Partenaires

CNRS
Logo Paris 1 Logo Paris 4

Rechercher

sur ce site

sur web cnrs

Nos coordonnées

à partir du 20 mars 2017

Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

UMR SIRICE

Bureau F 628

17 rue de la Sorbonne

75231 Paris cedex 05

mail : sirice@univ-paris1.fr


Accueil du site ::  Publications ::  Les Cahiers Sirice ::  Cahiers n°10 :: 

Un autre rideau de fer ? L’impact de la question chypriote sur le processus d’Helsinki

Un autre rideau de fer ?
L’impact de la question chypriote sur le processus d’Helsinki

Nicolas BADALASSI

La conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe (CSCE) qui, de novembre 1972 à août 1975, réunit l’ensemble des pays d’Europe, les États-Unis et le Canada à Helsinki et à Genève constitue, dans l’esprit des dirigeants soviétiques, l’aboutissement de vingt ans de négociations avec les Occidentaux dans le but de parvenir à la confirmation du statu quo politique et territorial en Europe. En contrepartie, les pays de l’Ouest ont pour objectif de faire accepter aux Russes et à leurs pays satellites non seulement la possibilité de modifier les frontières de façon pacifique, mais également le principe du respect des droits de l’homme et une meilleure circulation des hommes, des idées et de l’information entre l’Est et l’Ouest. En bref, il s’agit de dépasser les effets néfastes induits par le rideau de fer.

« Mastodonte » diplomatique, la CSCE voit ses travaux répartis en trois commissions distinctes. La première est chargée de négocier les dix principes censés régir les relations entre États participants : le « décalogue », dont l’enjeu est considérable, comprend à la fois les principes dont Moscou veut se servir pour geler l’ordre bipolaire (inviolabilité des frontières, non recours à la force, non intervention dans les affaires intérieures) et les préceptes défendus par les Occidentaux pour le dépasser (autodétermination des peuples, changement pacifique des frontières). La deuxième commission a trait aux échanges économiques, techniques et scientifiques tandis que la troisième, bête noire des Soviétiques, se consacre aux contacts humains et à la coopération culturelle.

Le processus d’Helsinki marque une étape importante dans l’histoire de la guerre froide en ce qu’il fournit aux dissidents du bloc communiste un outil sur lequel s’appuyer pour faire valoir leurs revendications et qu’il laisse entrevoir la possibilité pour les Européens de vivre un jour sur un continent unifié. Ainsi l’Acte final d’Helsinki est-il utilisé comme texte de référence au moment de la réunification de l’Allemagne en 1990.

Pourtant, dans la première moitié des années 1970, aux yeux de quelques pays d’Europe et, surtout, des États du Maghreb, la sécurité telle qu’elle est définie par la CSCE est imparfaite : si la détente existe bel et bien en Europe, les tensions ne cessent de s’accroître dans le bassin méditerranéen, le conflit israélo-arabe en étant la manifestation la plus visible et la plus dramatique. L’Algérie et la Tunisie entendent donc profiter de l’occasion offerte par la plus importante réunion européenne qui se soit déroulée depuis le congrès de Vienne en 1815 pour persuader les Européens et les deux géants soviétique et américain du lien indéfectible qui existe entre sécurité en Europe et sécurité en Méditerranée. Cela soulève la question de la géographie de la détente : faut-il privilégier une détente régionale, comme le prévoit la CSCE à l’origine, ou bien élargir le processus de manière à instaurer une détente globale ?

Grâce à l’appui de la France, de l’Italie, de l’Espagne, de la Yougoslavie et de Malte, les représentants de l’Algérie, de la Tunisie, du Maroc, de la Syrie, de la Libye, de l’Égypte et d’Israël sont invités par les pays de la CSCE à faire entendre leur point de vue sur la sécurité en Méditerranée lors de la deuxième phase de la conférence à Genève. Prenant la parole en octobre 1973, ils évoquent alors tous la guerre du Kippour et demandent, à l’exception d’Israël, que la CSCE puisse intervenir directement dans le règlement du conflit. Mais, pour la quasi-totalité des participants, notamment pour les Soviétiques, il est hors de question de mêler la détente en Europe au problème moyen-oriental, car le second risquerait d’avoir des conséquences néfastes sur la première.

Si la conférence se félicite de parvenir à éviter un sujet aussi brûlant, personne ne s’attend à ce que ce soit un autre événement méditerranéen qui vienne sérieusement compromettre les chances de succès du processus d’Helsinki.

En effet, l’intervention turque à Chypre, en juillet 1974, qui fait suite au coup d’État grec contre le président chypriote Makarios [1], constitue un moment-clé du cheminement qui amène les dirigeants européens à prendre conscience de l’étroite imbrication entre les conjonctures européenne et méditerranéenne. Alors en plein débat sur les principes chers aux Soviétiques que sont l’inviolabilité des frontières et le non recours à la force, les pays d’Europe, qui, presque inconsciemment lorsqu’ils évoquent les problèmes de frontière, se réfèrent à celles qui séparent l’Est de l’Ouest du continent, doivent faire face à un nouveau processus de division territoriale. Non seulement la Turquie et la Grèce, toutes deux impliquées dans l’affaire de Chypre, sont membres de l’OTAN, mais elles prennent part, de plus, aux discussions de la CSCE, tout comme la République de Chypre elle-même : le crédit accordé à la conférence par l’opinion internationale est alors fortement menacé, de même que la cohésion de l’Alliance atlantique [2]. Ainsi, quelques semaines après l’instauration d’un gouvernement démocrate à Athènes, la Grèce quitte le commandement intégré de l’OTAN en août 1974 afin de réduire l’influence des États-Unis – suspectés d’avoir soutenu le coup d’État de 1967 – sur ses affaires intérieures. Pour Washington, le geste gaullien des Grecs revêt un caractère bien plus grave que celui effectué par de Gaulle lui-même en 1966 : contrairement à la France, la Grèce est frontalière avec le bloc de l’Est et ne possède pas de grandes capacités de défense [3]. Quant aux Soviétiques, ils veulent à tout prix éviter que les évènements chypriotes sabordent une conférence qu’ils appellent de leurs vœux depuis 1954.

Il s’agit donc d’évaluer ici l’impact de la partition de Chypre sur les relations Est-Ouest au moment où la détente est censée atteindre son paroxysme.

David contre Goliath : Malte face aux deux « grands »

Sans surprise, la question chypriote se transporte au sein des négociations de Genève : quasiment toutes les délégations européennes tiennent à s’exprimer sur le sujet à la CSCE. La sécurité en Méditerranée prend brutalement sa place dans les pourparlers sur la sécurité en Europe, quitte à entraîner une remise en cause des principes que les trente-cinq pays essayent de définir depuis près de deux ans et à générer de sérieux doutes quant au succès et à l’aboutissement d’une conférence dont le but est de consacrer la détente et d’empêcher le retour de la guerre froide.

Le chef de la délégation de Chypre à Genève, Andreas Mavrommatis, accuse ainsi la Turquie de violer les principes et les dispositions négociées à la CSCE [4], faisant apparaître celle-ci comme la « non-conférence du siècle ». Comme son collègue grec, il indique que son gouvernement ne signera aucun texte final tant que son pays sera occupé et ne retrouvera pas une indépendance véritable [5]. En outre, la Grèce et Chypre posent comme autre condition à leur adhésion au document final que ce dernier soit rédigé d’une façon suffisamment précise pour parer à l’éventualité d’événements tels que l’intervention turque [6]. En réponse, la délégation de Turquie s’étend longuement sur les misères passées de la communauté turque chypriote et sur l’intention de monseigneur Makarios de réaliser l’Enosis. Elle reprend les déclarations de son gouvernement en indiquant que la Turquie n’a pas de revendications territoriales, souhaite l’indépendance de Chypre et des droits égaux pour tous, par la négociation [7]. Furieux de voir que les évènements de l’été 1974 viennent compromettre une conclusion rapide de la conférence, les Soviétiques n’hésitent pas à se plaindre auprès des Américains de la « tyrannie des puissances mineures » [8].

À la lumière de la crise de Chypre, la délégation de Malte souligne à Genève l’insuffisance de la CSCE et la médiocrité de ses résultats pour renforcer la sécurité, particulièrement en Méditerranée [9]. De ce fait, elle dépose, le 11 septembre 1974, un texte qui reflète directement les vues du Premier ministre travailliste maltais Dom Mintoff, artisan du rapprochement avec les pays arabes, et dans lequel elle dénonce l’hégémonie des superpuissances en Méditerranée. Comme le note le département d’État américain, « Mintoff cherche, depuis le jour où il a pris ses fonctions, à réduire systématiquement l’influence occidentale sur Malte au profit du resserrement de ses liens avec les non-alignés, en particulier la Libye, les Arabes et la Chine » [10], ce qui ne l’empêche pas de rester très dépendante des revenus dérivant de la présence militaire britannique dans l’archipel [11].

Le point le plus controversé du projet est l’appel lancé à la transformation du dialogue euro-arabe [12] en un cadre autonome, élargi à l’Iran et aux États du golfe persique, régions où la compétition Est-Ouest bat son plein. Pour La Valette, les dispositions en matière de sécurité et de coopération prévues par la conférence s’avèreront vaines si les contours géographiques de la sécurité européenne ne sont pas élargis. Malte reproche à tous les participants de ne s’intéresser qu’aux problèmes créés par le rideau de fer et de délaisser les États européens qui en sont loin. La sécurité de ces pays dépend non seulement de la situation politique du continent mais également de celle du Proche et du Moyen-Orient.

S’appuyant sur le conflit de Chypre, Malte remet en question tout un pan de la première « corbeille », consacrée aux principes censés régir les relations entre États ainsi qu’aux mesures de confiance. Ces dernières incluent la notification préalable des manœuvres militaires et l’échange d’observateurs étrangers à l’occasion des mouvements de troupes. Il s’agit, à la base, de prévenir les malentendus, voire les accidents, notamment dans les zones frontalières. Or, pour Malte, les événements de Chypre prouvent que ces mesures, tout comme les principes du décalogue, sont inefficaces et insuffisantes [13].

Selon La Valette, qui se fait alors le chantre des neutres et non-alignés, les seuls moyens de renforcer la confiance sont la dissolution des blocs, le désarmement et l’indépendance de l’Europe vis-à-vis des deux « grands », le tout couplé à un organisme euro-arabe. Cela signifie le départ des troupes soviétiques et américaines du continent comme de la Méditerranée – requête ouvertement posée par Malte le 23 mai 1975 [14] – et une extension à l’ensemble de ces deux espaces de la réduction mutuelle et équilibrée des forces, les MBFR (Mutual and Balanced Force Reductions).

Face à de telles exigences, les réactions sont mitigées. De leur côté, les pays du pacte de Varsovie gardent d’abord un silence prudent et personne ne propose la mise à l’étude du document. Seules les délégations grecque, espagnole, yougoslave, chypriote et suisse apportent un soutien explicite au projet maltais [15]. « Pendant plusieurs mois, note le diplomate soviétique Youri Doubinine, on tenta d’ignorer les propositions maltaises, on évita une discussion sérieuse à ce sujet. Mais Malte attendait son heure » [16].

Lorsque Malte renouvèle ses demandes en mai 1975, Moscou sort de son mutisme : l’URSS n’entend pas laisser réduire à néant d’une part son dispositif militaire en Méditerranée, d’autre part une conférence qui doit lui permettre de consacrer sa mainmise sur l’Europe orientale. Les Soviétiques réitèrent leur refus d’établir un lien entre sécurité européenne et sécurité en Méditerranée : pour éviter que l’intervention turque ne provoque l’échec d’une CSCE qui leur tient à cœur depuis les années 1950 et qu’en plus elle conduise l’ensemble des États européens – dont les pays satellites de l’URSS – à se mêler des affaires méditerranéennes et notamment moyen-orientales, ils appuient l’idée d’une conférence des Nations unies chargée de régler le problème de Chypre. Le Kremlin veut absolument éviter que Chypre, Malte et la Grèce ne sabordent ce qui constitue, à ses yeux, le point central de l’ordre du jour de la CSCE : l’inviolabilité des frontières et le non-recours à la force, deux principes essentiels censés empêcher toute remise en cause du statu quo territorial européen, mais qui ont été mis à mal par la Turquie. En outre, on s’inquiète à Moscou que les Maltais puissent refuser de s’associer au consensus général ou à la signature des documents finaux tant que le dialogue euro-arabe n’aura pas été institutionnalisé [17]. Craignant que La Valette réussisse à rallier à son projet des petits pays « en proie à la frustration » [18], la délégation de l’URSS maintient jusqu’à la fin de la CSCE une réelle méfiance à l’égard de Malte.

Par comparaison, la réaction des Américains aux propositions maltaises est encore plus virulente : il est hors de question pour eux de diminuer leurs forces en Méditerranée alors que le conflit israélo-arabe bat son plein, que l’URSS multiplie ses tentatives d’implantation au Moyen-Orient et en Afrique, que Franco est mourant [19] et que le sort du Portugal demeure incertain [20]. Kissinger craint alors que l’instauration d’un régime socialiste à Lisbonne, qu’il imagine du type yougoslave ou algérien, fasse tâche d’huile et conduise à une situation similaire en France et en Italie où les PC restent puissants [21]. En outre, à la suite des événements de Chypre, l’administration Ford doit déjà faire face aux actions législatives menées par la Chambre des représentants pour réduire la présence militaire des États-Unis en Méditerranée orientale par le biais d’une diminution de l’aide fournie à la Turquie [22]. Elle essaye également d’empêcher les Soviétiques de se mêler de l’antagonisme gréco-turc qui, pour elle, ne doit concerner que l’Alliance atlantique [23].

De fait, les États-Unis et l’URSS (le problème méditerranéen représente l’unique thème de la CSCE sur lequel les deux « grands » sont du même avis) font front commun contre Malte, laissant aux neuf pays de la Communauté européenne l’occasion de démontrer leur capacité à apaiser les tensions.
Comme l’URSS, les Neuf n’ont pas intérêt à ce que la CSCE se solde par un échec : d’une part, ils sont sur le point de réussir à introduire dans les rapports Est-Ouest la notion de respect des droits de l’homme et à faire accepter au bloc soviétique l’amélioration des échanges culturels, des contacts humains et de la diffusion de l’information, d’autre part, la CSCE constitue le seul domaine dans lequel les Neuf ont réussi jusqu’alors à harmoniser leurs positions dans le cadre de la Coopération politique européenne (CPE) [24]. L’initiative de La Valette pose un problème aux pays de la Communauté en raison de leur incertitude quant aux intentions exactes de Dom Mintoff, notamment en ce qui concerne l’idée de soumettre le dialogue euro-arabe à un contrôle au sein de la CSCE [25].

Les Neuf optent par conséquent pour une stratégie franco-italienne consistant à convaincre les Maltais de s’abstenir de prendre toute position extrême en contrepartie d’une certaine compréhension pour leur intérêt d’être associés au développement du dialogue euro-arabe lancé par les Neuf [26].

La France propose même à ses partenaires d’informer, directement et sans tarder, Dom Mintoff de l’état des relations euro-arabes [27]. Certes, cette proposition n’a aucune conséquence pratique dans la mesure où le dialogue euro-arabe est tombé en désuétude depuis l’accord Gymnich de juin 1974 [28], mais, grâce à l’initiative française, la relation qui s’établit entre Malte et les Neuf se révèle rapidement fructueuse, La Valette appréciant que la CPE participe du dépassement des rapports de bloc à bloc. Les délégations des pays membres de la CE parviennent ainsi à faire agréer par les Maltais des textes qui suivent de près leur projet commun et obtiennent l’abandon de points importants et délicats tels que l’extension des mesures de confiance aux rapports avec les États non participants, l’objectif de l’élimination des tensions en Méditerranée, l’établissement par la CSCE d’un comité de contrôle qui orienterait le dialogue euro-arabe, et le retrait progressif des forces américaines et soviétiques du bassin méditerranéen [29].

Les Neuf n’excluent cependant pas d’intégrer la question méditerranéenne dans les suites de la conférence. Pour Rome et Paris, il est d’autant plus essentiel que les Neuf parviennent à se concilier Malte que « le problème de Chypre pourrait constituer la plus grave hypothèque pour la bonne fin de la conférence » [30].

La CSCE, terrain de l’affrontement gréco-turc

Constatant le dynamisme de certains pays de la Communauté à l’égard des préoccupations maltaises, la délégation chypriote décide à son tour, dans les premiers mois de l’année 1975, de s’adresser à eux pour faire valoir ses revendications. La République de Chypre, tout juste restaurée, est alors en proie à de nouvelles inquiétudes, à la suite de la décision unilatérale prise en février 1975 par Rauf Denktash, leader de la minorité turque de Chypre, de créer un État fédéré chypriote turc. Parmi les pays approchés, la France occupe une place centrale, en raison notamment de l’intérêt que porte le président Valéry Giscard d’Estaing au monde hellénique et à la défense de sa culture.

Ainsi, début avril 1975, le chef de la délégation de Chypre, Andreas Mavrommatis, demande à son homologue français Gérard André de bien vouloir l’assister sur plusieurs points [31]. Il le prie par exemple de l’aider à trouver un moyen pour son gouvernement, tout en participant pleinement à la troisième phase de la conférence censée adopter les documents finaux, de réserver sa position. Pareille requête persuade les Français que, contrairement à ce qui a été annoncé quelques temps auparavant par Athènes et Nicosie, ni Chypre ni la Grèce n’obstrueront l’adoption de l’Acte final : l’attitude de Mavrommatis dénote le souci de son gouvernement de se ménager le bon vouloir et l’appui de grandes puissances dont il n’a pas intérêt à contrecarrer les projets. De fait, dans le but de soutenir les Chypriotes dans leur élan de bonne volonté, André suggère que le représentant de Chypre fasse à Helsinki une déclaration qui exprimerait le souhait que la crise chypriote soit réglée conformément aux principes de la CSCE [32].

Il propose par ailleurs « une manifestation plus générale pour déplorer ‹ l’accident › et appeler tous les participants à en réparer les effets ». Il conseille ainsi d’inclure un passage à ce sujet dans d’autres discours, notamment dans celui que doit prononcer le président finlandais lors de l’ouverture du sommet final. La proposition française n’a guère de répercussions – Valéry Giscard d’Estaing lui-même ne fait aucune référence à Chypre – et rares sont les chefs d’État ou de gouvernement présents à Helsinki qui mentionnent les événements de l’été 1974. Seuls le premier ministre grec Constantin Caramanlis [33], le président chypriote Makarios [34], et, dans une moindre mesure, le premier secrétaire du PC bulgare Todor Jivkov [35], le maréchal Tito [36], le vice-premier ministre maltais Anton Buttigieg [37] et le chef de l’État roumain Nicolae Ceausescu [38] déplorent l’intervention turque.

Un autre point inquiète A. Mavrommatis : les Chypriotes craignent que, lors de la troisième phase de la CSCE à Helsinki, la délégation turque mette « publiquement et officiellement en cause le statut de la représentation de Chypre » [39]. Et c’est précisément ce qui se passe lorsque le premier ministre turc Süleyman Demirel affirme, dans une allocution particulièrement cinglante, que « comme ce n’est que la communauté grecque chypriote qui est représentée ici et comme il est juridiquement impossible en l’état bicommunautaire de Chypre qu’une communauté quelle qu’elle soit représente l’autre, la représentation de l’État de Chypre au sein de la conférence ne saurait être considérée comme légale et, dans ces conditions, légitime. En conséquence, la Turquie ne peut considérer les dispositions de l’Acte final comme obligatoires pour ce qui est des relations avec l’État de Chypre » [40].
Grecs et Chypriotes décident alors d’appliquer une politique similaire à l’égard de la Turquie.

Les Neuf ont pourtant tout fait, à Genève, pour éviter une telle situation. Leurs efforts en faveur d’un projet italien de déclaration sur la Méditerranée – agréée par tous, jointe à la partie politique de l’Acte final et dans laquelle les États participants réaffirment le lien qui unit sécurité européenne et sécurité en Méditerranée de même qu’ils encouragent une coopération, notamment économique, mutuellement avantageuse entre les deux rives de la Méditerranée – ont surtout pour but de faire accepter les dispositions finales de la CSCE aux protagonistes de l’affaire de Chypre.

Si l’affrontement gréco-turc constitue un épisode brûlant de la fin de la CSCE, il doit être considéré parallèlement à l’autre grand rebondissement qui caractérise les dernières semaines de la négociation et qui met à nouveau la Méditerranée sur le devant de la scène. En effet, au cours de la phase finale des discussions de la CSCE, Malte, soutenue par la Yougoslavie, revient à la charge et bloque le consensus final, provoquant la fureur des Soviétiques.

Joseph Attard Kingswell, émissaire spécial de Dom Mintoff, vient à Genève pour formuler deux exigences, qu’il conditionne à la signature de l’Acte final par son gouvernement : la mention dans la déclaration sur la Méditerranée du désir des pays participants « de poursuivre et d’amplifier le dialogue amorcé avec les pays riverains », c’est-à-dire avec les pays arabes ; et une clause prévoyant le départ progressif des forces américaines et soviétiques stationnées dans la région. Cette affaire paralyse la conférence pendant une semaine, Malte refusant de donner son accord à toute une série de propositions, en particulier sur le statut des frontières européennes, tant que les siennes n’ont pas été adoptées. Les Soviétiques tentent de passer outre les objections maltaises en essayant d’obtenir le soutien occidental à leur tactique consistant à isoler Malte et à réunir les acteurs de la troisième phase sans elle. Il faut dire que l’initiative maltaise est fort mal venue pour l’URSS qui, depuis juin 1975, renforce sa flotte en Méditerranée [41]. Mais, pour les États-Unis, qui refusent eux aussi toute diminution de leurs forces dans ce bassin, signer l’Acte final sans Malte équivaudrait à une violation de la règle du consensus qui prévaut à la conférence ; une telle procédure est de plus rejetée par la plupart des Occidentaux et des neutres [42].

Malte – dont les seuls soutiens sont la Yougoslavie, Chypre et, dans une moindre mesure, l’Espagne [43] – suscite non seulement la colère des Soviétiques, mais aussi celle de la plupart des délégations présentes.

Finalement, du fait de l’intervention directe, à Genève, de Henry Kissinger et Andreï Gromyko, pressés de terminer la CSCE [44], Mintoff finit par transmettre un texte édulcoré et beaucoup moins contraignant qui obtient l’accord de tous ; il évoque la poursuite du dialogue avec les États méditerranéens non-participants « en vue de contribuer à la paix, à la réduction des forces armées dans la région ». Mais « le souvenir de ces événements n’est pas près de s’éteindre » [45] car les Maltais ont mécontenté tout le monde [46]. Pour marquer sa réprobation, la conférence réduit l’importance du document sur la Méditerranée, qui perd le titre de « déclaration » et qui est disjoint des documents politiques [47].

Le coup de théâtre maltais met en évidence le décalage entre la réalité des relations internationales et les dispositions méditerranéennes de la CSCE. Car, si Malte, l’Algérie et leurs partenaires neutres et non-alignés ont bel et bien réussi à introduire une relation entre sécurité européenne et sécurité en Méditerranée, le document qui résulte de ces efforts demeure somme toute assez flou et fait quasiment abstraction du contexte géopolitique méditerranéen.

Ainsi, bien que tous les protagonistes de l’affaire chypriote participent à la CSCE, celle-ci est incapable de faire appliquer à Chypre les principes qu’elle entend définir pour toute l’Europe et qui touchent tant à l’inviolabilité des frontières et à l’intégrité territoriale qu’au respect de la souveraineté et à la non-intervention dans les affaires intérieures. Cela montre qu’à l’Est comme à l’Ouest, le seul rideau de fer qui importe est celui qui s’étend « depuis Stettin sur la Baltique jusqu’à Trieste sur l’Adriatique ». Celui qui s’étire désormais entre Pyrgos et Famagouste reste secondaire.

Les événements de Chypre confèrent néanmoins un relief tout particulier à l’Acte final d’Helsinki : ils mettent en évidence la répugnance des deux « grands » à établir une liaison entre la sécurité en Europe et la sécurité en Méditerranée, notamment pour éviter que leurs alliés européens ne se mêlent d’un sujet – le Moyen-Orient – qu’ils considèrent comme leur chasse gardée. Et de ce point de vue, si les États-Unis parviennent à empêcher leurs partenaires atlantiques d’intervenir dans les négociations au Proche-Orient, l’URSS a bien du mal à rester elle-même dans la course.

[1] Indépendante du Royaume-Uni depuis 1960, la République de Chypre est en proie tout au long des années 1960 à de violents affrontements entre communautés turque et grecque, les Turcs réclamant le partage de l’île, les Grecs du groupe armé EOKA souhaitant l’Enosis, c’est-à-dire le rattachement de Chypre à la Grèce. Avec l’instauration de la dictature des colonels en Grèce en 1967, les relations entre Nicosie et Athènes se tendent. En 1974, Mikhaíl Khistodoúlou Moúrkos (1913-1977), dit Makarios III, président chypriote élu en 1959, exige de la Grèce le rappel de certains de ses officiers qui opèrent sur l’île et menacent son indépendance. En réaction, Athènes lance, le 15 juillet 1974, un coup d’État contre Makarios, qui parvient à s’enfuir. Pour protéger la minorité turque de possibles exactions grecques, la Turquie décide d’intervenir militairement le 20 juillet et occupe rapidement la partie septentrionale de l’île. Lâché par l’armée qui refuse de s’engager dans une guerre contre les Turcs, le régime des colonels s’effondre le 24 juillet, sans pour autant que la Turquie évacue les 38 % de territoire qu’elle contrôle au nord de la « ligne Attila ». Makarios retrouve ses fonctions de président à la fin de l’année 1974 et doit faire face, en février 1975, à la formation d’un État chypriote turc autonome.

[2] L’Italie avoue aux États-Unis se sentir particulièrement vulnérable à la suite de l’invasion de Chypre et craint que la garantie occidentale de sécurité ne s’affaiblisse en Méditerranée du fait de l’antagonisme gréco-turc. Note du Département d’État américain, mai 1975, dossier « 5/28/75-6/3/75 – Europe – Briefing Book – NATO Bilaterals (6) », Box 8, NSA. Trip Briefing Books and Cables of Gerald Ford, Gerald Ford Library, Ann Arbor, Michigan (GFL).

[3] Télégramme de Kissinger, 24 août 1974, dossier « France – State Department Telegrams : From SECSTATE – NODIS (1) », Box 4, NSA. Presidential Country Files for Europe and Canada, GFL.

[4] À l’été 1974, la Turquie viole au moins six des dix principes négociés à Genève : le respect de la souveraineté, le non-recours à la force, l’inviolabilité des frontières, l’intégrité territoriale, le règlement pacifique des différends et la non-intervention dans les affaires intérieures. La Grèce est elle aussi incriminable puisqu’elle en viole au moins deux.

[5] Télégramme n°3548/59, de Fernand-Laurent, 19 septembre 1974. Archives du ministère français des Affaires étrangères (AMAE), CSCE, vol. 14.

[6] Document CPE, CP (75) 1 CSCE, Rapport du sous-comité CSCE et du groupe ad hoc au Comité politique, 17 janvier 1975. AMAE, CSCE, vol. 20.

[7] Télégramme n°3548/59, de Fernand-Laurent, 19 septembre 1974. AMAE, CSCE, vol. 14.

[8] Note de Kissinger, septembre 1974, dossier « USSR (2) », Box 16, NSA. Presidential Country Files for Europe and Canada, GFL.

[9] Télégramme n°3752/55, de Fernand-Laurent, 15 octobre 1974. AMAE, CSCE, vol. 14.

[10] Note du Département d’État américain, juillet 1975, dossier “July 26 – August 4, 1975 – Europe – Briefing Book – CSCE Bilateral Book – Volume II (1)”, Box 11, NSA, Trip Briefing Books and Cables for Gerald Ford, GFL.

[11] Malte quitte le Commonwealth et devient une République le 13 décembre 1974. L’armée britannique quitte le territoire maltais en 1979.

[12] À partir de 1972, la France s’appuie sur la Communauté européenne pour développer un dialogue euro-arabe et ainsi ne pas laisser aux deux « grands » le monopole du règlement des problèmes du Proche et du Moyen-Orient.

[13] Document CSCE/CC/44, Malte, 11 septembre 1974. Archives CSCE (Prague), Helsinki 1972-75, Book 5.

[14] Télégramme n°1989/85, de Fernand-Laurent, 23 mai 1975. AMAE, CSCE, vol. 14.

[15] Document CPE franco-italien, 1er trimestre 1975. AMAE, CSCE, vol. 14.

[16] Youri Doubinine, Moscou-Paris dans un tourbillon diplomatique. Témoignage d’ambassadeur, Imaginaria, 2001, p. 231.

[17] Télégramme n°3758/64, de Fernand-Laurent, 17 octobre 1974. AMAE, Europe 1971-76, Malte, vol. 3412.

[18] Ibid.

[19] Les États-Unis s’inquiètent des conséquences politiques que pourrait avoir la mort de Franco. Kissinger estime en mai 1975 que le dictateur « ne tiendra pas plus d’un an ». Franco meurt en effet au mois de novembre suivant. Entretien Ford/Kissinger/Scowcroft, 24 mai 1975, Washington. Box 12, NSA. Memoranda of conversations, GFL.

[20] Au début de l’année 1975, l’administration Ford se montre de plus en plus préoccupée à l’idée que le Portugal puisse basculer dans le camp communiste. La délégation américaine à Genève ne voit pas comment la troisième phase de la CSCE pourrait avoir lieu si cela devait arriver. Télégramme de la délégation des États-Unis à la CSCE, mars 1975, dossier « CSCE », Box 2, NSA. Presidential Subject File, GFL.

[21] Entretien Ford/Kissinger/Scowcroft, 24 mai 1975, Washington. Box 12, NSA. Memoranda of conversations, GFL.

[22] Conférence de presse d’Henry Kissinger, 31 juillet 1975, Helsinki, dossier « SP 3 147 : Helsinki, Finland. 7/28/75-8/2/75 », Box 64, White House Central Files Subject File, GFL.

[23] Entretien Ford/Kosciusko-Morizet, 24 août 1974, Washington. Box 5, NSA. Memoranda of conversations, GFL.

[24] Lancée lors du sommet européen de La Haye en décembre 1969, la CPE vise à harmoniser les politiques étrangères des pays de la Communauté.

[25] Document CPE franco-italien, 1er trimestre 1975. AMAE, CSCE, vol. 14.

[26] Télégramme n°34/40, de Boyer, 3 mars 1975. AMAE, Europe 1971-76, Organismes internationaux, vol. 2927.

[27] Télégramme CPE/BIL ETR 77, 26 mars 1975. AMAE, CSCE, vol. 14.

[28] Les tentatives françaises d’établir un dialogue euro-arabe sont très mal vues par Nixon et Kissinger qui craignent que l’immixtion des Européens dans les affaires moyen-orientales sapent leurs efforts de négociations dans la région et aggravent la guerre froide en Méditerranée. Washington décide donc de prendre des mesures pour réaffirmer sa prérogative transatlantique et fait planer la menace d’un retrait unilatéral des troupes américaines d’Europe. Soucieux de faire en sorte que cette situation ne se produise pas, les Allemands et les Britanniques parviennent à convaincre les Français de lâcher du lest quant au développement du dialogue euro-arabe : avec l’accord Gymnich de juin 1974, les pays de la Communauté s’engagent à améliorer leur concertation commune avec la Maison-Blanche ; en réalité, ils reconnaissent l’impossibilité de mener une politique unique vis-à-vis des États-Unis. Cf. Daniel Möckli, “Speaking with one voice ? The evolution of a European foreign policy”, in Anne Deighton et Gérard Bossuat, L’Union européenne, acteur de la sécurité mondiale, Paris, Soleb, 2007, p. 140-141.

[29] Document CPE franco-italien, 1er trimestre 1975. AMAE, CSCE, vol. 14.

[30] Ibid.

[31] Télégramme n°1159/65, de Fernand-Laurent, 3 avril 1975. AMAE, CSCE, vol. 14.

[32] Ibid.

[33] Document CSCE/III/PV.2, 30 juillet 1975. Archives CSCE, Helsinki 1972-75, Book 24.

[34] Document CSCE/III/PV.3, 31 juillet 1975. Archives CSCE, Helsinki 1972-75, Book 24.

[35] Document CSCE/III/PV.2, 30 juillet 1975, op. cit.

[36] Document CSCE/III/PV.4, 31 juillet 1975, op. cit.

[37] Document CSCE/III/PV.5, 1er août 1975. Archives CSCE, Helsinki 1972-75, Book 24.

[38] Document CSCE/III/PV.5, 1er août 1975, op. cit.

[39] Télégramme n°1159/65, de Fernand-Laurent, 3 avril 1975. AMAE, CSCE, vol. 14.

[40] Document CSCE/III/PV.4, 31 juillet 1975, op. cit.

[41] Les services de renseignements américains avancent plusieurs hypothèses pour expliquer ce renforcement : un exercice militaire à grande échelle en Méditerranée ; une décision soviétique d’élever le niveau d’engagement de l’URSS en Méditerranée ; un désir des Soviétiques de disposer, en toutes circonstances, d’une force de déploiement rapide dans l’océan Indien via le canal de Suez, ré-ouvert à la navigation depuis juin 1975 (il était fermé depuis la guerre des Six-Jours). Mémorandum pour Kissinger, 30 juin 1975, dossier « June 27 – July 4, 1975 – Caneel Bay, Virgin Islands – TOHAK (2) », Box 15, NSA. Trip Briefing Books and Cables of Henry Kissinger, GFL.

[42] Télégramme de Kissinger à Scowcroft, juillet 1975, dossier « July 9-12, 1975 – Europe – HAKTO », Box 16, NSA. Trip Briefing Books and Cables of Henry Kissinger, GFL.

[43] Télégramme d’Ingersoll, 11 juillet 1975, dossier « July 9-12, 1975 – Europe – TOSEC (6) », Box 16, NSA. Trip Briefing Books and Cables of Henry Kissinger, GFL.

[44] Entretien Kissinger/Gromyko, 10 juillet 1975, Genève, dossier « July 10-11, 1975 – Kissinger/Gromyko Meetings in Geneva (1) », Box 1, NSA. Kissinger Reports on USSR, China, and Middle East discussions, GFL.

[45] Intervention du représentant de la France au Comité de coordination du 14 juillet 1975. AMAE, CSCE, vol. 20.

[46] Télégramme de Albert Sherer à Helmut Sonnenfeldt, 12 juillet 1975, dossier « July 9-12, 1975 – Europe – TOSEC (8) », Box 17, NSA. Trip Briefing Books and Cables of Henry Kissinger, GFL.

[47] Note CSCE n°220, 2 décembre 1975. AMAE, Europe 1971-76, Malte, vol. 3412.


Liste de diffusion

À noter

Assemblée générale UMR SIRICE 2017

AG UMR SIRICE s’est tenue le Jeudi 19 Janvier 2017 de 10h à 12h30 Maison de la (...)

Séminaire SIRICE 2016-2017

Depuis le 15 septembre 2015, le nom de l’UMR Irice évolue en UMR SIRICE (Sorbonne-IRICE) (...)