il était seul à même d’inscrire dans la durée la paix inachevée de Versailles : impossible retour à la paix morale en Europe car le traité pour les vaincus, comme d’ailleurs dans l’esprit de la plupart des vainqueurs, reste un diktat ; illusoire échappatoire des Réparations qui visait à solder la guerre et à transformer en dette financière cette dette morale que personne à Versailles n’avait été en mesure d’estimer à sa juste valeur ; fragile paix sociale marquée dans tous les pays au sortir de la guerre par le plus puissant mouvement social de l’époque contemporaine. Aux éléments de cette genèse, il convient en effet, selon Thomas toujours, d’ajouter également la Révolution russe. « Le BIT est né d’un moment singulier, […] au moment où les classes ouvrières […] ont pensé qu’en dépit des antagonistes et de la lutte des classes, une coopération était possible » [2]. Pour avoir été employée « abusivement », résumait–t-il, l’alternative n’en était pas moins vraie : « ou Genève ou Moscou » [3].

C’est dans cette perspective que l’organisation a été le plus souvent présentée et étudiée [4]. Mais il est pourtant un autre grand fait aux origines de l’OIT (comme d’ailleurs des autres institutions de la nébuleuse de la SDN) : la crise économique mondiale de 1920-1923. Cette crise a été d’une ampleur considérable. Elle demeure pourtant relativement peu étudiée pour elle-même [5]. C’est qu’elle est souvent confondue avec la brève crise du premier semestre de 1919 entraînée par la démobilisation. La crise de 1920-1923, proprement dite, est marquée par la combinaison de deux traits originaux qui frappèrent les contemporains : une déflation mondiale sans précédent et un chômage de masse. C’est, selon Paul Bairoch, l’un des rares historiens de l’économie à l’avoir prise en compte, « l’une des crises économiques les plus graves, avant 1929, que les pays développés aient jamais connues » [6]. Albert Thomas n’écrivait pas autre chose en mars 1924 dans La Revue de Paris  :

« Dès le lendemain de la signature du Traité, les temps sont rapidement devenus mauvais pour une Organisation internationale du travail. […] dès la fin de 1920, la crise économique la plus terrible certainement que le monde industriel ait connue depuis le début du XIXe siècle brisait l’essor de renouveau. Les changes étaient déséquilibrés et bouleversés. Les crédits étaient coupés. Les prix s’écroulaient. Le chômage répandait ses misères » [7].

La crise économique mondiale de 1920-1923 a donc constitué, de manière évidente, le contexte dans lequel le BIT, comme les autres organisations internationales nées du traité de paix, ont commencé à exister. Il convient, par suite, de s’interroger sur la manière dont elle a pu peser sur la mise en place et les débuts du BIT. Comment – et à partir de quand – la crise a-t-elle été perçue ? Comment, surtout, a-t-elle contribué à déterminer les normes et les pratiques de la jeune institution internationale ? Dans quelle mesure peut-elle rendre compte de l’économie politique, par bien des aspects originale, développée par les experts du BIT sous l’impulsion décisive de son influent premier directeur ?

Ces questions intéressent au premier chef l’histoire de l’OIT et notamment son histoire longue puisque le BIT, comme l’on sait, est la seule des institutions nées à Versailles qui a continué à exister après la Seconde Guerre mondiale et jusqu’à nos jours. L’expérience fondatrice de la crise économique mondiale de 1920-1923 ne permettrait-elle pas de rendre compte de cette étonnante longévité ? L’analyse de « l’économie politique internationale » élaborée par le BIT est au cœur des travaux pionniers d’Anthony Endres et Grant Fleming [8]. Mais leur approche, exclusivement fondée sur les sources publiées de l’organisation, est centrée en fait sur les économistes, qui, comme Keynes ou Irving Fisher par exemple, sont réputés avoir gravité autour du BIT. Leur ignorance des archives du BIT implique ainsi, à notre avis, deux biais majeurs : d’une part, les véritables « praticiens de la politique économique internationale » du BIT leur échappent totalement [9]. Ni Edgar Milhaud, ni Louis Varlez, ni Max Lazard ne sont ici pris en compte. Et Albert Thomas, même, n’est dans cet ouvrage qu’un simple nom. Sans compter que les sources officielles du BIT ont tendance à atténuer les divergences de vues entre acteurs et à donner corps à l’idée d’une doctrine homogène. C’est ainsi que Endres et Fleming rassemblent par exemple le plus souvent en une seule entité institutionnelle le BIT et l’Organisation économique et financière de la SDN (the « ILO-LON research program ») [10]. Par ailleurs, la chronologie précise de la formation d’une économie politique du BIT est largement masquée par les seules sources publiées de l’organisation. L’impact éventuel du retournement conjoncturel du printemps de 1920 n’est pas mis en question, pas plus que celui de la crise de 1920-1923. Une analyse proprement historique de la genèse de la doctrine économique du BIT au début des années 1920 reste donc largement à mener. Elle revient à analyser, sur la base des sources primaires de l’organisation, le milieu original constitué par Albert Thomas et certains des experts rassemblés autour de lui au sein du BIT au début des années 1920. Cette analyse conduit à se demander comment ont alors émergé, dans le contexte inédit de la crise économique mondiale de 1920-1923, les bases, théoriques et pratiques, d’une régulation proprement transnationale d’un ensemble d’évolutions économiques et sociales enclenchées par la Première Guerre mondiale et qu’on peut bien décrire comme un processus, avant la lettre, de mondialisation.

Pour examiner cette hypothèse, on s’efforcera d’abord d’établir la double chronologie de la mise en place du BIT et du cours de la crise économique mondiale. On tentera, ensuite, de préciser par quels mécanismes la crise dite « de chômage » s’est propagée à l’ensemble du monde, révélant la réalité de la globalisation économique dont a accouché la Première Guerre mondiale. Enfin, on envisagera comment le BIT, confronté à l’une des crises les plus aiguës que l’économie mondiale ait connues, a été amené à jeter les fondements théoriques et pratiques d’une régulation transnationale de la mondialisation. Cette enquête s’appuiera, pour l’essentiel, sur les archives du BIT (ABIT) et notamment sur les papiers du cabinet d’Albert Thomas (CAT) qui permettent le mieux de retracer le processus à la fois intellectuel et institutionnel par lequel s’est forgée une économie politique internationale originale dont l’actualité, de nos jours, s’impose [11].

La crise de l’économie mondiale et la naissance du BIT

La constitution du BIT, comme des autres organisations formant la SDN, est inséparable du déclenchement de la crise économique qui frappe le monde de 1920 à 1923. C’est un fait trop peu relevé. Albert Thomas est nommé directeur général du BIT le 27 janvier 1920. Dès le 8 février, le BIT est installé, d’abord à Londres, à Seamore Place, puis à partir des premiers jours de juin 1920 à Genève, route de Prégny, dans les austères bâtiments de l’ancien collège Thudicum [12]. Cette chronologie recouvre exactement la phase de retournement brutal de la conjoncture économique mondiale.

La fin de la guerre n’a en effet pas interrompu immédiatement la dynamique d’expansion de l’économie mondiale. L’immédiat après-guerre est marqué par un boom qui se manifeste notamment par une forte inflation mondiale. « De mai 1919 à mars 1920, [écrit en 1923 Jean Lescure, professeur d’économie à la faculté de Bordeaux] le monde traverse une dernière période de hausse et de fiévreuse activité de l’industrie » [13]. Cette phase d’expansion rapide est fondée sur une forte croissance du crédit, en particulier international. Les banques américaines s’y taillent la part du lion. Cette « orgie financière » [14] culmine au tout début de 1920. Elle amène les autorités monétaires américaines à sortir enfin de leur étonnante passivité depuis la fin du conflit et à augmenter de façon marquée leur taux d’escompte qui passe le 21 janvier de 4,75% à 6%. Un second relèvement a lieu le 1er juin 1920 qui porte le taux d’intervention de la Fed à 7%. Jamais l’argent n’avait été aussi cher aux États-Unis depuis la fin de la guerre de Sécession [15]. Cette orientation nouvelle de la politique monétaire américaine coïncide grosso modo avec le retournement brutal de la conjoncture économique non seulement sur le continent américain mais presque immédiatement dans le reste du monde. C’est la conséquence la plus évidente du poids écrasant acquis désormais, et pour longtemps, par l’économie nord-américaine à l’échelle de la planète.

Tous les indicateurs économiques et notamment les prix de gros américains s’orientent en réalité à la baisse dès le mois de mars 1920. Le Bradstrust’s index aux États-Unis est à son maximum (20 8690) en février 1920. Il dégonfle brutalement à partir de mars 1920 pour atteindre son minimum en mai 1921 (10 2808) [16]. La tendance baissière se communique très rapidement aux autres économies nationales, en particulier à celles du Japon et du Royaume-Uni. Un krach boursier, « d’une violence exceptionnelle », ponctua en mai 1920 le déclenchement de la crise. La secousse fut particulièrement forte sur la place de Paris, mais les marchés financiers de New York et de Londres furent également atteints. « Il faut remonter aux crises de 1873 à Vienne et Berlin pour rencontrer une panique aussi caractérisée » [17]. La dépression devient évidente aux yeux de tous à l’automne de 1920 [18]. En France même, pourtant plus tardivement touchée, les articles sur la crise mondiale se multiplient dès novembre 1920. Jean Lescure publie ce mois-là une analyse de la baisse des prix et de la surproduction dans la Revue internationale. En décembre Germain-Martin traite de la crise mondiale devant la Société d’économie politique. Durant tout le premier semestre de 1921, André Liesse suit la progression et l’aggravation de la dépression dans L’Économiste français [19].

On ne saurait sous-estimer de quel poids pesa le contexte d’une crise perçue comme sans précédent sur les premières années du BIT.

« C’est un fait que, après quelques mois à peine d’existence, soulignait Albert Thomas au début de 1923, l’Organisation internationale du travail s’est trouvée en présence de la crise économique et sociale la plus considérable que le monde ait connue » [20].

Cette crise a constitué l’objet d’observation principal de la nouvelle organisation durant ses quatre premières années d’existence. Réuni à Gênes le 8 juin 1920, soit quelques jours seulement après la décision du système de réserve fédéral américain de relever de manière spectaculaire ses taux directeurs, le conseil d’administration de l’OIT décidait, sur proposition d’Albert Thomas, d’instituer une Commission technique du chômage, en application de la résolution prise à l’issue de la première Conférence de Washington du 22 novembre 1919 [21]. Cette commission fut formée avec le mandat explicite « de formuler des recommandations sur les meilleures méthodes à adopter dans chaque État pour recueillir et publier, sous une forme et pour des périodes de temps internationalement comparables, toutes les informations intéressant le problème du chômage » [22]. Volontairement restreinte, la commission fut composée de proches d’Albert Thomas : Max Lazard, le secrétaire général de l’Association internationale de lutte contre le chômage dont il avait été l’un des co-fondateurs en 1910, mais aussi Lucien March ou encore William Beveridge. Louis Varlez, le directeur du Service du chômage et des migrations au BIT en assura dès l’origine le secrétariat permanent [23].

Corrélation, en économie comme en histoire, n’est pas raison. Le retournement conjoncturel du printemps 1920, renforcé par le revirement de la politique monétaire américaine, n’est bien sûr pas à l’origine de la constitution de la Commission du chômage. L’obsession du chômage, legs de la période de la Grande Dépression de la fin du XIXe siècle et du temps de la guerre, figure en tête de l’ordre du jour de l’OIT dès sa création. Elle est aussi dans les esprits de tous les hommes qui ont présidé à sa naissance, Albert Thomas au premier chef. Une lettre d’Arthur Fontaine, le président du conseil d’administration de l’OIT à Albert Thomas, datée de Paris du 1er mai 1920, atteste bien que, dès ce moment, le BIT a entrepris de relancer le processus de constitution d’une commission d’étude du chômage, en application de la résolution de la Conférence de Washington [24]. Dans l’état actuel de la documentation et sur la base des archives du cabinet du directeur du BIT, il apparaît, en fait, que dès le 11 mars 1920 Louis Varlez avait soumis à Albert Thomas un rapport en vue de la formation de la future commission technique sur le chômage [25]. Mais le retournement conjoncturel du printemps 1920 a pu également peser sur ce processus institutionnel. Il permettrait de comprendre l’insistance avec laquelle Thomas à Gênes en juin 1920 a souhaité enrichir la future commission par « la nomination immédiate d’un spécialiste américain », mais aussi sa volonté d’obtenir du conseil toute latitude pour laisser la commission « faire appel, suivant les circonstances, aux spécialistes du monde entier » [26]. Quoi qu’il en soit, il n’est pas douteux que le déclenchement de la crise de 1920-1921 a contribué à donner une incontestable actualité à l’outillage mental élaboré par Thomas et ses proches avant et pendant la guerre, en particulier dans la « nébuleuse réformatrice » rassemblée depuis les années 1890 autour de la question sociale internationale [27].

De ce point de vue, il n’y a pas de solution de continuité, comme le souligne Ingrid Liebeskind-Sauthier [28], entre les débuts du BIT et le réseau réformiste internationaliste construit à partir des années 1900 autour de l’Association internationale de lutte contre le chômage, mais aussi de l’Institut international de statistique, ou encore de l’Association internationale pour la protection légale des travailleurs dont l’Office de Bâle était souvent présenté par Albert Thomas lui-même comme le véritable précurseur du BIT [29].

Cette capacité d’expertise était donc déjà largement en place quand la conjoncture se retourna pleinement à partir de l’été de 1920. Le déclenchement de la crise marquée par la déflation et le chômage de masse plaça le BIT en position unique. La posture intellectuelle et le dispositif institutionnel du BIT tranchaient alors fortement sur la vulgate théorique dominante depuis la fin de la guerre, centrée, elle, sur le risque inflationniste, la surchauffe des économies et le risque de pénurie sur les marchés du travail qui avaient adopté la loi des 8 heures. Le décalage avec la position des experts économiques gravitant alors autour de la SDN, en particulier dans le contexte de la préparation, au cours de ce même été 1920 de la Conférence de Bruxelles, était flagrant [30]. La crise constitua dès lors la toile de fond, de plus en plus évidente, de toute l’activité du BIT.

Un peu plus d’un an après la réunion de Gênes de juin 1920, le conseil d’administration de l’OIT, réuni en novembre 1921 à Genève à l’occasion de la troisième conférence internationale du travail, prit la décision de lancer une grande enquête sur le chômage. Cette résolution était explicitement formulée sur la base des premiers travaux de la Commission du chômage et au moment où « le chômage [avait] pris dans un grand nombre de pays et notamment dans les pays à change élevé, les proportions d’une catastrophe » [31]. Cette enquête donna lieu entre 1922 et 1924 à de nombreuses publications. La principale d’entre elles a été publiée en 1924 sous le titre La crise de chômage, 1920-1923 [32]. C’est également au moment du déclenchement de la crise, en juin 1920, que l’OIT a décidé d’engager la grande enquête « sur la production industrielle dans les différents pays du monde, considérée dans ses rapports avec les conditions du travail et le coût de la vie », qui fut confiée à Edgar Milhaud, professeur d’économie politique à l’université de Genève [33]. La réalisation de cette enquête monumentale, qui débuta en septembre 1920 et ne s’acheva qu’en 1925 [34], est donc fondamentalement liée, elle aussi, au contexte de la crise mondiale du début des années 1920. Si la crise ne fut pas à l’origine de l’intérêt du BIT pour la question du chômage industriel, il ne fait pas de doute, du moins, que l’évolution de l’économie mondiale a volé au secours de la jeune organisation internationale, lui donnant à partir du milieu de l’année 1920 une incontestable utilité.

À cet égard, le fait le plus marquant, car le plus nouveau, est l’évidence rapidement acquise par le BIT de l’échelle mondiale de la crise. « La crise a eu incontestablement un caractère mondial » [35]. Partie, donc, des États-Unis au printemps de 1920, elle se propage immédiatement au Canada, avant d’atteindre de plein fouet, dès le mois de mai 1920, l’économie du Royaume-Uni et celles de ses Dominions. En juin 1920, la crise atteint le Japon. Elle se généralise au cours du second semestre de 1920, gagnant d’abord les pays de la périphérie européenne très dépendants de l’économie britannique, comme les Pays-Bas et les États scandinaves (à l’exception notable de la Finlande). À leur tour, la France, l’Italie, la Belgique, ou encore la Suisse, sont touchées à partir de la fin de 1920. La crise connaît son intensité et son extension maximales en 1921, avec un pic durant l’été aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Au début de 1922, l’Allemagne et les économies d’Europe centrale sont également entraînées dans le mouvement de dépression. Dans ces pays, la crise a perduré jusqu’à la fin de 1923, alors qu’elle s’est résorbée rapidement dans le reste du monde.

Le BIT a constitué à n’en pas douter un point d’observation privilégié de la crise et de sa diffusion à la surface du globe. La vocation réellement mondiale de la jeune institution internationale ne fait pas de doute. Personne mieux qu’Albert Thomas n’a incarné cette portée universelle. Paul Painlevé, introduisant en février 1923 le directeur du BIT, le soulignait : « M. Albert Thomas est un homme non seulement européen, mais mondial » [36]. Cette vision mondiale, Thomas, d’emblée, la revendiqua pleinement, la fondant sur la pratique d’incessants voyages tout autour du globe : « Je me suis mis en route à travers le monde presque aussitôt après la fondation du Bureau international du travail. […] C’est ainsi que je suis devenu le Juif-Errant de la politique sociale » [37]. Jusqu’à sa mort, Thomas est sans nul doute demeuré cet homme mondial. Et il est bien difficile de chercher à en faire un « Européen » avant l’heure, comme le montre bien en 1930 encore sa réaction négative à la proposition de fédération européenne émise par Briand [38].

Ce point de vue mondial préside aux débuts du BIT et l’engagement universel de Thomas ne peut que se renforcer dans le contexte de la dépression qui caractérise de manière globale l’économie mondiale. On en a la confirmation à travers l’intérêt que manifeste dès la fin de 1920 le directeur du BIT pour la mise au point des instruments d’observation dont devait, selon lui, se doter rapidement l’organisation : les « baromètres des crises ». Louis Varlez s’en fit l’écho dès novembre 1920 auprès de Max Lazard : « Tu verras dans le rapport que nous voudrions entamer la question du baromètre des crises auquel M. Thomas s’intéresse particulièrement » [39]. La commission a donc approfondi cette idée. Elle fait l’objet d’une description détaillée dans le rapport rendu en octobre 1921 par la Commission du chômage, au moment où la dépression mondiale atteignait son paroxysme. Le BIT devait se doter à brève échéance de baromètres économiques qui permettraient de « tirer des conclusions générales sur la marche des orages industriels et économiques », à partir d’informations émanant de tous les pays, de manière à bien faire apparaître, à l’échelle du monde, « chacun des centres de dépression et de pression » [40].

Cette idée non plus n’était pas nouvelle. Thomas lui-même l’avait déjà défendue au sein de la Commission des crises instituée par le gouvernement français dès avant la guerre, en 1911, et qui avait d’ailleurs continué à se réunir, sous la présidence d’Albert Thomas, pendant toute la guerre [41]. En 1921, alors que le trajet de la dépression économique, parti du foyer nord-américain s’était, de proche en proche, étendu à l’ensemble du monde, le BIT a jeté les bases d’une véritable climatologie de l’économie planétaire. Quelle meilleure confirmation de la perception véritablement globale de la crise qui fut alors celle de l’organisation internationale ?

Dans l’élaboration de cette vision réellement mondiale de l’économie, le BIT a pu, en outre, s’appuyer dès le début sur son réseau de correspondants dans le monde. Dès l’origine, des bureaux permanents étaient installés à Londres, Paris, Berlin et New York, tandis qu’au sein même du BIT, une section russe était constituée dès la fin de 1920 et placée sous la houlette de l’économiste italien, Pardo. Ce dernier devait d’ailleurs mourir en février 1922 du typhus exanthématique à Moscou, de retour d’une mission d’enquête de la SDN dans les régions en proie à la famine [42]. Ce remarquable dispositif international d’information fut encore complété à partir de novembre 1923 par l’ouverture d’un bureau à Tokyo. « L’universalisation » du BIT, pour reprendre le mot d’Albert Thomas, a donc bien été au cœur des objectifs de la jeune institution [43]. Son réseau d’information international a constitué un instrument unique pour cette période [44]. Mais à ce constat d’une géographie mondiale de la crise s’est ajoutée, de manière plus profonde, la prise en compte précoce par le BIT de sa manifestation la plus frappante aussi bien pour les économies que pour les sociétés industrialisées du monde : le chômage de masse. La crise économique de 1920-1923 est d’abord apparue aux contemporains et en particulier à tous les acteurs nationaux et internationaux du « monde du travail » comme une « crise de chômage ».

La « crise de chômage », une crise transnationale

Avec le déclenchement de la « crise de chômage » en 1920-1921, l’économie mondiale est entrée, statistiquement, dans l’âge du chômage de masse. On sait que le chômage n’émerge dans les différentes économies nationales, à partir des années 1890, qu’en fonction de la catégorie statistique qui le norme et le rend visible [45]. Avec l’expertise nouvelle mise en œuvre par le BIT au lendemain immédiat de la guerre, la visibilité du chômage pour la première fois s’imposait à l’échelle du monde. Albert Thomas le soulignait en septembre 1923 en ouvrant le congrès annuel de l’Association internationale de lutte contre le chômage à Luxembourg :
« Et d’abord, comme vous tous, comment n’aurais-je pas vécu, depuis bientôt trois ans, dans l’angoisse effroyable de la crise qui sévit sur le monde ? Comment […] ne serions-nous pas obsédés de ces chiffres inouïs où les statistiques d’avant-guerre n’avaient jamais atteint ? Il faut que leurs traits de feu éclairent nos délibérations » [46].

La perception de la gravité de la crise de 1920-1923 et des étapes de sa diffusion à l’échelle du monde a reposé principalement sur la mesure statistique par le BIT du chômage, sur la base des données nationales de chaque pays. Au plus fort de la récession aux États-Unis, en septembre 1921, le BIT dénombrait ainsi près de 6 millions de chômeurs. Les secteurs de l’automobile et du bâtiment, ainsi que celui de l’alimentation et de l’ameublement, concentraient les taux de chômage les plus élevés. C’est dans ce contexte que fut voté l’Immigration Act visant à permettre l’instauration de quotas d’immigrants. Le Japon fut certainement le plus fortement et le plus rapidement touché par la crise de chômage. Dès l’été 1920, le chômage y atteint son intensité maximale. Dans la préfecture de Kyoto, le chômage industriel frappe 70% des ouvriers en juin 1920. Au Royaume-Uni, le taux de chômage enregistrait un premier pic en juin 1921, atteignant 23% des ouvriers syndiqués. Ce chiffre doit être rapporté au taux résiduel de 1% seulement enregistré en avril 1920 à la veille de la crise. Ainsi, au plus fort de la crise britannique, on pouvait estimer, en valeur absolue, que le chômage concernait au moins 3 millions de chômeurs, dont 2 171 299 en chômage complet et 832 340 en chômage partiel [47]. La situation de l’emploi en Grande-Bretagne devait demeurer tendue, puisque au début de 1924, le nombre des chômeurs recensés y était toujours supérieur à 1 million. De la même manière, la crise de chômage au Canada, « a présenté un aspect particulièrement grave » [48]. En février 1921, le chômage, dans ce pays, touchait 16% des ouvriers syndiqués (contre 3,3% en septembre 1920, mais déjà 10% en novembre 1920). L’ampleur du phénomène apparaissait encore plus nettement si l’on considérait les statistiques par branches. On estimait ainsi que plus de 40% des travailleurs du métal à Montréal étaient au chômage en décembre 1920. En décembre 1921, 15% des ouvriers syndiqués canadiens étaient toujours au chômage.

À partir de ce foyer originel, centré sur l’Amérique du Nord, la vague de chômage a déferlé sur le reste du monde. En Australie, le chômage a culminé au deuxième trimestre de 1921. En Afrique du Sud, la gravité de la crise fut comparable. Elle dura largement jusqu’à la fin de 1922. L’Europe, à son tour, fut concernée à partir de la fin de 1920. Les économies des pays demeurés neutres durant le conflit furent les premières touchées. Les pays scandinaves, à l’exception notable de la Finlande, furent fortement atteints à partir de la fin de 1920. La crise de chômage y culmina à la fin de 1921 (33% de chômeurs déclarés en décembre 1921) et persista jusqu’au début de 1923. Les Pays-Bas connurent une aggravation de leur taux de chômage industriel dès les premiers mois de 1921 et jusqu’en 1923. 11% des ouvriers hollandais furent au chômage en 1922 et encore 10,8% tout au long de 1923. En France, pays où « les statistiques du chômage sont fort imparfaites » [49], le maximum semble avoir été atteint au premier semestre de 1921 : le Fonds de chômage de Paris, ce grand centre industriel, secourt 44 000 chômeurs en mars 1921 (contre moins de 700 en novembre 1920). En Belgique, la chronologie de la crise est à peu près la même qu’en France : enclenchée à partir de la fin de 1920, elle atteint son apogée en mai 1921 avec 32% d’ouvriers syndiqués au chômage. En Italie, le maximum du chômage est atteint au début de 1922 avec plus de 600 000 chômeurs recensés. Les analyses du BIT font bien remarquer à ce propos que cette crise est distincte dans le temps de la brève crise de reconversion qui s’est produite en 1919 du fait de la démobilisation. C’est ainsi qu’on recensait en Italie 400 000 chômeurs en avril 1919, mais ce chiffre, souligne le rapport du BIT, était retombé à 80 000 seulement à la fin de juillet 1920.

En Europe centrale, enfin, la crise de chômage ne se déclare vraiment qu’à partir de 1922. La Suisse, première touchée dans cette région du monde, a enregistré au début de 1922 des taux de chômage très élevés avec 25% de travailleurs de l’industrie au chômage (soit 150 000 personnes environ). C’est le cas aussi en Autriche où la crise s’enclenche en février 1922 et atteint son intensité maximale au début de 1923 avec 167 415 chômeurs secourus en mars 1923. En Tchécoslovaquie, la chronologie est la même. La crise s’y développe au cours de 1922 pour atteindre en décembre de cette année le chiffre de 436 000 chômeurs soit 11% de la population ouvrière. Le nombre de chômeurs y a ainsi été multiplié par 4 entre janvier et décembre 1922. La crise frappe aussi la Pologne, mais plus brièvement, entre octobre 1921 et juin 1922 avec un point culminant en janvier 1922 où le chiffre de 221 000 chômeurs est enregistré. L’Allemagne, elle, n’est atteinte par la crise de chômage qu’en 1923, dans le contexte, il est vrai, très spécifique de l’occupation de la Ruhr et de l’hyper-inflation, avec un taux de chômage qui dépasse 42% des ouvriers syndiqués en décembre 1923, soit un nombre de chômeurs secourus dépassant les 5 millions. Au plus fort de la crise de démobilisation en 1919, le nombre de chômeurs en Allemagne n’avait pas dépassé le million et ce chômage pouvait être considéré comme résorbé dès la fin de l’année. sé par le BIT a ainsi donné à la crise de chômage de 1920-1923 une visibilité incontestable. Il prouvait également sa capacité unique d’expertise à une échelle mondiale. Le tour de force que représenta la participation officielle du BIT à la Conférence de Gênes d’avril 1922 ne s’explique pas autrement. « Dès le milieu de 1921, expliquait une note officielle du BIT au lendemain immédiat de la conférence, la nécessité de convoquer une conférence économique à laquelle seraient conviés tous les États, avait été ressentie dans beaucoup de milieux » [50]. En septembre 1921, lors de l’assemblée annuelle de la SDN, le vœu fut exprimé de plusieurs bords de voir prochainement convoquée cette conférence économique internationale, « conçue sur le modèle de la Conférence de Bruxelles ». Selon la note du BIT, la section économique et financière de la SDN temporisa, « mais la crise de chômage qui sévissait dans un grand nombre de pays européens […] devait forcément retenir l’attention du monde ouvrier » [51].

L’impulsion décisive se produisit à l’occasion de la troisième session du conseil de l’OIT en novembre 1921. Le délégué ouvrier de la Suisse, Charles Schürch, soutenu par Léon Jouhaux, fit adopter une résolution réclamant « la convocation d’une conférence internationale chargée d’examiner les remèdes de caractère international propres à mettre fin à la crise du chômage ». En janvier 1922, à l’issue de la Conférence de Cannes et alors que le Conseil suprême avait annoncé la réunion prochaine de la Conférence de Gênes, Lloyd George insista, à son tour, « sur l’urgence de la lutte à mener contre le chômage ». Le Premier ministre britannique décrivit « l’étendue du mal et fit appel, en quelque manière, à la collaboration des classes ouvrières et à tous les facteurs de production pour la restauration économique de l’Europe » [52]. À cette date, la crise économique atteignait en effet toute l’Europe de plein fouet. Saisissant cette occasion, le BIT offrait le 19 janvier 1922 « sa collaboration » au Conseil suprême, mettant « à sa disposition sa documentation, son expérience et ses experts » [53]. Albert Thomas se mit aussitôt en route et rendit visite à Poincaré à Paris, à Lloyd George à Londres, et à Bonomi à Rome puisqu’il était revenu à l’Italie d’organiser la future conférence. Thomas parvint à vaincre les réticences des Britanniques, inquiets des réactions possibles des Américains à la participation officielle d’une institution à laquelle ils n’appartenaient pas. Et le 4 avril 1922, le ministre des Affaires étrangères italien, Schanzer, qui s’était fait l’avocat du BIT auprès de ses collègues du Conseil suprême, invita officiellement le BIT à envoyer une délégation « d’experts techniques » à Gênes [54].

Présidée par Arthur Fontaine, la délégation du BIT comprenait officiellement six personnalités réparties, comme le voulaient les statuts de l’OIT, de manière paritaire. On pouvait noter la présence de Jouhaux, délégué ouvrier, mais aussi de Michelis, commissaire général italien à l’émigration, présent comme délégué gouvernemental. Aux délégués eux-mêmes s’ajoutaient de nombreux hauts fonctionnaires du BIT puisque Thomas avait également tenu à ce que sa délégation comporte les membres de la section russe du BIT, dont il estimait que l’expertise sans équivalent au sein du monde occidental pourrait être amenée à jouer un rôle important à Gênes. Mais surtout, il entendait mettre au service de la conférence l’expertise acquise par le BIT dans le domaine du chômage. À cette occasion, le BIT constitua, à l’intention de la conférence, plusieurs séries nationales continues relatives au chômage entre 1910 et 1922. Le but de ces séries, de l’aveu même des experts du BIT, était de mettre en évidence la dimension, avant la lettre, profondément transnationale de la crise de chômage :

« les problèmes relatifs au chômage, de nature à la fois nationale et internationale, comme les différences de taux salarial entre les pays, les variations du coût de la vie, les changements dans la durée et dans les conditions de travail, sont au cœur de l’actuelle dépression de l’économie mondiale » [55].
Cette approche globale de la « crise de chômage » caractérisa pleinement les travaux du Comité d’experts du travail qui fut constitué dès le début de la conférence, le 27 avril 1922, au sein de la Commission économique. Albert Thomas, officieusement invité comme expert du BIT, y joua un rôle déterminant [56]. L’importance historique de cette autre facette de la Conférence de Gênes n’est pas mineure. Sa portée théorique et pratique n’est pas inférieure à celle des travaux de la commission financière qui aboutit, comme on sait, à formuler les bases du Gold Exchange Standard.

L’originalité des analyses du BIT tient, avant tout, au caractère global de son approche. Thomas insista à plusieurs reprises à Gênes sur la centralité du BIT, à la croisée des États souverains. C’est ainsi, rappelait-il devant le Comité des experts du travail, que « lorsque la crise a commencé, le BIT a été sollicité par un certain nombre d’États pour leur envoyer des renseignements précis » [57]. De la même manière, une note, sans doute rédigée par Louis Varlez à l’automne de 1920 dans le cadre des travaux de la Commission technique du chômage, avait montré comment le BIT se devait de dépasser le stade de la simple juxtaposition des statistiques nationales qui avait caractérisé avant 1914 l’Office international de statistique. Il convenait, au-delà, de tenter « d’en faire un tout homogène permettant des conclusions ou des adaptations internationales » [58]. Ce changement de point de vue est crucial. La méthode d’observation du BIT reste, certes, fondamentalement déterminée par le cadre d’analyse des économies nationales. Le système de ses correspondants dans le monde obéit d’ailleurs à cette logique. L’enquête sur le chômage est ainsi construite sur une série d’études de cas nationaux : « Comme la conférence nous l’avait prescrit, et comme nous y obligeaient aussi les règles d’une saine méthode, nous avons procédé tout d’abord à un examen de la situation pays par pays » [59]. Cette méthode d’observation a cependant permis, ajoutaient les experts du BIT, de mettre en évidence « que dans chaque pays, le développement du chômage ou sa diminution semblent avoir été déterminé […] par des facteurs identiques » [60].

Cette tension entre le cadre national et les dynamiques internationales est proprement au cœur des phénomènes transnationaux qui ont marqué la majeure partie du XXe siècle. Patricia Clavin a récemment proposé une définition particulièrement opératoire de cette notion, insistant bien sur cette double nature, à la fois nationale et internationale, des évolutions transnationales. « Le transnationalisme [résume-t-elle parfaitement] prévaut comme passe-frontières  » [61]. En ce sens, les dynamiques transnationales s’appuient sur les frontières nationales des États-nations. Mais s’en servant en quelque sorte comme d’un levier, elles parviennent à les dépasser pour atteindre une nouvelle réalité dite « transnationale » [62]. Les analyses conduites au BIT dans la première moitié des années 1920 mettent très bien en évidence cette dimension transnationale de la crise de chômage. Du point de vue global qui est le sien, l’organisation internationale parvient ainsi à identifier les mécanismes transnationaux à l’origine de la propagation mondiale du chômage. Ces mécanismes ressortissent pour l’essentiel au domaine monétaire international, notamment à travers les fluctuations du change, les évolutions des flux de capitaux et les variations des taux d’intérêt. Mais les dynamiques de diffusion de la crise tiennent aussi au rôle des migrations internationales et à l’évolution plus globale de la répartition du pouvoir d’achat et des matières premières à l’échelle du monde.

Cette grille d’analyse, très novatrice pour l’époque, a conduit la Commission du travail réunie à Gênes à formuler un certain nombre de résolutions destinées à mieux prendre en compte ces facteurs transnationaux de propagation de la crise : « Il est recommandé à tous les États intéressés de contribuer à l’Enquête sur le chômage […] , en consacrant une attention spéciale aux effets exercés par les changes sur le développement du marché du travail » [63]. Il était également recommandé, dans le même ordre d’idée,
« l’emploi rationnel de toutes les forces de travail disponibles par l’organisation nationale et la coordination internationale du placement. […] Les Nations s’efforceront de faciliter l’une l’autre, dans la mesure du possible, la compensation de l’offre et de la demande au marché du travail » [64].

Ces recommandations furent discutées à l’initiative de la délégation allemande, sur la base du mémoire rédigé en vue de la conférence par l’Union générale des syndicats allemands [65]. Au sein du comité, Oscar Weigert, alors directeur du chômage au ministère allemand du Travail, membre également depuis 1920 de la Commission du chômage, fut le plus incisif : le chômage, expliquait-il dès la première réunion du comité,
« est un problème central pour l’économie de tous les pays. Les pays à change affaibli sont en effet eux aussi continuellement menacés par le chômage, quoiqu’ils traversent, comme par exemple actuellement l’Allemagne, des périodes où leur marché du travail ne semble pas souffrir » [66].

Cette remarquable perception globale de la crise de chômage, conduisait Weigert à affirmer « qu’il ressort avec évidence des liaisons compliquées existant entre le marché du travail et la crise économique que des remèdes définitifs contre le chômage ne peuvent être trouvés que dans la guérison de la crise elle-même ». La prise de position allemande se heurta à de nombreuses critiques. Le délégué britannique, Hutchinson, s’opposa à tout élargissement excessif des travaux du Comité d’experts : « Il serait préférable que la sous-commission ne s’embarque pas dans une longue discussion qui transformerait la Conférence de Gênes en une sorte de conférence internationale du travail » [67]. Le délégué hollandais argua notamment du fait que les questions de change étaient du ressort exclusif de la commission financière de la conférence. « L’argument [commentait Thomas] était discutable. Des enquêtes concernant les problèmes du travail devaient forcément porter sur d’autres phénomènes économiques ou financiers envisagés spécialement du point de vue du travail » [68].

Cette posture à l’intersection de l’économique et du social, comme le soulignait après coup Edgar Milhaud, était la marque de fabrique du BIT. Elle correspondait aussi parfaitement à la trajectoire intellectuelle individuelle de Thomas depuis l’avant-guerre [69]. Il est néanmoins remarquable que les différents travaux menés par le BIT dans la première moitié des années 1920 aient abouti à identifier les facteurs internationaux de la crise de chômage, pour l’essentiel, dans la sphère financière : « Nous avons maintes fois considéré les fluctuations du change, de la circulation monétaire ou du crédit » [70]. La conclusion principale de l’enquête sur la crise de chômage est d’affirmer « l’existence constante d’une relation particulièrement étroite entre le chômage et le mouvement des prix », c’est-à-dire entre le chômage et « la politique monétaire et de crédit » [71]. C’était postuler l’existence d’une corrélation entre les évolutions de l’emploi et celle du niveau des prix (donc des salaires) bien avant les travaux de A. Phillips.

La réalité globale de la « crise de chômage » reposait ainsi sur des mécanismes de transmission spécifiques qui prenaient appui sur les frontières des économies nationales tout en étant de nature internationale, comme les phénomènes de change ou encore les migrations de main-d’œuvre. Cet apparent paradoxe, parfaitement perçu par le BIT, renvoyait, en dernière analyse, une image fidèle de l’état du monde au sortir de la Première Guerre mondiale. La Grande Guerre avait, d’une part, renforcé les frontières économiques nationales, en particulier dans le domaine monétaire avec la suspension généralisée de la convertibilité métallique des monnaies. Mais elle avait aussi contribué, d’autre part, à accélérer le mouvement de mondialisation de l’économie mondiale déjà à l’œuvre depuis les dernières décennies du XIXe siècle. Albert Thomas résuma parfaitement cette nouvelle logique des relations internationales dans la préface qu’il donna à un livre d’Henri Moro en 1932, dans le contexte de l’autre grande crise de l’entre-deux-guerres :
« Moro dégage d’abord un grand fait : la dépendance internationale ou, suivant une autre formule : l’interdépendance mondiale. Plus de peuple qui puisse s’enfermer dans ses murailles et ignorer le reste du monde. Toutes les nations ont conscience désormais d’être liées les unes aux autres. Elles ont conscience d’être entraînées par un mouvement quasi irrésistible vers un régime que Moro appelle […] l’allocratie, c’est-à-dire le gouvernement de tous et de chacun par les autres » [72].

Ce constat, nourri des analyses menées au BIT depuis le début des années 1920, posait clairement la question des conditions de possibilité d’une régulation adaptée au nouveau régime de l’économie mondiale.

L’invention d’une régulation transnationale de l’économie mondiale

Le BIT, on l’a dit, a d’emblée inscrit son action à l’échelle du monde. Albert Thomas le soulignait avec force en 1921, tirant le bilan de la première année d’existence de l’organisation internationale : la mission première de l’OIT était « d’établir partout un régime de travail réellement humain », « d’assurer […] une condition meilleure et autant que possible égale pour tous les travailleurs du monde » [73]. Le problème principal révélé par la crise de 1920-1923 est bien celui d’une régulation globale dans un monde dominé dès lors, et pour longtemps, par les frontières des économies nationales. La crise de 1920-1923 apparaît bien, pour reprendre la terminologie féconde appliquée naguère à l’histoire de l’économie des États-Unis dans les années 1970 par Michel Aglietta [74], comme « une crise de régulation », mais élevée ici à la puissance internationale.

Albert Thomas est sans nul doute l’un des inventeurs, avec quelques autres, de l’idée d’une régulation économique internationale. Les expériences du temps de guerre, notamment au sein des organes de coopération interalliés, ont, bien entendu, joué un rôle dans cette évolution [75]. Mais la crise de 1920-1923 constitua une étape décisive dans la genèse de cette notion. Le discours que prononça Albert Thomas le 9 octobre 1923, en conclusion de l’assemblée générale de l’Association internationale pour la lutte contre le chômage tenue cette année-là à Luxembourg, le prouve admirablement :

« Si nous nous rappelons vraiment notre attitude d’esprit à l’égard du chômage avant-guerre, nous ne dépassions guère, ni les uns ni les autres, ce premier stade sentimental : […] Alternance des vaches maigres et de vaches grasses. La vieille apparition biblique semblait le symbole des sociétés modernes. Sept, neuf ans, on discutait du délai qui séparait les crises, on discutait des indices qui permettaient d’en déceler l’approche. Mais […] il semblait qu’aucun ouvrier ne pût échapper à la loi fatale du recrutement, à la fameuse armée de réserve industrielle » [76].

L’invention de la régulation économique internationale ne prend ainsi pleinement son sens que par comparaison avec la situation intellectuelle des réseaux internationalistes d’avant 1914, bridés, à suivre l’analyse de Thomas, aussi bien par les dogmes du libéralisme économique le plus classique que par les lois d’airain du marxisme.
« Or, poursuivait le directeur du BIT, voici qu’après guerre, une idée nouvelle est apparue. Elle se fait jour sous des formes encore incertaines. […] C’est l’idée que, même dans la société présente, même dans l’économie capitaliste, des méthodes peuvent être instituées pour assurer la stabilité et la régularité du travail. (Bravo) » [77].
Le changement de paradigme était manifeste. La crise de l’économie mondiale pouvait faire l’objet d’une « régularisation » internationale – Thomas bien sûr ne disposait pas encore du néologisme « régulation ». Le rôle de la crise de 1920-1921 dans cette évolution, à ses yeux, était indubitable :

« Comment une telle évolution s’est-elle produite dans les idées ? C’est, à n’en pas douter, l’ampleur de la crise de 1920-21, le caractère inouï qu’elle a revêtu, qui est à l’origine de ces recherches nouvelles. […] Le problème du chômage a franchi le cercle étroit des frontières de chaque État. Il est devenu un élément de la politique internationale » [78].

Étonnante lucidité d’Albert Thomas qui justifie assurément que l’on se soit autorisé à le citer ici un peu longuement. Toute « politique internationale » était inséparable de la réalité des États-nations. De la même manière que la crise de chômage reposait sur un ensemble de mécanismes transnationaux, la régulation de l’économie mondiale en devenir devait se fonder sur des logiques et des instruments de nature transnationale.

Albert Thomas a été très tôt conscient de la réalité dominante et des limites étroites imposées dans la vie internationale par le cadre de l’État-nation. N’a-t-il pas été élu à la direction du BIT contre l’avis des représentants des États ? Il soulignait très explicitement cette réalité à l’issue des premiers mois d’existence du BIT : « Dans quelle mesure le contrôle international […] pourra-t-il être mis en harmonie avec la farouche défense des souverainetés nationales ? » [79]. L’échec de la Conférence de Gênes de 1922, selon lui, ne s’expliquait pas autrement. « On a oublié totalement aujourd’hui l’objet initial de la Conférence de Gênes : […] la crise inouïe de chômage qui sévit depuis des mois chez les nations industrielles » [80]. Si la conférence, concluait-il,

« avait été, comme il avait été prévu, une conférence de reconstruction économique, le Bureau sans nul doute aurait été appelé à jouer un rôle considérable, [mais] les débats politiques qui ont été immédiatement engagés, le caractère théorique et général des recommandations économiques ou financières, n’ont pas permis au Bureau de jouer un tel rôle » [81].
Pourtant, à la différence de l’internationalisme d’avant 1914, la doctrine développée au sein du BIT au début des années 1920 ne vise en aucune façon à créer un pouvoir supranational, au détriment des États. Thomas le soulignait sans ambages en février 1923 à l’École normale supérieure :

« vous connaissez notre machinerie ; elle est compliquée. Le traité de paix a décidé qu’il n’y aurait pas de super-État, qu’il était impossible, en raison de la souveraineté nationale de chaque État, de créer un Parlement qui imposerait des lois sociales obligatoires pour chacune des nations » [82].

L’État-nation demeurait plus que jamais au sortir de la Grande Guerre l’acteur dominant de la vie internationale.

La crise économique mondiale de 1920-1923 contribua cependant à modifier quelque peu le rapport de force opposant les jeunes organisations internationales aux États souverains. La crise, en effet, plongea le monde dans un climat de concurrence internationale sans précédent. Mais, ce faisant, elle a également mis en évidence le besoin d’une régulation économique mondiale. Thomas l’expliquait fort bien en janvier 1921 :

« Le monde est aujourd’hui étrangement troublé. […] L’Amérique se trouve emportée vers une crise redoutable où les problèmes du travail sont étroitement mêlés aux problèmes de finance et d’exportation. Jamais peut-être dans le chaos des changes, la concurrence internationale n’a paru plus redoutable ».

Et pourtant, analysait Thomas,

« les économies nationales sont mêlées les unes aux autres, imbriquées les unes dans les autres plus qu’elles ne l’ont jamais été » et « après avoir éprouvé une sorte d’hésitation devant la législation internationale du travail, il se peut que les États soient amenés à la réclamer avec plus d’insistance que jamais » [83].

C’est que la crise de 1920-1923 révéla, au sens photographique du terme, la nouvelle hiérarchie des économies nationales. Elle a mis en évidence à la fois la suprématie des États-Unis, mais elle a fait apparaître également la montée en puissance de certains pays de la périphérie qu’on n’appelait pas encore émergents comme l’Inde, le Chili ou l’Afrique du Sud que les enquêtes du BIT prennent d’ailleurs systématiquement en compte dès le début.

Cette hétérogénéité des niveaux de développement à l’échelle du monde a été rapidement perçue par Albert Thomas. Elle est au cœur des débats théoriques où s’affrontent les différents acteurs nationaux sous l’égide du BIT. Cette dimension est parfaitement manifeste à propos du projet de définition du chômage involontaire que formule le BIT dès 1921 et qu’il soumet aussitôt pour avis aux différents gouvernements [84]. La réponse du gouvernement d’Afrique du Sud est, de ce point de vue, particulièrement éclairante. La proposition de définition, souligne-t-il, s’applique difficilement au cas de l’économie sud-africaine. Elle convient davantage aux pays « d’une civilisation plus ancienne où les métiers et les industries sont plus sensiblement séparés et plus fortement établis ». Dans l’Union sud-africaine, est-il bien précisé, « les travailleurs ne se confinent pas à une occupation » [85]. De la même manière, le gouvernement du Chili juge la définition du BIT « défectueuse » quand « il s’agit d’un pays comme le nôtre où la spécialisation industrielle de l’ouvrier [n’]a commencé à se développer [que] très récemment avec l’implantation de la grande industrie » [86]. À l’inverse, dans le cas de l’Allemagne (comme de la Belgique ou de la Suisse), la définition proposée « est bien celle ordinairement employée et peut-être adoptée sans hésitation » [87]. Cette discordance internationale amenait d’ailleurs le gouvernement britannique, dans une réponse très empreinte de pragmatisme, à émettre l’idée que « la possibilité d’adoption internationale immédiate d’une définition est en raison inverse de la précision de celle-ci » [88].

Le constat de l’hétérogénéité mondiale des niveaux de développement économique et social est ainsi à l’origine de l’action du BIT dès le début des années 1920. Il fonde la détermination d’une véritable politique économique et sociale transnationale dont Thomas, le premier, avait parfaitement compris les enjeux. La convention internationale est d’emblée apparue comme l’instrument principal de cette politique. Elle est universelle dans son principe même :
« La protection légale des travailleurs est l’essence même de notre mouvement général. Elle ne peut avoir de valeur que si elle est universelle. La protection légale des travailleurs sera toujours menacée s’il y a des races qui peuvent jeter dans la fournaise industrielle des enfants et des enfants alors que d’autres pourront à peine soutenir la concurrence » [89].

La lourde machinerie de la convention internationale et des longues négociations en vue de sa ratification par les parlements des États souverains exprime parfaitement la réalité des dynamiques transnationales à l’œuvre autour du BIT. Thomas le reconnaissait : si le but reste la ratification, l’essentiel du dispositif de la convention est peut-être moins dans le résultat toujours aléatoire que dans le processus même qu’elle enclenche.

« Si bien, expliquait-il, que cette législation internationale, bien qu’elle n’ait pas encore obtenu toutes les ratifications attendues, apparaît comme une sorte de norme, de standard de la législation protectrice des divers pays » [90].

Ainsi comprise, la convention internationale sur le travail illustre très bien la réalité des dynamiques transnationales du XXe siècle. Elle renvoie aussi à la réalité de ces communautés épistémiques transnationales, à cheval sur les frontières nationales mais dont chacun des membres, pris individuellement, participait pourtant pleinement d’une identité nationale. Les experts rassemblés autour du BIT et de son directeur au début des années 1920 offrent un cas d’école d’une telle communauté transnationale. Thomas lui-même incarne au plus haut point cette réalité, comme bien d’autres acteurs internationaux de Genève [91].

L’exploration des modalités de la régulation transnationale de l’économie mondiale conçue par Albert Thomas et le BIT dans les années 1920 mériterait sans conteste d’être poursuivie dans le cadre d’une enquête collective, tant ses différentes facettes apparaissent multiples. La politique migratoire [92], notamment, joue un rôle important, comme en témoigne d’ailleurs la place que l’Enquête sur la production lui accorde dans sa dernière partie consacrée à l’action contre la crise [93]. Mais la politique financière internationale est également au centre du dispositif élaboré par le BIT au début des années 1920. Le crédit international a constitué une autre réalité proprement transnationale puisqu’elle est largement inséparable dans la période de la réalité des marchés financiers nationaux. C’est la raison pour laquelle il a également figuré aux yeux d’Albert Thomas en 1920-1923 comme l’un des instruments clef de la nécessaire régulation de l’économie mondiale. Cette composante de la politique internationale conçue par le BIT, au début des années 1920, soulevait ipso facto le problème épineux et jamais vraiment résolu de ses relations avec l’Organisation économique et financière de la SDN [94]. Le grand dessein monétaire du BIT, du reste, retrouva pour Thomas une actualité certaine en 1931-1932 quand la crise financière mondiale reposa, avec une ampleur redoublée, la question d’une régulation financière internationale [95].

La crise économique mondiale de 1920-1923 a constitué une expérience fondatrice pour le BIT qui venait tout juste d’être créé en application du Traité de Versailles. Le retournement conjoncturel du printemps 1920, devenu évident à compter de l’automne de 1920, modifia radicalement le climat économique du monde. Une des déflations les plus sévères qu’aient connues les pays industrialisés depuis le début du XIXe siècle succéda à une inflation mondiale que la fin de la guerre n’avait pas enrayée, et qui persista largement tout au long de 1919 et encore au début de 1920. Surtout, une vague de chômage de masse déferla sur tous les marchés du travail nationaux prenant à contre-pied les anticipations de la plupart des acteurs économiques et politiques, inquiets, au contraire, de la menace de pénurie de main-d’œuvre que faisait planer l’adoption dans la plupart des pays de la loi des 8 heures.

Dans ce contexte, le BIT, sous la houlette inspirée de son directeur, Albert Thomas, développa une expertise économique à l’échelle du monde. Cette capacité d’expertise est largement apparue comme un legs du mouvement réformateur internationaliste de la fin du XIXe siècle et des expériences du temps de guerre. Mais la crise de 1920-1923 a donné d’un coup une actualité renouvelée à des réseaux déjà formés et à des pratiques déjà éprouvées. Les débuts rapides du BIT et l’audience incontestable dont il bénéficia au début des années 1920 s’explique aussi, au-delà de la personnalité flamboyante de son directeur, pour ces raisons à la fois conjoncturelles et structurelles. Sa participation, contre toute attente, à la Conférence de Gênes en 1922 en témoigne.

L’histoire des débuts du BIT a montré, cependant, que la jeune organisation internationale s’est inscrite aussi en rupture par rapport aux expériences internationalistes de l’avant 1914. Ses analyses très novatrices des mécanismes transnationaux à l’origine de la diffusion mondiale de la crise économique de 1920-1923 lui ont permis de jeter les bases d’une régulation de l’économie mondiale (on parlerait plus volontiers aujourd’hui de gouvernance). Cette idée largement inédite reposait sur plusieurs instruments de politique internationale : la convention internationale, mais aussi la politique migratoire ou encore la politique financière internationale. La conception et la mise en œuvre éventuelle de ces instruments, entre les États souverains et la communauté internationale, ressortissait pleinement de ces dynamiques transnationales qui ont si profondément marqué la majeure partie du XXe siècle, des années 1920 aux années 1970 au moins. Par là s’affirme aussi, jusqu’à nos jours, l’étonnante actualité du BIT et d’Albert Thomas : « Comme le disait Lamartine, à la fin de son admirable parabole de la caravane humaine, déjà la caravane a conquis l’autre rive  » [96].

[1] ABIT, « Le Bureau international du travail », Conférence de A. Thomas, 5 novembre 1920, CAT 2/20/10.

[2] Ibid., p. 7.

[3] Ibid., p. 2.

[4] Cf. par exemple Edward J. Phélan, Albert Thomas et la création du BIT, Paris, Grasset, 1936 ; Victor-Yves Ghébali, L’Organisation internationale du travail, Genève, Georg, 1987 ; Jean-Michel Bonvin, L’Organisation internationale du travail. Étude sur une agence productrice de normes, Paris, PUF, 1998.

[5] Cf. Paul Bairoch, La croissance économique et le chômage de l’Europe : 1910-1939. Une analyse structurelle et comparative, Genève, Université de Genève, monographie du Centre d’histoire économique internationale, 1996 (manuscrit inédit).

[6] Paul Bairoch, Victoires et déboires, Histoire économique et sociale du monde du xvie siècle à nos jours, Paris, Gallimard, 1997, t. iii, p. 36.

[7] Bibliothèque du BIT, fonds Thomas, A. Thomas, « Justice sociale et paix universelle », La Revue de Paris, 31e année, n° 6, 15 mars 1924, p. 241-261. Qu’Ariel Golan, bibliothécaire au BIT, soit ici remercié de son accueil et de sa passion communicative pour Albert Thomas, l’homme et l’œuvre.

[8] Cf. Anthony M. Endres et Grant A. Fleming, « International economic policy in the interwar years : The special contribution of ILO economists », International Labour Review, vol. 135, 1996, n° 2 ; Anthony M. Endres et Grant A. Fleming, International Organizations and the Analysis of Economic Policy, 1919-1950, Cambridge, Cambridge University Press, 2002.

[9] Ibid., p. 237.

[10] Ibid., p. 22.

[11] Une version intermédiaire de ce texte a fait l’objet d’une présentation au 11e congrès de l’EBHA, International Bussiness, International Organizations and the Wealth of Nations, tenu à Genève du 13 au 15 septembre 2007. Nous remercions Isabelle Lespinet-Moret ainsi que les autres participants de la session « Regulating Labour » pour les commentaires et critiques qu’ils ont pu faire à cette occasion.

[12] Cf. Edward J. Phélan, Albert Thomas et la création du BIT…, op. cit. , p. 106 et suiv.

[13] Jean Lescure, Des crises générales et périodiques de surproduction, Paris, Librairie du Recueil Sirey, 1923 (3e éd.), p. 255.

[14] Jean-Charles Asselain, Histoire économique du xxe siècle, Tome 1, La montée de l’État (1914-1939), Paris, Presses de Science Po - Dalloz, 1995, p. 96.

[15] Cf. Milton Friedman et Anna Jacobson Schwartz, A Monetary History of the United States, 1867-1960, Princeton, Princeton University Press, 1963, p. 230 et suiv.

[16] Cf. Baron Mourre, « La crise de 1920-1921 et ses causes », Revue d’économie politique, tome xxxv, 1921, p. 548.

[17] Jean Lescure, Des crises générales…, op. cit., p. 267.

[18] Milton Friedman et Anna J. Schwartz, A Monetary History…, op. cit., p. 231.

[19] Cf. Baron Mourre, « La crise de 1920-1921 et ses causes », art. cit., p. 547.

[20] ABIT, CAT 2/23/1, « L’Organisation internationale du travail », Conférence d’Albert Thomas du 15 février 1923 devant le Comité national d’études sociales et politiques, sous la présidence de Paul Painlevé, à l’École normale supérieure (Paris)..

[21] ABIT, U 1/1/1 et 3/4 /4, Papiers de la Commission sur le chômage, Lettre de Louis Varlez à Weigert, directeur du chômage au ministère du Travail allemand, du 31 [sic] juin 1920.

[22] BIT, Les méthodes d’établissement des statistiques du chômage, coll. « Études et documents », Série C (chômage), n° 7, Genève, octobre 1922, p. 7.

[23] Sur la trajectoire intellectuelle et professionnelle de ces personnages, cf. Bénédicte Reynaud, « La genèse de la catégorie “chômeur“ en France, du modèle du statisticien aux modèles d’interprétation des personnes », dans Robert Salais, Nicolas Baverez et Bénédicte Reynaud, L’invention du chômage : histoire et transformations d’une catégorie en France des années 1890 aux années 1980, Paris, PUF, 1986, repris avec quelques coupes dans Malcolm Mansfield, Robert Salais et Noel Whiteside (dir.), Aux sources du chômage, 1880-1914, Une comparaison interdisciplinaire entre la France et la Grande-Bretagne, Paris, Belin, 1994, p. 251-278. Cf. aussi la contribution en cours de publication d’Ingrid Liebeskind-Sauthier (INSEE, 2008). Cf. aussi la contribution ici même d’Isabelle Lespinet-Moret et Ingrid Liebeskind-Sauthier.

[24] ABIT, U 1/1/1 et 3/4 /4, Papiers de la Commission sur le chômage, Lettre d’Arthur Fontaine à Albert Thomas du 1er mai 1920, reçue le 6 mai 1920.

[25] ABIT, U 1/1/1 et 3/4 /4, Lettre de Louis Varlez à Albert Thomas du 10 mai 1920.

[26] ABIT, U 1/1/1, PV du conseil d’administration de l’OIT du 8 juin 1920, 5e question à l’ordre du jour, constitution de la Commission du chômage, p. 2 et 3.

[27] Cf. Christian Topalov (dir.), Laboratoires du nouveau siècle, la nébuleuse réformatrice et ses réseaux en France, 1880-1914, Paris, EHESS, 1999 ; Isabelle Lespinet-Moret, L’Office du travail, Rennes, PUR, 2007. Cf. aussi la contribution d’Isabelle Lespinet-Moret dans ce volume.

[28] Ingrid Liebeskind-Sauthier, « Histoire de la définition du chômage au sens du BIT dans les années 1930 », contribution aux Journées d’histoire de la statistique, Paris, INSEE, 18 et 19 mars 2008, à paraître.

[29] Faisant les honneurs du BIT à Alexandre Millerand le 15 septembre 1920, Thomas lui rappelait que le BIT s’inscrivait dans la filiation directe de l’Office de Bâle et qu’il avait d’ailleurs recueilli la riche bibliothèque de l’Office. ABIT, CAT 2-20, Discours de A. Thomas à l’occasion de la venue de A. Millerand au BIT le 15 septembre 1920.

[30] Cf. Yann Decorzant, La Société des Nations et la naissance d’une conception de la régulation économique internationale, thèse de doctorat, sous la direction de Patrick Verley, Université de Genève, 2008, vol. 1, p. 191 et suiv.

[31] ABIT, CAT 6B-1-10-1, Résolution de la troisième session de la Conférence internationale de Genève, novembre 1921.

[32] BIT, La crise de chômage, 1920-1923, coll. « Études et Documents », Série C (Chômage), n° 8, Genève, 1924.

[33] Cf. Edgar Milhaud, « Albert Thomas et les problèmes économiques », dans Un grand citoyen du monde, Albert Thomas vivant, études, témoignages, souvenirs, Genève, Société des Amis d’Albert Thomas, 1957, p. 155.

[34] BIT, Enquête sur la production, Rapport général, précédé d’un Mémoire introductif, 9 vol., 6 800 p, Paris, Nancy, Strasbourg, Berger-Levrault, 1920-1925.

[35] BIT, La crise de chômage…, op. cit., p. 70.

[36] ABIT, CAT 2/23/1, « L’Organisation internationale du travail », Conférence d’Albert Thomas du 15 février 1923 devant le Comité national d’études sociales et politiques, sous la présidence de Paul Painlevé, à l’École normale supérieure (Paris).

[37] ABIT, CAT 3-22, AT/RL, Réponses écrites d’A. Thomas à des questions d’un journaliste américain, datées de Gênes, le 19 avril 1922, p. 1.

[38] Cf. A. Fleury et Lubor Jilek (dir.), Le plan Briand d’Union fédérale, Berne, Peter Lang, 1998.

[39] ABIT, D/133/3, Lettre de Louis Varlez à Max Lazard du 16 novembre 1920.

[40] ABIT, U 1/1/1, Papiers de la Commission sur le chômage (1920-1921), rapport provisoire d’octobre 1921, p. 8.

[41] ABIT, U 1/1/1, Rapport du Comité permanent d’études relatives à la prévision des chômages industriels remis au ministère du Travail le 14 février 1920.

[42] ABIT, CAT 6B-1-4-4-2, « Gênes », note d’Albert Thomas à R. I., de Genève, le 20 mai 1922, p. 4.

[43] Ibid., p. 6.

[44] Comme nous le signalait Remo Becci, l’actuel directeur des archives du BIT, le caractère exceptionnel des informations qui furent alors collectées dans le monde entier et selon une nomenclature uniforme par le réseau de correspondants du BIT, fournit encore aujourd’hui une source unique pour l’histoire économique et sociale des pays qu’on n’appelait pas encore « en voie de développement », comme l’Inde, la Chine ou les pays d’Amérique latine, pour la période de l’entre-deux-guerres.

[45] Cf. Robert Salais, Nicolas Baverez et Bénédicte Reynaud, L’invention du chômage…, op. cit. ; Malcolm Mansfield, Robert Salais et Noel Whiteside (dir.), Aux sources du chômage, 1880-1914…, op. cit.

[46] BIT, La crise de chômage…, op. cit., p. 13.

[47] Ibid., p. 21.

[48] Ibid., p. 24.

[49] Ibid., p. 45.

[50] ABIT, CAT 6B-1-4-4-2, « L’Organisation internationale du travail et la Conférence de Gênes », note dactylographiée, 26 p. Cette note a été publiée dans BIT, Supplément aux informations sociales, vol. II, n° 9, 2 juin 1922.

[51] Ibid., p. 1.

[52] Ibid., p. 3.

[53] Ibid., p. 4.

[54] ABIT, CAT, 6B-1-8, Lettre de A. Cabrini, correspondant du BIT à Rome, à Albert Thomas du 6 mars 1922.

[55] « The problems, both national and international, connected with unemployement, differences in wages rates in different countries, changes in the cost of living, variations in the length of the working day, and in the conditions of labour are all vitally connected with the present world-wide economic depression », ILO, « Statistics of Unemployment in various countries, 1910 to 1922 », Studies and Reports, 1922, n° 1, Unemployment series, Genève, mai 1922.

[56] ABIT, CAT 6B-1-4-4-2, Minutes des réunions du comité d’experts du travail, 5 séances, avril-mai 1922.

[57] Ibid., Minute de la première réunion, p. 2.

[58] ABIT, U 1/1/1 et 3/4/4, Papiers de la Commission sur le chômage, « La statistique internationale du chômage, rapport à la Commission technique du chômage instituée auprès du Bureau international du travail », s.d. [après le 7 octobre 1920], p. 4.

[59] BIT, La crise de chômage…, op. cit., p. 3.

[60] Id.

[61] « Transnationalism encounters as border crossing », dans Patricia Clavin, « Defining Transnationalism », Contemporary European History, vol. 14.4, novembre 2005, p. 421-439.

[62] Sur la fertilité de cette notion pour l’histoire des relations économiques et financières internationales au xxe siècle, cf. nos contributions (« Pierre Quesnay », « Financial Diplomacy » et « Sovereign Debt Crisis » en collaboration avec Patrick Verley) dans Pierre-Yves Saunier et Akira Iriye (dir.), The Palgrave Dictionnary of Transnational History, Londres, Macmillan, sous presse.

[63] ABIT, 6B-144-2, procès-verbaux des séances de la sous-commission du travail de la Conférence de Gênes, 27 avril-2 mai 1922.

[64] Ibid., p. 10 et 18.

[65] ABIT, CAT 6B-1-10-1, « Restauration de l’économie mondiale », Mémoire de l’Union générale des syndicats allemands à la Conférence de Gênes, 18 p.

[66] ABIT, 6B-144-2, procès-verbaux des séances de la sous-commission du travail de la Conférence de Gênes, 27 avril-2 mai 1922, p. 3 [résumé en français de l’intervention de Weigert par le secrétaire italien du Comité]. Oscar Weigert est une figure importante de l’histoire de l’OIT. Délégué allemand au CA de l’OIT jusqu’à l’arrivée des nazis au pouvoir, il s’exila ensuite aux États-Unis où il devint le chef de la division des Conditions de Travail à l’étranger au département du Travail. C’est à ce titre qu’il recommença après la Seconde Guerre mondiale à prendre part aux conférences internationales du travail, cette fois comme délégué du gouvernement américain.

[67] « It would be better if the sub-commission did not embark on a long discussion which would turn the Genoa Conference into a sort of Labour Conference », Ibid., p. 5.

[68] Ibid., p. 21.

[69] Cf. Edgar Milhaud, « Albert Thomas et les problèmes économiques »…, op. cit., p. 157.

[70] BIT, La crise de chômage…, op. cit., p. 4.

[71] Id.

[72] Albert Thomas, préface au livre d’Henri Moro, La dépendance internationale, Paris–Neuchâtel, Éd. Victor Attinger, 1932, p. 8.

[73] Albert Thomas, « L’Organisation internationale du travail, origine-développement-avenir », BIT, L’Organisation internationale du travail et la première année de son activité, Genève, 1921, p. 5.

[74] Michel Aglietta, Régulation et crise du capitalisme, Paris, Calmann-Lévy, 1976.

[75] Cf. Robert W. D. Boyce, British Capitalism at the Crossroads, 1919-1932, A Study in Politics, Economics and International Relations, Cambridge, Cambridge University Press, 1987 ; Olivier Feiertag, « I prodromi dell’Europa monetari : dalla Commissione delle riparazioni alla Banca dei regolamenti internazionali (1919-1930) », Memoria e Ricerca, n° 14, septembre-décembre 2003, p. 35-50 ; Yann Decorzant, La Société des Nations…, op. cit., vol. 1, p. 144 et suiv.

[76] ABIT, CAT 2/23/7, Association internationale de lutte contre le chômage, La lutte contre le chômage, un discours d’Albert Thomas, Genève et Paris, Éditions SONOR et Marcel Rivière, 1923, p. 14.

[77] Idem.

[78] Ibid., p. 14-15.

[79] Ibid., p. 6.

[80] ABIT, CAT 6B-1-4-4-2, note d’Albert Thomas du 20 mai 1922, p. 1.

[81] Ibid., p. 2.

[82] ABIT, CAT 2/23/1, « L’Organisation internationale du travail », Conférence de M. Albert Thomas, devant le Comité national d’études sociales et politiques, le 15 février 1923, doc. cité, p. 4.

[83] Ibid., p. 22.

[84] On connaît les termes de cette première tentative de définition internationale du chômage : « On peut définir le chômage [comme] la situation du travailleur qui, pouvant et voulant travailler, est hors d’état de travailler dans un emploi correspondant à ses aptitudes et à ses convenances justifiées ».

[85] BIT, Les méthodes d’établissement…, op. cit., p. 9.

[86] Ibid., p. 12.

[87] Ibid., p. 10.

[88] Ibid., p. 14.

[89] ABIT, CAT 2-20, Discours d’A. Thomas au Bedford College for Women de Londres, le 1er mars 1920, p. 20.

[90] ABIT, CAT 2/23/1, « L’Organisation internationale du travail », Conférence de M. Albert Thomas, devant le Comité national d’études sociales et politiques, le 15 février 1923, doc. cité, p. 7.

[91] Cf. Christine Manigand, Les Français au service de la Société des Nations, Bern, Peter Lang, 2003, p. 51-56.

[92] Cf. la contribution orale que Caroline Douki et Paul-André Rosental ont donnée au colloque « Albert Thomas et la société internationale » les 19 et 20 janvier 2007. Cf. aussi sur le rôle de De Michelis, le commissaire de l’Italie fasciste à l’émigration, délégué gouvernemental au CA de l’OIT, la contribution de Michele d’Alessandro, « Seeking governance for world markets : The League of Nations between corporatism and public opinion, 1925-1929 », 11e congrès de l’EBHA, Genève, 14 septembre 2008.

[93] Bureau international du travail, Enquête sur la Production, Rapport général, tome V, L’action contre la crise, conclusions générales, deux volumes, Paris-Nancy-Strasbourg, Berger-Levrault, 1925, vol . 2, p. 1187-1242.

[94] Cf. ici même la contribution de Yann Decorzant.

[95] Sur cet aspect de l’économie politique internationale originale développée par le BIT dans l’entre-deux-guerres, cf. les pistes ouvertes par Anthony M. Endres et Grant A. Fleming, « The early development of monetary policy rules : The View from Geneva in the 1920s », The Journal of monetary Economics, 42 (1998), p. 375-386 et aussi des mêmes auteurs, International Organizations and the Analysis of economic Policy…, op. cit., p. 19 et suiv.

[96] ABIT, CAT 2/23/7, Association internationale de lutte contre le chômage, La lutte contre le chômage, un discours d’Albert Thomas, Genève et Paris, Éditions SONOR et Marcel Rivière, 1923, p. 19.


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