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Le conflit israélo-arabe : vision gaullienne et logique de bipolarisation au Moyen-Orient

Le conflit israélo-arabe : vision gaullienne et logique de bipolarisation au Moyen-Orient

Frédéric GLORIANT

Tandis que la question israélo-palestinienne reste d’une brûlante actualité, l’interprétation de l’attitude de De Gaulle en 1967 vis-à-vis des acteurs du conflit est loin de faire l’objet d’un consensus et suscite même des discussions aux implications politiques actuelles évidentes. Ainsi, dans un récent ouvrage de Régis Debray, À un ami israélien, qui contient la réponse de son destinataire, Élie Barnavi, la diplomatie gaullienne durant la crise de mai-juillet 1967 et la conférence de presse du 27 novembre 1967 [1] sont présentées par les deux auteurs d’une manière radicalement divergente [2].

R. Debray insiste sur la pertinence visionnaire des prises de position de De Gaulle durant cette année charnière et y voit la seule base possible d’une solution au conflit moyen-oriental. Élie Barnavi au contraire dresse un bilan extrêmement sévère de la politique française vis-à-vis de la Guerre des Six Jours et fait le portrait d’une diplomatie impuissante, sans prise sur les événements et ses acteurs principaux.

Pire, selon Élie Barnavi, d’un point de vue israélien, l’attitude gaullienne a abouti à un résultat exactement contraire à celui qui était visé : non seulement l’attitude rigide de De Gaulle s’en tenant à une stricte neutralité accéléra le déclenchement du conflit par Israël, acculé à la guerre par l’absence de soutien diplomatique de la part de la France, mais en plus, la rupture qui s’ensuivit poussa les Israéliens dans les bras des Américains, inaugurant ainsi le versant occidental de la bipolarisation du Moyen-Orient. Or, la proposition française d’un « concert des quatre puissances » (États-Unis, URSS, France, Royaume-Uni), mise en avant officiellement le 24 mai, visait justement à éviter que le Moyen-Orient ne fût submergé par la logique de guerre froide, évolution jugée inévitable si une nouvelle guerre israélo-arabe était déclenchée. Maintenue par la diplomatie française de bout en bout de la crise, la proposition était en fait mort-née, d’après Élie Barnavi, du fait de l’opposition des Soviétiques qui jouaient la tension. Selon cet historien, il eût fallu faire pression sur Nasser pour qu’il cessât le blocus du détroit de Tiran, ce dont seul de Gaulle était capable en mai-juin 1967. Ainsi la France eût fait contrepoids à l’influence de Moscou au sein du monde arabe, en jouant sur le versant Est de la bipolarisation, à savoir la collusion entre URSS et États arabes (Égypte et Syrie principalement).

Cet article cherche à répondre à la question suivante : étant donné l’objectif français de faire obstacle à la mise en guerre froide du Moyen-Orient, la politique française a-t-elle été contreproductive ? Pourquoi la proposition du « concert à quatre » fut-elle obstinément maintenue par de Gaulle pendant toute la crise, et jusqu’en 1969, en dépit du refus opposé par l’URSS dès le 28 mai 1967 ?

Constatant que le tournant de 1967 dans les relations franco-israéliennes est bien documenté et que c’est moins le cas pour les échanges bilatéraux de la France avec l’URSS et les deux principales parties au conflit du côté arabe, à savoir l’Égypte de Nasser et la Syrie baasiste [3], il nous paraît donc nécessaire, pour juger de manière équilibrée de la pertinence de l’idée du « concert à quatre », de la replacer aussi dans la perspective du triangle France-URSS-États arabes.

Nous commencerons par une brève présentation des principes de l’attitude française telle qu’elle se dessina avant le déclenchement de la Guerre des Six Jours, avant de nous concentrer sur les trois formes différentes de consultation diplomatique qui dominèrent successivement l’arène internationale durant la crise de 1967 et par rapport auxquelles la proposition de « concert à quatre » fut affirmée et maintenue.

La politique française avant le début de la Guerre des Six Jours avait pour objectif principal d’en empêcher le déclenchement. À cette fin, l’action diplomatique de la France jusqu’au 5 juin 1967 prit deux formes principales.

D’une part, des appels à la modération furent adressés dans les mêmes termes aux deux camps en présence, Syrie et Égypte d’un côté, et Israël de l’autre, visant à les convaincre qu’il était de leur intérêt de ne pas ouvrir les hostilités ; cet effort fut complété à partir du 2 juin par la proclamation de la neutralité française dans la crise du Moyen-Orient, concrétisée par un embargo sur les livraisons d’armes à destination de la région. Ainsi de Gaulle refusa-t-il de condamner le blocus du détroit de Tiran décidé le 22 mai par Nasser, contrairement aux Britanniques et aux Américains ; pour autant, contrairement aux Soviétiques, il refusa d’entériner sans nuance les thèses égyptiennes ou syriennes ; comme le remarquait le Secrétaire Général de l’ONU, U Thant, la France se situait donc à la fin mai en position intermédiaire au Conseil de Sécurité, entre Anglo-Américains et Soviétiques [4].

D’autre part, dès le 24 mai, la France proposa officiellement l’organisation d’un « concert à quatre », réunissant les membres permanents du Conseil de Sécurité à part la Chine nationaliste. Ces quatre puissances avaient selon de Gaulle des intérêts et une certaine influence dans la région concernée. Cette double qualité, membre permanent du Conseil de Sécurité et présence au Moyen-Orient était, selon le chef de la Ve République, au fondement d’une responsabilité particulière de ces quatre États quant à la paix du monde et celle de la région moyen-orientale en particulier [5].

Le « concert des quatre » devait permettre d’atteindre deux objectifs : tout d’abord, il s’agissait par un dialogue entre les puissances d’éviter l’accroissement de leur engagement dans les affaires moyen-orientales, sous l’effet des tensions et craintes provoquées par la crise israélo-arabe – autrement dit, le « concert des quatre » avait dans l’immédiat un but négatif, celui de garantir la non-immixtion des puissances ; d’autre part, il s’agissait, une fois que la tension aurait diminué, de mettre au point, en concertation avec les Arabes et les Israéliens, un règlement des questions locales, dont celle de la navigation dans le Golfe d’Akaba, que Nasser avait décidé de fermer aux navires d’Israël.

En parfaite cohérence avec la neutralité que la France adoptait pour elle-même, le « concert à quatre » visait à faire adopter cette même attitude de désengagement vis-à-vis des affaires du Moyen-Orient par l’ensemble des puissances qui y disposaient d’une influence. Autrement dit, le « concert des quatre » visait à éviter que les deux niveaux de conflictualité en jeu, antagonisme israélo-arabe au plan local d’une part, et guerre froide soviéto-américaine au plan global d’autre part, n’entrent en résonance et ne se renforcent mutuellement, au risque de déboucher sur une conflagration générale, où le Moyen-Orient aurait joué le rôle d’une nouvelle poudrière des Balkans

Comme on le sait, la proposition française tourna court : les Soviétiques refusèrent de se prêter à des consultations quadripartites dès le 28 mai. Deuxième échec, plus fondamental encore : la diplomatie française, pas plus que celle des Américains, ne parvint à maîtriser la volatilité de la situation et la guerre que de Gaulle souhaitait à tout prix qu’on évite eut lieu. Enfin, dernier signe de l’échec du « concert à quatre », il semble que les Soviétiques préférèrent dialoguer avec les Américains, pendant la Guerre des Six Jours en actionnant pour la première fois le téléphone rouge pour parvenir le plus rapidement à un cessez-le-feu, puis lors de la rencontre au sommet de Glassboro, à la fin du mois de juin, entre Johnson et Kossyguine.

Pourtant, cet échec dans l’immédiat n’implique pas selon nous une absence totale de pertinence de la proposition gaullienne. En effet, le « concert à quatre » n’était pas seulement une méthode de négociation de court terme, visant à enrayer la crise de mai 1967, point sur lequel l’échec fut indéniable. C’était aussi comme souvent chez de Gaulle l’affirmation d’une position de principe visant le long terme. De Gaulle était en effet convaincu que le « concert à quatre » constituait la seule voie possible pour résoudre le conflit israélo-arabe et parvenir à une paix véritable au Moyen-Orient. C’est pourquoi il resta fidèle à cette proposition jusqu’à ce qu’il quitte le pouvoir en avril 1969.

La proposition du « concert à quatre » fut affirmée et maintenue face à trois autres types de concertations diplomatiques, trois autres formats de relations internationales, qui sont apparus successivement au cours de la crise, et dont de Gaulle estimait qu’ils seraient tous les trois à la fois inefficaces à faire diminuer les tensions localement et à empêcher la guerre, et dangereux en tant qu’ils renforçaient la logique de polarisation Est-Ouest au Moyen-Orient. Nous allons les examiner l’un après l’autre.

Le premier format par rapport auquel le « concert à quatre » s’affirma comme une alternative, avant le début de la guerre des Six Jours, était un format à contour occidental, avec deux variantes : il s’agissait d’une part d’un format de conversations tripartites entre France, Grande-Bretagne et États-Unis, proposé par les Américains dès le 20 mai à Washington et d’autre part d’une sorte de coalition de volontaires, entre puissances maritimes occidentales, en soutien à la liberté de navigation dans le détroit de Tiran ; ce format présupposait donc l’adoption en grande partie des thèses israéliennes ainsi qu’une condamnation du blocus égyptien ; le format à contour occidental était mis en avant par les Américains et les Britanniques.

Par contraste avec ces deux formats « occidentaux », le « concert à quatre » visait au contraire à inclure les Soviétiques. En effet, il semble que l’idée du « concert des quatre » dérive au moins partiellement d’un constat sur le mode de fonctionnement de l’ONU, en particulier du Conseil de Sécurité. Pour éviter de réduire ce dernier à l’impuissance, il fallait un accord préalable entre ses quatre membres permanents les plus importants. Tant que cet accord des quatre n’était pas atteint, il fallait éviter tout geste diplomatique amenant ce désaccord à se cristalliser en se manifestant publiquement.

Si le représentant de la France à l’ONU, Roger Seydoux, participa le 23 mai 1967 après l’annonce de la décision du blocus du détroit de Tiran par Nasser à une réunion informelle à New York réunissant onze membres du Conseil de Sécurité, sans les Soviétiques ni les Bulgares, il reçut le même jour des instructions lui ordonnant de ne plus prendre part à « aucune réunion officieuse à laquelle ne participerait pas le Russe » [6]. Cette recommandation trouvait son pendant à Washington dans le refus de la France de participer aux réunions en format tripartite entre Français, Britanniques et Américains : il s’agissait d’éviter de « donner l’impression que nous songions à une intervention à trois », sans tenir compte des Soviétiques [7].

Selon de Gaulle, dans un contexte de tension recrudescente entre Israéliens et Arabes, les Puissances responsables de la paix du monde devaient avant tout se garder de prendre parti [8]. Entrer en lice et s’aligner sur les thèses d’un des deux camps en rejetant l’autre, comme le firent du point de vue de De Gaulle après le 22 mai tant Américains et Britanniques que Soviétiques, ne faisait que jeter de l’huile sur le feu. C’est pourquoi la France se garda de se prononcer sur le fond de la question de la liberté de navigation dans le golfe d’Akaba, au cœur du différend entre Israël et l’Égypte de Nasser. Il en fit au contraire le sujet à discuter en priorité au sein du « concert des quatre », proposé officiellement le 24 mai. Au plan diplomatique, ne pas se prononcer sur le fond de la question du détroit de Tiran avait aussi pour but d’éviter de braquer davantage les Soviétiques sans lesquels la France estimait qu’il était impossible de résoudre la crise [9]. Ainsi le choix américain de faire pression sur les Soviétiques à l’ONU, en faisant mine d’être déterminés à agir sans eux s’il le fallait, allait dans le mauvais sens du point de vue français et rendait difficile la consultation qu’il eût fallu organiser avec les Soviétiques.

Remarquons donc qu’il y avait là une réhabilitation du rôle de l’ONU [10] dans l’attitude de la France : la diplomatie française consistait à prendre au sérieux les responsabilités du Conseil de l’ONU et à en éviter toute instrumentalisation puis contournement par une initiative exclusivement occidentale [11].

Il n’en reste pas moins que la raison principale de l’échec immédiat du « concert des quatre » ne vint pas des Britanniques ni des Américains qui acceptèrent la proposition, mais bien plutôt des Soviétiques, qui s’y opposèrent le 28 mai. Il semble que l’URSS, mais aussi les deux principaux États arabes dont elle se faisait le protecteur, Égypte et Syrie, aient préféré s’isoler de toute interaction avec les Anglo-Américains, en maintenant l’exclusivité de leur dialogue bilatéral contrairement au schéma proposé par de Gaulle [12]. Dès lors, les huit derniers jours de la crise avant le déclenchement de la guerre, du 28 mai au 5 juin, virent s’imposer un deuxième format que de Gaulle cherchait à éviter, à savoir le double face-à-face exclusif entre chacune des deux superpuissances protectrices et leurs protégés respectifs au Moyen-Orient. De Gaulle estimait qu’un tel schéma favoriserait l’aggravation de la crise, par des effets de résonance entre les deux types de conflictualité en jeu, guerre froide et conflit israélo-arabe. Le « concert des quatre » avait justement pour objectif d’éviter ce dangereux processus et la conséquence qu’il risquait d’entraîner : l’instrumentalisation réciproque des « petits » par les « grands » ou des « grands » par les « petits ».

Ainsi, l’ambassadeur de France au Caire fut chargé d’expliquer à ses interlocuteurs égyptiens qu’il ne s’agissait absolument pas de créer une « tutelle à quatre », mais de « faire en sorte que les conflits ou oppositions d’intérêts entre les grandes puissances ne s’exercent pas au détriment des pays plus petits, c’est-à-dire que ceux-ci ne deviennent pas l’enjeu des dits conflits ou oppositions et ne soient plus dès lors que des objets dans la politique internationale » [13].

Cette dernière phrase met l’accent sur un aspect souvent omis de la proposition de De Gaulle : l’objectif de non-immixtion. Il s’agissait pour le dirigeant français, en conformité avec le principe de l’indépendance des États, de prôner la rupture avec la logique des blocs et les relations de semi-suzeraineté de protégés à protecteurs qu’elle impliquait. La discussion des quatre puissances devait permettre d’établir la confiance mutuelle nécessaire pour qu’États-Unis et URSS puissent éviter de s’engager plus avant dans la crise israélo-arabe tout en ayant l’assurance que l’autre agirait de même. L’objectif était donc bien de briser les logiques spéculaires qui poussaient Américains et Soviétiques à un sur-engagement presque en dépit d’eux-mêmes.

Cela nous mène à l’autre type d’instrumentalisation que le « concert des quatre » avait pour but d’éviter : celle des « grands » par les « petits ». Le diagnostic de De Gaulle sur l’affaire du Moyen-Orient était en effet que ni les Américains ni les Soviétiques n’étaient au fond désireux de s’impliquer outre mesure dans la crise moyen-orientale, mais que le mécanisme de la rivalité bipolaire pouvait les y pousser. Lors d’une audience que de Gaulle accorda à Nixon le 8 juin, le président français souligna l’embarras des Soviétiques. Ayant acquis « une position importante dans les pays arabes, ils veulent la conserver, mais n’ont pas l’intention d’aller très loin contre Israël » expliqua-t-il [14]. La diplomatie française estimait que les Soviétiques avaient dû plusieurs fois soutenir et entériner des décisions prises unilatéralement par Nasser (notamment le blocus du détroit de Tiran) qu’ils n’approuvaient pas forcément.

L’impression générale des Français était que les Soviétiques se trouvaient dans une position délicate vis-à-vis de la Syrie et de l’Égypte. Après avoir été mis devant le fait accompli du blocus de Tiran qui les avait surpris, ils avaient dû refuser aux Arabes de s’impliquer directement au plan militaire et compenser ce refus par un soutien diplomatique sans faille. C’est ainsi qu’ils s’étaient engagés auprès d’eux « à ne pas se prêter à des discussions politiques avec les puissances occidentales au sujet du règlement des problèmes du Proche-Orient » [15]. Le refus soviétique du « concert à quatre » apparaît dès lors comme un signe révélateur non pas de la force des relations bilatérales arabo-soviétiques, mais bien plutôt de leurs ambiguïtés.

Ce diagnostic français sur le mode de fonctionnement des relations soviéto-arabes, qu’on pourrait résumer en parlant de « bipolarité imparfaite », a été dans une large part confirmé depuis par les dernières avancées de l’historiographie [16]. De Gaulle semble conscient que les Soviétiques se sont retrouvés comme pris au piège de leur propre politique en 1967, sous-estimant constamment la gravité de la crise, et surestimant au contraire le contrôle exercé sur leurs alliés locaux ainsi que celui exercé par les Américains sur Israël. Dans ce cadre, le « concert des quatre » aurait pu constituer pour les Soviétiques une possibilité de faire marche arrière par rapport au sur-engagement. Il eût toutefois fallu qu’ils fussent prêts à renoncer à leur lecture essentiellement bipolaire de la géopolitique moyen-orientale.

À partir du moment où la guerre commença le 5 juin et que les Israéliens remportèrent sur le terrain des succès fulgurants, s’imposa un troisième format de consultation diplomatique, à savoir le dialogue direct des deux superpuissances, entre Américains et Soviétiques, à l’initiative de ces derniers. La politique soviétique consista à se mettre d’accord avec les États-Unis pour éviter toute implication directe de l’un et de l’autre dans le conflit et à obtenir le plus rapidement possible un cessez-le-feu visant à limiter l’ampleur de la défaite arabe. L’accord direct soviéto-américain qui se dégagea rapidement permit au Conseil de Sécurité de sortir de son impuissance et de voter le cessez-le-feu. Ensuite, la consultation soviéto-américaine sur le Moyen-Orient resurgit sporadiquement, en marge de l’Assemblée générale extraordinaire de l’ONU de l’été, notamment sous la forme d’une rencontre entre Kossyguine et Johnson à Glassboro les 23-25 juin.

Les Français ne purent que constater que les Soviétiques, après avoir refusé le « concert à quatre », manifestaient une nette préférence pour le format soviéto-américain. Glassboro leur semblait constituer une forme de légitimation de facto de leur statut de grande puissance moyen-orientale, à égalité avec l’Amérique. Les Soviétiques avaient certes maintenu des consultations spécifiques avec les Français [17], mais les décisions essentielles dans les premières journées de la guerre furent prises entre URSS et États-Unis [18]. Les Français ne manquèrent pas d’ailleurs de protester vigoureusement contre la dérive imprimée par cette méthode au fonctionnement du Conseil de Sécurité qui mettait « les autres membres permanents [c’est-à-dire avant tout France et Royaume-Uni] dans l’impossibilité pratique d’intervenir pour faire prévaloir leurs points de vue » [19].

Durant cette période, la diplomatie gaullienne s’inscrivit délibérément en faux par rapport aux positions des États-Unis et parut se placer du côté des pays arabes et de l’URSS : la France accepta ainsi la convocation d’une Assemblée Générale extraordinaire d’initiative soviétique, contre l’avis américain ; le 21 juin, elle condamna officiellement Israël pour avoir ouvert les hostilités, prenant le contrepied de Johnson, qui avait insisté deux jours auparavant sur la responsabilité majeure de l’Égypte dans la guerre ; enfin, elle vota à l’ONU en faveur de la résolution yougoslave appelant au retrait israélien et s’abstint sur la résolution d’inspiration occidentale, début juillet, se distinguant ainsi de l’ensemble de ses alliés. En dépit de l’accueil constamment négatif réservé par l’URSS au « concert des quatre » et de la tendance avérée de Moscou à travailler directement avec Washington, on assistait à ce qui fut souvent perçu comme un « alignement » progressif de la France sur les positions soviétiques. La France chercha-t-elle à préserver le dialogue avec Moscou jusqu’à se laisser instrumentaliser dans le jeu diplomatique soviétique vis-à-vis des États-Unis [20] ?

La diplomatie gaullienne se fondait sur l’idée que les Soviétiques, après avoir été tentés de profiter des tensions moyen-orientales, furent beaucoup plus inquiets et prudents à partir du moment où la crise se noua le 22 mai avec le blocus de Tiran décidé par Nasser. Pour de Gaulle donc, l’URSS ne fut pas à l’origine de la Guerre des Six Jours et chercha toujours à éviter la confrontation directe avec les Américains ; elle exerçait plutôt une influence « modératrice » auprès de la Syrie et de l’Égypte. En fait, la guerre fut analysée à Paris comme une « épreuve », révélatrice de la fragilité et des contradictions de la politique soviétique au Moyen-Orient [21].

Le jugement historique que l’on porte sur la politique de la France à propos de la crise moyen-orientale de 1967 dépend en grande partie de la pertinence que l’on attribue à ce diagnostic ; on doit donc nécessairement se référer ici à la question controversée de la part de responsabilité de l’URSS dans le déclenchement de la Guerre des Six Jours. À cet égard, un ouvrage publié en 2007 par Isabella Ginor et Gideon Remez, Foxbats over Dimona : the Soviets’ Nuclear Gamble in the Six-Day War (Yale University Press) a contribué à revoir considérablement à la hausse la responsabilité soviétique, allant donc à l’encontre de la vision de De Gaulle et du Quai d’Orsay sur le déclenchement de la guerre. Selon les deux auteurs, l’URSS avait non seulement été à la source de la crise du mois de mai 1967, mais avait clairement voulu la guerre jusqu’à envisager une implication directe, l’objectif étant d’empêcher Israël de se doter de la bombe nucléaire. Si l’on admet cette vision de la crise de 1967 et de la politique soviétique, la diplomatie gaullienne apparaît peu en phase avec la réalité et la proposition du « concert des quatre » sans pertinence. Toutefois, les dernières avancées de la recherche, s’appuyant sur des archives soviétiques et d’Europe de l’Est ont définitivement remis en cause cette reconstruction quelque peu sensationnelle et assez mal étayée de l’histoire de la Guerre des Six Jours et dépeignent une URSS manipulée par ses propres pions, confrontée à une situation locale mal comprise et non-maîtrisée, et commettant plusieurs graves erreurs de calcul stratégique qui finirent par contribuer au déclenchement d’une guerre non souhaitée [22].

En se positionnant avec obstination en « champion » du « concert à quatre », de Gaulle cherchait à préserver la possibilité d’une dé-bipolarisation du jeu moyen-oriental et à tracer la voie étroite de ce qu’il appelait le « désengagement ». Il fallait à tout prix ne pas laisser s’approfondir le fossé entre l’Occident et le monde arabe : la France serait donc à elle seule cet « autre Occident », à la position plus équilibrée, qui maintiendrait le lien avec les Arabes ainsi que le dialogue avec Moscou. Ajoutons qu’en maintenant la proposition quadripartite, de Gaulle refusait aussi de reconnaître aux deux superpuissances des responsabilités exclusives au Moyen-Orient et marquait son scepticisme quant à la possibilité de parvenir à une véritable solution au plan local, par la voie du « condominium ». Loin de considérer les États-Unis et l’URSS comme capables de maîtriser le cours des événements, il constatait et redoutait leur incapacité à « tenir les rênes [23] » de la vie internationale, comme il l’expliqua au premier ministre britannique Wilson, le 23 juin.

Confirmant les prédictions pessimistes de De Gaulle, la période qui s’ensuivit entre 1967 et 1973 fut sans aucun doute celle de la bipolarisation maximale du Moyen-Orient [24] : il y eut un renforcement immédiat de l’engagement soviétique en faveur des pays arabes défaits, qui culmina lors de la guerre d’attrition, en 1969-1970, avec une implication militaire directe en dehors du territoire du bloc soviétique pour la première fois dans l’histoire de l’URSS. La guerre de Yom Kippour en 1973 impliquera quant à elle une mise en état d’alerte unilatérale du dispositif nucléaire américain stationné en Europe, ce qui provoquera de graves tensions transatlantiques.

Face à ce phénomène massif de renforcement de la logique de guerre froide en Méditerranée, la diplomatie française s’affirmait comme un contrepoids. La proposition du « concert des quatre » et le principe de non-immixtion qu’il présupposait avaient été en effet pensés comme une méthode qui devait permettre un retour à la paix. La France se proclamait puissance de médiation, dégagée de toute alliance locale et de tout alignement au plan mondial, puissance de paix et pôle de stabilité, en opposition à la double bipolarisation, israélo-arabe et est-ouest, qui menaçait la paix mondiale et celle de la Méditerranée.
Résigné à une forme d’impuissance à court terme, de Gaulle n’en maintenait pas moins le principe qui fondait l’idée du « concert des quatre ». Il y avait en elle une valeur pédagogique, visant à alerter les « grands » et les acteurs locaux des dangers de la logique dans laquelle ils étaient engagés du fait de la Guerre des Six Jours.

[1] Cette conférence de presse fit l’objet d’une violente controverse, tant au niveau international qu’intérieur, à cause notamment de la description par de Gaulle du peuple juif comme un « peuple d’élite, sûr de lui et dominateur ».

[2] Régis Debray, À un ami israélien (avec une réponse d’Élie Barnavi), Flammarion, 2010. Pour une analyse plus complète des prises de position de De Gaulle en 1967 dans la perspective des relations franco-israéliennes, voir également Élie Barnavi, « De Gaulle et Israël : la guerre des Six Jours et après », in Institut Charles-de-Gaulle, De Gaulle en son siècle, vol. 6, Liberté et dignité des peuples, Paris, Plon, 1992, p. 417-429, et Samy Cohen, « De Gaulle et Israël : le sens d’une rupture », in Élie Barnavi et Saul Friedländer (éd.), La politique étrangère du Général de Gaulle, Paris, Presses universitaires de France, 1985, p. 192-202.

[3] Citons toutefois les contributions de Maurice Vaïsse, « Les crises de Cuba et du Proche-Orient dans les relations franco-soviétiques », in Maurice Vaïsse, Philippe Oulmont et Létizia de Linarès (éd.), De Gaulle et la Russie, CNRS histoire, 2006, p. 151-162, et de Henry Laurens, « Charles de Gaulle et le conflit israélo-arabe 1967-1969 », in Jean-Paul Bled (éd.), Le Général de Gaulle et le monde arabe, Beyrouth, éditions Dar An-Nahar, 2009, p. 238-256.

[4] DDF (Documents diplomatiques français), 1967, tome 1, n° 198, TD de Couve de Murville, Paris, 23 mai (discussion avec U Thant en escale à Orly).

[5] AN (Archives nationales), 5 AG 1/1669, Conseils des ministres des 24 mai et 2 juin 1967.

[6] AMAE (Archives du ministère des Affaires étrangères), NUOI (Nations unies et Organisations internationales), carton n° 733, TD du 23 mai, n°1187 (Alphand à Seydoux).

[7] DDF, 1967, t. 1, n°192, 196 et 201, TD de Washington (Lucet), 20-23 mai.

[8] DDF, 1967, t. 1, n° 220 (lettre de De Gaulle à Eshkol, 27 mai) et 243 (entretien de Gaulle/Roi Fayçal d’Arabie Saoudite, 2 juin).

[9] Dans une discussion avec le représentant permanent de l’Inde, celui-ci indiqua à Seydoux le 26 mai que la préparation d’une déclaration des puissances maritimes sur la liberté de trafic rendait selon lui « impossible d’organiser des consultations fructueuses, à quatre ou dans quelque autre format que ce soit », cf. AMAE, NUOI, n° 733, TD de New York (Seydoux) du 26 mai.

[10] Point que souligne bien Henry Laurens, op. cit., p. 238-256.

[11] Les Français cherchèrent à convaincre Israël de la nécessité d’inclure les Russes dans le règlement de la question moyen-orientale. Ainsi de Gaulle dit à Abba Eban, le ministre des Affaires étrangères israélien le 24 mai qu’il « n’existait pas de solutions occidentales. Il faut que « les quatre » se concertent. Plus Israël regardera vers l’Ouest, moins les Soviétiques seront disposés à coopérer » (cf. Abba Eban, Autobiographie, Paris, Buchet-Chastel, 1979, p. 258-262). Voir également les propos de Couve de Murville, le 21 juin, lors d’une nouvelle discussion avec Eban : « la meilleure solution était une garantie non pas tripartite, mais quadripartite […] En fait, vous [les Israéliens] ne pouvez vivre contre les Russes, pas plus que la RAU [République Arabe Unie, c’est-à-dire l’Égypte] ne peut vivre contre les États-Unis » (cf. DDF, 1967, t.1, n°324, 21 juin).

[12] DDF, 1967, t. 1, n° 222, TD de Wormser (Moscou), 28 mai ; AMAE, NUOI, n° 733, TD de Wormser, 28 mai, n° 2069-2091.

[13] AMAE, NUOI, n° 733, TD Alphand à Roux (Le Caire), 25 mai, n°387-389.

[14] DDF, 1967, t. 1, n° 275.

[15] AMAE, NUOI, n° 733, TD de Wormser, 28 mai, n°2097-99 (visite à Moscou du ministre de la Défense égyptien Amer) ; sur l’attitude soviétique à propos du blocus du détroit de Tiran, cf. AMAE, Europe, URSS, n° 2657, note de la sous-direction d’Europe Orientale, 30 juin 1967, « La crise du Moyen-Orient et la politique extérieure soviétique ».

[16] Galia Golan, "The Soviet Union and the Outbreak of the June 1967 Six-Day War", Journal of Cold War Studies, 8, 2006, p. 3-19 ; Yaacov Ro’i et Boris Morozov (ed.), The Soviet Union and the June 1967 Six Day War, Stanford University Press, 2008.

[17] En même temps qu’au « téléphone rouge » soviéto-américain, les Soviétiques eurent en effet recours au paroxysme de la crise au « téléphone vert » franco-soviétique.

[18] DDF, 1967, t. 1, n°268.

[19] AMAE, NUOI, n°733, note n° 27, 14 juin 1967.

[20] Cette vision de la diplomatie française durant l’été 1967 correspond sans surprise à la perception qu’en eurent les diplomaties américaine et israélienne à l’époque (et l’ensemble des pays occidentaux d’ailleurs), ainsi qu’une grande partie de l’opinion publique en France (Raymond Aron par exemple critiqua un glissement de la neutralité à la solidarité avec les Arabes et les Soviétiques). L’historien Maurice Vaïsse a également soutenu cette thèse dans l’article déjà cité.

[21] AMAE, Europe, URSS, n° 2657, note de la sous-direction d’Europe orientale, 30 juin 1967.

[22] Cf. Y. Ro’i et B. Morozov (ed.), The Soviet Union…, op. cit., notamment les chapitres I et II. Pour une réfutation convaincante des thèses de Ginor et Remez, voir l’introduction de Y. Ro’i (p. xxii-xxiii) dans ce même ouvrage.

[23] DDF, 1967, t. 1, n° 319 et 322.

[24] Nigel Ashton (ed.), The Cold War in the Middle East : Regional Conflict and the Superpowers, 1967-73, Routledge, 2007.


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